Un sophisme

Lors d’une séance de formation à la préparation à la retraite, l’animatrice du matin a recouru à un vulgaire sophisme pour illustrer le bonheur qui nous attend une fois que nous ne travaillerons plus. Comme s’il y avait du bonheur à devenir vieux… Pour illustrer ses propos, elle a mis côte à côte deux photographies dans un Powerpoint. À gauche, une photographie ancienne, vraisemblablement un ferrotype ou un ambrotype du troisième quart du XIXe siècle, qui représentait une famille visiblement pauvre avec des vieux, des parents et leurs enfants. Sur la photographie, aucun sourire, mais des mines graves aux traits tirés. Sans doute était-ce l’effet du cliché noir et blanc abîmé par le passage du temps qui donnait cette impression. À droite, une photographie couleur d’un couple de vieux qui se baladait en souriant dans l’allée d’un parc verdoyant. Des vieux qui respiraient la richesse, le bonheur… et la bêtise aussi.

Bon, revenons au sophisme…

Comparer une famille de la fin du XIXe siècle, qui n’avait même pas la moindre idée de la notion de retraite (apparue seulement à la fin de la Deuxième guerre mondiale), avec un couple de vieillards d’aujourd’hui n’a pas beaucoup de sens. Par ailleurs, d’un point de vue strictement professionnel, il y a une explication très simple au fait que les membres de la famille de la photographie de gauche ne sourient pas : le temps d’exposition. En effet, il faut savoir qu’à cette époque il fallait tenir la pose pendant plusieurs minutes pour réussir un portrait. Un daguerrotype, par exemple, exigeait un temps de pose de près de vingt minutes… Or, comment pouvez-vous offrir un visage souriant pendant tout ce temps ? À moins de s’être injecté du Botox, je ne vois pas trop comment…

Bref, l’archiviste en moi s’est indignée de l’utilisation fallacieuse d’un document d’archives. Et l’humaniste aussi… Le bonheur n’est pas une notion temporelle, et personne ne peut affirmer que les gens étaient moins heureux il y a cent ans que maintenant. L’explosion de la vente des antidépresseurs devrait suffire à relativiser cette notion de bonheur…

La dame a poursuivi son charabia positiviste devant un auditoire béat d’admiration, convaincu d’avance que le meilleur est à venir… comme si quelque chose au monde pouvait compenser la jeunesse perdue…

Pierre Turcotte, artiste-peintre

J’ai un ami qui s’appelle Pierre Turcotte ; il est artiste-peintre.

Peintre, il ne l’a pas toujours été. Mais artiste, oui. Et ce, depuis toujours. Nous étions dans la même classe en cinquième année de l’école primaire. Comme institutrice, nous avions hérité d’une dame plutôt terne qui ne nous a laissé aucun souvenir, si ce n’est son nom : madame Anctil. Pierre, lui, ne se souvient de rien, même pas de son nom. Comment pourrait-il en être autrement ? Au lieu de l’écouter, il dessinait des formes dans ses cahiers. Des formes qui pouvaient être associées à des hiéroglyphes de la sixième dynastie ou, mieux, à des calligraphies du temps de la splendeur de la civilisation arabo-musulmane. Les marges de ses cahiers en étaient pleins, je vous dis… Je le sais, n’en doutez pas : j’étais assis juste derrière lui. Installé à mon pupitre en bois, j’avais une vue en plongée sur ses “travaux” et pouvais suivre ainsi son évolution artistique. Certes, ses résultats scolaires en pâtissaient… mais, pour arborer la qualité d’artiste, il faut bien sacrifier certaines choses…

Bref, artiste, il l’était déjà.

Tout comme il l’était encore, quelques années plus tard, à l’adolescence. Avec ses cheveux en bataille et son rire démentiel, il jouait de la basse comme s’il tenait un pinceau : prêt à se lancer à corps perdu dans l’œuvre à venir. Né quelques années plus tôt, il aurait pu faire partie du Refus global… mais, contrairement aux signataires du célèbre manifeste, il a pris soin de ses enfants, lui. Deux filles qu’il a accompagnées là où il devait les accompagner. Comme un homme devenu père qui, malgré la morale changeante des siècles, assume son rôle de pourvoyeur avant tout autre chose. Mais artiste, il l’était toujours, y compris dans ses activités destinées à pourvoir aux besoins de sa famille, justement. Comme, par exemple, quand il livrait des vins et spiritueux sur de gros camions pendant d’interminables journées pendant lesquelles, toutefois, la musique l’accompagnait, comme elle l’a accompagnée en permanence dans sa vie. Tout comme la photographie, d’ailleurs, qu’il a pratiquée pendant de sa jeunesse. Musique et photographie, oui. Mais la peinture, non. Car il lui manquait ce regard qui fait du peintre ce qu’il est. Récemment, il l’a acquis, notamment quand il n’a plus eu besoin de conduire de gros camions pour gagner sa vie. Alors, la peinture est venue à lui.

Pierre Turcotte ne peint pas comme tout le monde. Il construit et déconstruit des images qui naissent avant tout dans le regard qu’il porte sur les choses. Autrement dit, il peint et sculpte tout à la fois… Cette approche, je le crois avec la conviction du dilettante, s’avère originale et, en tant que telle, mérite d’être connue et reconnue. Elle lui a d’ailleurs valu quelques distinctions. C’est pourquoi je vous invite à vous intéresser à son travail d’artiste et, le cas échéant, acheter une de ses œuvres.

Pierre Turcotte est un artiste-peintre aux yeux du monde, même limité aux frontières de sa ville. Pour moi, toutefois, il est surtout un ami, sans limite de durée… car le temps n’a pas de prise sur notre amitié. Avant, nous faisions de la musique dans son garage. Maintenant, il y peint. Et jamais une voiture n’y prend place… même s’il en possède trois ! Que voulez-vous ? Pierre Turcotte ne fait rien comme tout le monde. C’est peut-être ça, un artiste.

Pour apprécier ses œuvres, suivez ce lien vers son site.

Gayle Forman : Pour un jour avec toi

formanParfois, on a envie de lire autre chose que du policier ou du fantastique. Autre chose que des intrigues dans lesquelles les hommes et les femmes, inextricablement, font preuve de ruse, de méchanceté et de violence pour arriver à leurs fins, même si ces fins s’apparentent à la victoire des forces du bien contre celles du mal et que, quand on referme le bouquin, on a l’impression d’avoir vécu quelque chose. Toutes ces histoires, au fond, nous extraient de notre morne quotidien. Bien entendu, il est bien qu’il en soit ainsi. Je me souviens, quand j’ai refermé la dernière page (ou plutôt la dernière page-écran de ma liseuse) de L’Assassin royal de Robin Hobb, j’ai eu l’impression d’avoir parcouru un long parcours semé d’embûches et d’avoir réussi quelque chose, même si, dans les faits, je me trouvais dans un bus ou dans un wagon de métro, chaque jour, à lire les incroyables aventures de Fizz pour chasser mes dossiers professionnels de mon esprit fatigué…

Cette fois-ci, j’ai décidé de changer de registre, de « genre », et j’ai entrepris la lecture d’une « romance », une sorte de roman Harlequin de bonne qualité. Ce genre de roman, prisé habituellement par les femmes, nous ramène à notre jeunesse, avant l’âge de trente ans où tout était possible en matière de couples, de mariages, de famille. L’âge où les parents financent la liberté de leurs rejetons… qui ne s’en rendent pas toujours bien compte, bien entendu. L’âge où chacun doit prendre une décision : Dois-je me marier ? Faire un enfant ? Acheter une maison ? Normalement, ces décisions font suite à la stabilité professionnelle. Vous avez remarqué ? Dès que les gens trouvent un bon emploi, le reste suit…

Pour un jour avec toi de l’auteure américaine Gayle Forman est ce genre de roman. Il raconte les années universitaires d’Allyson, une Américaine qui, lors d’un stage culturel en Angleterre, fait une escapade à Paris avec Willem, un jeune homme plus ou moins bohème qui n’est pas rentré chez lui depuis deux ans. Ensemble, ils vivent une magnifique journée qui se termine malheureusement en queue de poisson… L’automne suivant, Allyson débute ses études universitaires à Boston. Fille de médecin, elle poursuit la tradition paternelle, notamment pour plaire à ses parents – mais surtout à sa mère, en fait. Mais le cœur n’y est pas… Cette aventure à Paris l’a transformée, l’a meurtrie, l’a abîmée dans son innocence de jeune fille. Probable qu’elle est tout simplement devenue une femme, une adulte – ce qui peut être assez traumatisant, parfois… Enfin, renonçant à renoncer (comme d’aucuns lui demandent, chacun se faisant un grand adepte du réalisme convenu), elle entreprend de rechercher Wilhem, coûte que coûte, comme si sa vie en dépendait. Le trouvera-t-elle ?

La lecture de Pour un jour avec toi ne suffit pas. Pour clore la boucle, il faut lire le roman suivant : Pour un an avec toi. C’est chouette… parce que l’auteure nous raconte l’histoire de Willem, la même année, en parallèle. Inutile d’éveiller vos âmes romantiques en vous narrant la rencontre ultime. À vous de lire ces romans, si lire de telles histoires vous fait envie… En tout cas, moi, j’ai immédiatement lu le Pour un an avec toi tellement je voulais savoir si ça marcherait, cette histoire d’amour entre Allyson et Willem. Que voulez-vous ? J’ai l’âme romantique, parfois…

Forman, Gayle. Pour un jour avec toi, Kero, 2013
Forman, Gayle. Pour un an avec toi. Kero, 2014

La mort du petit homme (histoires comoriennes)

à  Ali Mohamed Bacar

Ouani, Anjouan (Comores), la route qui descend au centre-ville, 2007

Le petit homme est mort, juste avant d’atteindre le centième anniversaire de sa naissance. J’ai eu la chance de le rencontrer l’été dernier alors que je séjournais aux Comores, pays de mon épouse. En une fin d’après-midi du mois de juillet, ma nièce me demanda de l’accompagner en ville pour rendre visite à son grand-père. J’acceptai de bon cœur, les occasions de sortie se faisant plus rares en cette période marquée par les cérémonies entourant le mariage d’un neveu cher. Alors, juste avant la tombée de la nuit, nous descendîmes la pente qui s’étend de Shitsunguini, un quartier situé à l’extrémité sud-ouest de la ville, jusqu’à l’orée du centre-ville de Ouani. La descente fut interrompue à de nombreuses reprises, bien entendu, car il fallait constamment s’arrêter pour saluer un membre de la famille, autrement dit la moitié du village… Ma nièce, la douceur et la patience incarnées, ne rechignait jamais à s’acquitter de cette obligation, consciente d’appartenir à une grande famille de Ouani, troisième ville en importance de l’île d’Anjouan (Ndzuani) après Mutsamdu et Domoni.

Sur la route, donc, partout on s’arrêta pour les salamalecs habituels : Gégé ? Ça va ? Habari ? Comment va ta mère ? Ça va ? Et monsieur, ça va ? Après avoir répondu quarante-deux fois que nous allions bien et que, Dieu merci, nous étions en bonne santé, nous parvînmes enfin à la grande place dite de Msiroju, une place bien triste depuis qu’ils ont coupé l’arbre centenaire qui la recouvrait d’une ombre salutaire. Aujourd’hui, au lieu de l’immense albizia qui trônait en son milieu, il y a un stationnement – signe de modernité, je présume…

Une fois sur la place, nous prîmes à gauche pour nous enfoncer dans les ruelles de la médina, au cœur de la vieille ville. La nuit était déjà tombée (les nuits viennent dès 18 heures en cette saison), de sorte que je ne sais plus quelle direction emprunta ma nièce pour me conduire devant une maison en béton. À la lourde porte de tôle, elle frappa en criant : « Hodi ». Quelques secondes plus tard, on entendit : « Karibu », mot de bienvenue qui nous donne de facto l’autorisation d’entrer, et c’est que nous fîmes.

La tante de ma nièce, soit la sœur de son père et, par conséquent, la fille de son grand-père, nous accueillit avec bienveillance, à peine surprise que ma nièce soit accompagnée par son oncle mzungu. La porte d’entrée donnait sur la cuisine, un espace à ciel ouvert, histoire d’éviter que les odeurs de cuisson se répandent dans la maison. À gauche, une jeune fille cuisinait un plat en sauce sur un réchaud à alcool tandis que l’eau du riz bouillait dans l’autocuiseur prévu à cette fin. Après les salutations d’usage, la tante nous conduisit dans une grande pièce au bout d’un couloir sombre. Il s’agissait en quelque sorte d’un grand salon avec des fauteuils, des divans, des tables basses. Des meubles lourds et massifs comme on les aime ici, sans doute parce que, dans l’esprit des gens, ils sont associés à la richesse, à la réussite sociale, ou alors parce qu’on ne peut pas se procurer autre chose, la plupart du mobilier provenant, soit d’ébénisteries locales, soit de Madagascar. Au fond de la pièce, accolé au mur du fond, il y avait un lit. En raison de la présence d’une moustiquaire soutenue par des poteaux de bois, on avait l’impression qu’il s’agissait d’un lit à baldaquin. Dans ce lit reposait le petit homme de 97 ou 98 ans…

La pièce était plongée dans la pénombre, résultat du délestage du courant pratiqué par intermittence par la société d’électricité des Comores. Le petit homme, recroquevillé sur lui-même, ne faisait que la peau et les os, ce qui accentuait encore davantage sa petitesse. Il semblait dormir. En témoignait sa respiration régulière, un son singulier qui jurait avec le silence de la maison. J’eus l’impression d’assister à la mise en scène d’une pièce de théâtre comme Le roi se meurt d’Eugène Ionesco car, en effet, le petit homme décharné, encore plus petit dans ce lit trop grand pour lui, avait tout l’air d’un petit roi posé au milieu de ses sujets, en l’occurrence ma nièce qui s’était déplacée pour aller le voir, et moi-même, un vieux Blanc qui cadrait mal dans ce décor quasi insolite.

Pendant que, confortablement installé dans le fauteuil en bois massif recouvert d’un tissu beige, j’étais plongé dans mes pensées, ma nièce s’entretenait avec son grand-père. Tout en demeurant en position couchée, celui-ci s’était vraisemblablement éveillé. Je me trouvais assez loin d’eux, à une distance d’environ vingt mètres, mais je parvenais à entendre la voix du vieux monsieur, une suite de sons rauques, comme étouffés, mais remarquablement audibles en dépit de l’état moribond du petit homme. Soudain, il posa son regard sur moi. Ma connaissance rudimentaire du comorien conjuguée à la distance à laquelle je me trouvais ne me permirent pas de saisir la teneur exacte de leur conversation mais, au bout d’un moment, le petit homme aux yeux perçants me fit signe d’approcher afin qu’il puisse me voir. Intimidé, je me levai et me dirigeai vers lui d’un pas hésitant, m’attendant aux salutations quotidiennes en usage sur cette île de l’océan Indien. Près du lit, je m’accroupis devant lui, le regardant à mon tour dans l’attente de ses paroles. Il me regarda aussi et, après quelques secondes de silence qui me parurent interminables, il me demanda essentiellement trois choses : suivre les traditions, respecter l’islam et apprendre le shindzuani, la langue comorienne parlée à Anjouan. Il me fit cette triple requête en me regardant droit dans les yeux pendant que ma nièce jouait à l’interprète pour l’occasion. Ensuite, il récita une prière, me bénit et demanda à se « reposer », signe que le temps était venu pour ma nièce et moi de partir. Nous le saluâmes en joignant les mains et quittâmes les lieux pour rentrer à la maison.

Cette visite au petit homme a laissé une vive impression dans mon imagination, une impression que le temps écoulé n’a toujours pas oblitérée depuis. Pendant un moment, en face de ce petit homme qui allait bientôt mourir et qui trônait sur un lit trop grand au milieu de cette pièce, un peu comme une statue de marbre dans un musée italien, je me sentis comme un personnage d’un roman fantastique, loin des contingences du réel et, surtout, de ce temps présent abîmé par les technologies qui ne le réduisent qu’à une série de passages furtifs. Et je me demandai : Pourquoi ce petit homme, qui se trouvait au faîte de sa vie, m’avait-il adressé la parole de cette manière ? Pourquoi, alors que tout ce qu’il savait de moi se résumait au fait que j’étais apparenté par alliance à la famille de sa bru, m’avait-il livré un tel message ? Je ne sais pas et je ne le saurai jamais… Peu importe, j’ai accepté ses paroles que j’ai interprétées comme un signe de respect pour ma qualité d’étranger – de mdjeni, comme disent les Comoriens, mot qui signifie à la foi « étranger » et « invité », synonyme qui en dit long sur l’ouverture d’esprit des gens de ce pays.

Le petit homme est mort au début de la nouvelle année ; il avait presque cent ans. Il a eu une longue vie. Une vie bien ancrée dans la tradition et dans cette religion qu’il a partagées toute sa vie avec les pairs de son village. Je ne le connaissais pas vraiment, ce petit homme. Je ne sais même pas ce qu’il a fait au cours de sa longue vie, quel métier il a exercé, ni comment il traversé soixante années de colonisation française et plus de quarante ans d’indépendance ponctués de deux, voire de trois coups d’État. Tout ce que je sais – et c’est tout ce qui compte dans cette histoire – est que lui, un homme de tradition, m’a accueilli dans sa maison à la veille de sa mort comme si j’étais l’un des siens. Et de cela je lui en suis reconnaissant.

Bah… je sais aussi deux ou trois petites choses que mon beau-frère m’a racontées à son sujet, notamment le fait que le petit homme lui ait chauffé les oreilles à l’occasion parce qu’il avait commis quelques bêtises, comme on en a tous fait dans notre jeunesse. Mais je me dis, pour terminer ce récit qui n’en finit pas, que, au fond, se faire chauffer les oreilles par un tel homme – si petit et si grand en même temps – peut être considéré comme une bénédiction, voire comme un privilège, qui manque cruellement aux gamins de notre époque, de ce pays comme du nôtre, qui ont trop souvent l’impression d’être laissé à eux-mêmes. Et cela manque encore à son propre fils, lui-même homme vieillissant, qui n’a d’ailleurs pas manqué de remercier le petit homme le jour de sa mort.

Adieu, petit homme. Ce texte est une prière que je t’envoie par-delà les nuages, comme tu m’en as toi-même envoyé une, en ce jour de juillet 2016, avant de retrouver la paix après ta longue vie sur cette Terre.

Soixante ans (3 de 3)

Bref, je suis vieux, sans être un vieillard. Ah le pouvoir des mots ! Je suis prêt à me déclarer « vieux », mais je refuse qu’on me désigne comme un vieillard… Comme s’il y avait un âge intermédiaire dans la vieillesse, un âge au cours duquel des vieux seraient plus vieux que d’autres… car, s’il existe bel et bien une distinction entre un vieux et un vieillard, elle ne tient pas à l’âge, mais plutôt à la condition physique et mentale de la personne vieillissante. Un vieillard s’avère forcément plus vieux qu’un vieux… mais bien malin celui qui saurait dire à quel âge de sa vie un vieux devient un vieillard !

Bon, soixante ans. Même s’il y en a plus derrière que devant, on continue. L’avantage de devenir vieux, car il y en a un – et même plus d’un –, c’est qu’on se soucie moins du qu’en dira-t-on, du jugement que les autres portent sur nous. Sans doute parce qu’on n’a plus de temps à perdre. Ça permet de faire sauter quelques barrières…

Mais revenons sur cette notion de vieillesse. Selon le Petit Robert (2006), elle correspond à la « dernière période de la vie qui succède à la maturité. » Elle est « caractérisée par un affaiblissement global des fonctions physiologiques et des facultés mentales, et par des modifications atrophiques des tissus et des organes. » Pas très réjouissant, n’est-ce pas ? Surtout que personne n’y échappe, à la vieillesse, les riches comme les pauvres, les Américains comme les Africains. Certains ont la chance de la prolonger, souvent au-delà de sa limite naturelle. Reste à savoir s’il s’agit vraiment d’une chance…

Dans un numéro du Magazine littéraire (janvier 2008), le sociologue Pierre-Henri Tavoillot a fait un compte rendu de La vieillesse, un ouvrage de Simone de Beauvoir paru en 1970. Ce qui est réjouissant, dans cet essai, c’est que la vieillesse n’est pas niée pour elle-même comme on s’évertue à le faire aujourd’hui, notamment en la désignant par des termes d’un euphémisme puéril comme « l’âge d’or », « le bel âge », etc. Beauvoir rappelle que, si les vieux se disent toujours jeunes, c’est justement parce qu’ils nient la vieillesse, que celle-ci leur répugne autant qu’à la société tout entière qui la masque sous un voile teintée d’infantilisme dégradant. Elle rappelle aussi que : « Partout et en tout temps, être vieux signifie être laid, usé, dépendant, pauvre et malade. » Qu’on se le tienne pour dit.

Pour le « bel âge », on repassera…

Le problème de la vieillesse n’est pas la mort qui peut survenir à tout moment. Non, la mort n’est rien. Le problème, c’est l’ennui qui résulte de la raréfaction des projets. Ainsi, le vieux qui cesse de faire des projets sous prétexte que la mort est proche se condamne lui-même à mourir. Il prend volontairement sa retraite du monde, se laissant nourrir par le tout-venant en attendant qu’on le délivre d’une vie qui n’a plus de sens en elle-même. Comme le suggère Simone de Beauvoir, la seule façon de vivre sa vieillesse est simplement de continuer à faire ce qu’on a toujours fait : « Poursuivre des fins qui donnent un sens à notre existence. »

On en revient donc à cette notion de projet. Il ne faut jamais cesser d’en faire, tant pour soi-même que pour la collectivité. C’est la seule façon de vivre et, par conséquent, de vieillir.

Soixante ans (2 de 3)

Si, à soixante ans, on est vieux, cela ne veut pas dire pour autant qu’on cesse de faire des projets. Sinon, on meurt avant de mourir, on capitule sans avoir livré bataille, on plie l’échine alors que personne n’a commencé à y exercer son poids. Il importe donc d’avoir des projets.

Selon le Petit Robert (2006), un projet est « l’image d’une situation, d’un état que l’on pense atteindre. » Plus simplement, le projet est ce que l’on se propose de faire, à un moment donné. Voilà pour le dictionnaire. Certes, on n’a pas tort de définir ainsi ce qui, à mon avis, s’avère l’inscription de l’humain dans la temporalité. Et la temporalité, autrement dit le temps, n’est-ce pas l’écoulement de la vie elle-même ? En conséquence, la notion de projet est étroitement associée à la vie et, contrairement aux poètes qui, à l’instar de Georges Moustaki, chantent « la vie sans projet » (Le temps de vivre), cette vie-là, si c’est vraiment de la vie qu’il est question, ne vaut sans doute pas la peine d’être vécue. Le verbe qui découle de ce substantif est projeter, ce qui signifie : « Jeter en avant et avec force, souvent dans une certaine direction. » En un certain sens, faire des projets revient à se jeter nous-mêmes en avant dans une direction donnée. N’est-ce pas cela, au fond : se mettre en avant, s’élever au-dessus de sa condition et s’offrir à la vie dans ce qu’elle a de plus prometteur ? En conséquence, renoncer à faire des projets, c’est renoncer à la vie elle-même. Et soixante-ans n’est pas encore l’âge du renoncement, même si l’on doit forcément renoncer à certaines choses… mais certainement pas aux activités qui consistent à faire des projets !

Au fond, il importe peu de réaliser tous les projets qui naissent en nous. Si nous en réalisons un sur cent, cela suffit à faire de nous des vivants. Et pendant que nous élaborons les quatre-vingt dix-neuf autres, nous étudions, nous nous documentons, nous nous déplaçons pour évaluer leur faisabilité, bref nous acquerrons des connaissances que nous n’aurions jamais acquises si nous n’avions pas fait de tels projets. Personnellement, je ne saurais imaginer une autre manière de vivre que celle qui consiste à faire des projets. Quand je cesserai d’en faire, c’est que je serai prêt à mourir. J’aurai alors beaucoup plus que soixante ans…

Soixante ans n’est pas l’âge de mourir, du moins pas pour la plupart d’entre nous. Soixante ans, c’est même l’âge d’un nouveau départ, l’âge où on adopte un mode d’existence tourné vers la méditation, la connaissance de soi et celle du monde aussi. Ce n’est certes pas pour rien que d’aucuns débutent leur généalogie à cet âge-là ; la quête des origines est depuis toujours une activité de connaissance de soi et des autres, de la société et de l’État. Une vie sans examen, disait Socrate, ne vaut pas la peine d’être vécue. Alors, à soixante ans, il est grand temps de débuter cet examen…

Soixante ans (1 de 3)

Je viens d’avoir soixante ans. Ne me dites pas que nous sommes encore jeunes à soixante ans. Ne me le dites pas, même si cela part d’un bon sentiment. Je sais, vous connaissez des personnes de quatre-vingt ans qui font encore des « choses merveilleuses ». Ça aussi, je ne veux pas le savoir. D’abord, je n’aime pas l’emploi du mot encore ici. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On fait des choses ou on n’en fait pas. À la limite, on peut dire qu’on n’en fait plus, mais certainement pas qu’on en fait « encore » ! Et puis, qu’entendez-vous par des « choses merveilleuses » ? Encore un abus de langage. Vraiment, il n’y pas de quoi s’émerveiller du fait qu’un individu de soixante ans peint une toile ou complète un puzzle. N’importe quel débile peut peindre, écrire, courir. À vingt ans comme à soixante. Alors, ne trichez pas avec moi, d’accord ? Soyez honnête et comprenez d’emblée qu’il serait aussi futile qu’inutile de poursuivre vos encouragements en énonçant, par exemple, des clichés tels que « c’est dans la tête qu’on est vieux ». Je n’ai que faire de vos propos convenus, insignifiants. Des propos rebattus depuis la nuit des temps qui ne servent qu’à faire avaler la pilule à l’homme vieillissant, à le détourner de l’essentiel, de ce qui compte vraiment, de ce qui a encore un sens pour lui à la veille de tirer sa révérence. S’il-vous-plaît, ne vous évertuez pas à gâcher les dernières années de sa vie, de ma vie puisque, en l’occurrence, c’est de moi qu’il s’agit ici, moi qui viens d’avoir soixante ans, qui les ai eus cette année…

Soixante ans, ça représente sans aucun doute un âge qui appelle le respect mais, qu’on le veuille ou non, cela n’en fait pas moins de nous un vieux. Ouvrez l’œil, prêtez attention : il ne se passe pas un jour sans que les médias annoncent le décès d’une personne dans la soixantaine. Un artiste, un écrivain, un politicien. Donc, cessez de dire des bêtises ou passez votre chemin.

Soixante ans, c’est vieux, donc. C’est une affaire entendue sur laquelle je ne reviendrai plus. À soixante ans, on commence à faire de l’ordre en soi, à se préparer à mourir. En soi et hors de soi. Si vous n’avez pas fait votre testament, il est grand temps de passer chez un notaire. Il faut s’occuper de ses archives aussi, de ce qu’on veut léguer à nos proches, même s’ils finiront peut-être par tout foutre à la récupération par la suite. Ce n’est pas si grave, au fond. Ce qui va advenir après nous ne devrait en aucun cas constituer une source de préoccupation, d’inquiétude. Déjà, si vous pouvez laisser vos choses en ordre, tout le monde appréciera. Vous n’avez pas à chercher plus loin.

Ce qui est encore plus important, par contre, c’est l’ordre en soi. Les regrets, les occasions ratées, tout ce qui empoisonne l’homme vieillissant : ça, il faut le régler de manière à ne ressentir qu’une seule chose au moment de quitter ce monde : la paix de l’âme.