L’objet livre

Le mythe de l’objet livre est encore tenace. Un message sur Facebook me l’a rappelé récemment… Quand j’ai parlé d’épurer ma bibliothèque, notamment en raison de traces de moisissures apparues sur certains ouvrages, des collections de poche pour la plupart, j’ai constaté le désarroi de certaines personnes qui ont dit « ne pas être d’accord » ou ont lancé des sentences péremptoires comme : « Une maison sans livres est une maison sans âme ». Alors, que dois-je faire ? Investir des centaines de dollars pour restaurer des livres de poche ? Accepter de vivre avec des problèmes respiratoires au nom de l’âme des livres ?

Je ne suis pas un ennemi des livres. J’ai passé une grande partie de ma vie à les accumuler. D’origine modeste, je me sentais flatté quand une jeune fille, en visite chez moi, s’exclamait : « Tu as lu tout ça ? Wow ! » (On s’efforce d’impressionner les filles comme on peut…) Dans la vingtaine, le samedi matin, mon loisir principal consistait à écumer les libraires d’occasion du Plateau Mont-Royal pour dénicher des perles rares. J’ai lu aussi des milliers de livres au point que ma liste de mes ouvrages lus totatise un fichier de plus de cent pages dans Word. Je lis toujours autant, d’ailleurs, et même plus qu’avant, mais je le fais en numérique, voilà tout. Et quand je dois lire un livre en papier, je le prends à la bibliothèque de mon quartier.

Qu’ai-je besoin de « posséder » des objets matériels au soir de ma vie ? Comme tout le monde, j’ai admiré la bibliothèque d’Umberto Eco. Qu’un individu possède autant de livres aurait fait l’objet de mon admiration il y a une vingtaine d’années. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il me semble que ce grand intellectuel aurait dû penser à en faire une donation dans un quelconque département universitaire. Non, il est mort, et tous ces ouvrages sont laissés à sa succession… Que va-t-elle en faire ? Peut-être les donner à un département d’études littéraires, espérons-le…

En vieillissant, tout homme sensé devrait apprendre à se dépouiller de ses objets matériels, y compris les livres. S’il vit à Montréal, il faudra bien un jour ou l’autre qu’il vive dans un logement plus petit. Alors, aussi bien commencer… Le jour de notre mort, on n’apportera rien avec nous dans le Grand Néant. Alors les livres sont des objets et leur âme, si âme il y a, ne réside pas dans leur support matériel.

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Ray Bradbury : Fahrenheit 451

Il y a des années que j’entends parler de ce livre. Je crois même avoir déjà vu le film que François Truffaut en a fait dans les années 1960, probablement un dimanche après-midi dans un quelconque cinéma de répertoire de Montréal… Peu importe, c’était il y a longtemps, le film de Truffaut ayant été tourné en 1966 – son unique film en langue anglaise, d’ailleurs.

Je lis généralement assez peu les ouvrages dont on parle trop. Sans doute en raison d’un esprit de contradiction propre à la jeunesse. Étant maintenant à l’âge de la vieillesse, je peux maintenant tout me permettre, y compris la lecture d’ouvrages « passés date », comme dit une jeune personne de mon entourage. J’ai donc entrepris de lire (enfin) cet ouvrage célèbre.

Comme vous le savez, Fahrenheit 451 est un roman de science-fiction, même si nous nous situons à des kilomètres de Stars War. En effet, dans ce roman, il n’y a aucune bataille rangée impliquant des personnages interplanétaires, des armes au laser et des robots intelligents. Aucun de ces artifices dans Ray Bradbury, si ce n’est ce gant métallique qui permet d’ouvrir les portes des maisons… et le Limier, cet espèce de chien mécanique destiné à retrouver les rebelles et, le cas échéant, les tuer. On est loin des gadgets, des clichés de cet ordre, dans cet ouvrage. On en est loin, donc, et c’est peut-être pour cela que nous sentons ce monde de Fahrenheit 451 très près de nous, trop près, sans doute… car, franchement, ça fout les jetons de penser que nous deviendrons peut-être comme ça, demain…

Le personnage central du roman est Guy Montag, un pompier qui, après avoir croisé sa jeune voisine à deux ou trois reprises, s’est éveillé à la conscience, pourrait-ton dire un peu pompeusement. Et quand on commence à penser, on commence à se poser des questions, ce qui ne joue jamais un rôle stabilisant dans une société où tout est couru d’avance. Montag se demande pourquoi sa mission consiste à allumer des feux, et non à les éteindre. Il s’agit de brûler des livres, objets par lesquels la conscience s’enrichit, notamment parce que les livres permettent de trouver des réponses aux questions qu’il peut s’avérer légitime de poser, parfois… Tout allait bien, somme doute, pour Montag, jusqu’au jour où il décide de garder un livre par-devers lui. Sa femme, Milfred, est terrifiée. Obnubilée par les divertissements qui occupent toutes ses journées, elle a soudain peur que son monde vacille. Dans le futur de Ray Bradbury, il y a peu d’amour entre les hommes et les femmes, maintenus ensemble par des conventions sociales, et non par l’idée de fonder une famille ou par un quelconque sentiment amoureux. D’ailleurs, les enfants n’ont pas bonne presse non plus… On les place rapidement dans des établissements qui rappellent beaucoup plus le dressage des chiens que l’éducation des jeunes. Et quand ils ne vont pas bêtement se tuer sur les routes, on peut s’estimer heureux. Heureusement, dans ce monde glauque et hyper contrôlé, il y a le vieux Faber, une sorte de résistant qui offre à Montag un échappatoire. Comme quoi, l’espoir est permis, même dans les romans les plus sombres… mais je ne vous vendrai pas la conclusion de l’ouvrage : lisez-le !

Vaut-il encore la peine de lire ce roman aujourd’hui, soit plus de soixante ans après sa parution au milieu du XXe siècle ? Oui, bien entendu. D’abord parce que Fahrenheit 451 ne peut se laisser enfermer dans un « genre », en l’occurrence la S.-F., même si cela en est, bien entendu… Le style quasi poétique de Bradbury, ses phrases bien enchaînées, ses procédés elliptiques pour décrire les phénomènes, bref nous sommes en présence d’un ouvrage bien écrit, un ouvrage qu’on prendra plaisir à lire, qu’on soit un adepte de la littérature d’anticipation ou non.

Voici trois citations qui, comme je l’écrivais plus haut, peuvent s’avérer terrifiantes tellement on commence à se reconnaître dans la société technologique d’aujourd’hui.

La première : « Il y a plus d’une façon de brûler un livre, l’une d’elles, peut-être la plus radicale, étant de rendre les gens incapables de lire par atrophie de tout intérêt pour la chose littéraire, paresse mentale ou simple désinformation. »

La deuxième : « Les classiques ramenés à des émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte rendu de deux minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. »

Et voici la troisième : « Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de “faits”, qu’ils se sentent gavés, mais absolument “brillants” côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. »

Voici ce qu’écrivait Brad Bradbury en 1953… Il n’avait pas anticipé le livre numérique, toutefois. Mais, bon… il a pensé l’essentiel !

Ray Bradbury. Fahrenheit 451. Denoël, c1953, 1955.

À propos du Sourire d’Hélène Châtel (Des nouvelles du bout de l’île)

Je n’ai pas l’habitude de faire la promotion de mes ouvrages. Je n’en ai pas l’habitude parce que j’éprouve une certaine pudeur à le faire. Se mettre soi-même en valeur n’est pas une chose évidente pour moi. Pourtant, depuis que j’ai adopté le service d’impression à la demande d’Amazon, j’ai écoulé trois fois plus de bouquins en version papier qu’en version numérique. Étrange, me direz-vous, parce que la version numérique coûte moins cher… Il faut croire que les gens tiennent encore à l’objet livre, qu’ils ne sont pas prêts encore à le remplacer en totalité par le numérique. Ce n’est pourtant pas mon cas : je lis presque exclusivement en numérique depuis l’achat de ma première liseuse Sony eReader à l’automne 2011. Et franchement, je lis encore plus qu’avant… Sans compter que mes lectures sont plus diversifiées aussi, plus éclatées. Et peut-être est-ce un effet de l’âge, mais « posséder » des livres ne m’intéresse plus. Nous vivons à l’ère de la location : les plate-formes de streaming pour la vidéo et la musique l’illustrent fort bien. C’est un peu la même chose pour le livre numérique : les livres achetés à la boutique Kindle ne vous appartiennent pas vraiment… et le service Kindle Illimited reprend le même principe des plateformes que Spotify pour la musique. Le monde a changé, et la manière de « consommer » de la culture aussi, même si certains artistes locaux en font les frais.

Je suis moi-même un artiste local… et, même si j’ai vécu à l’autre bout du monde pendant plusieurs années, mes écrits portent sur le bled dans lequel j’ai grandi, là où j’ai rencontré mes amis, là où j’ai vécu mes premières amours. Et Des nouvelles du bout de l’île en est l’incarnation directe avec ses quatorze textes dont la plupart sont basés sur des souvenirs qui, involontairement, remontent à la surface de la conscience du narrateur. En littérature, nous appelons ça une épiphanie.

Le premier texte de ce recueil en est une : Le sourire d’Hélène Châtel. Parmi les commentaires que j’ai reçus, celui-ci revient le plus souvent : Cette fille a-t-elle vraiment existé ? Est-ce vrai, cette histoire ? Pourquoi s’est-elle volontairement donnée la mort ? À toutes ces questions la réponse est oui, sauf pour la dernière. En effet, je ne saurai jamais pourquoi cette jeune fille, alors qu’elle avait à peine vingt ans, s’est tuée. À l’époque, une copine m’a dit que c’était le résultat d’une rupture brutale avec son amoureux. Euh… peut-être… mais je ne le sais pas et le saurai jamais.

Au début des années 2000, j’ai retrouvé sa sœur sur le Web. Elle travaillait comme infirmière dans un établissement dédié à la santé mentale. J’ai osé lui écrire… Elle m’a répondu, bien qu’elle ne se souvenait pas de moi. À sa décharge, je dois dire que j’étais un garçon timide et que je ne l’avais vue qu’une dizaine de fois au parc St-Jean-Baptiste à Pointe-aux-Trembles alors que je n’étais âgé que de douze et treize ans. Enfin… Après un échange de quelques courriels, elle n’a pas voulu me parler de la mort de sa petite sœur. J’ai compris que, même vingt-cinq ans plus tard, cette perte avait causé un traumatisme irrémédiable au sein de la cellule familiale. Je n’ai pas insisté.

Oui, j’ai connu Hélène Châtel, et cette nouvelle restitue l’essentiel de l’impression qui s’est imprégnée dans ma mémoire. Certes, je ne l’ai pas fréquentée beaucoup, et mon interaction avec elle s’est limitée à quelques phrases prononcées ici et là, et maladroitement la plupart du temps, mais jamais je n’ai pu oublier cette fillette, tellement son image s’est fortement gravée dans mon esprit. Dans la vie d’un individu, il y a des impressions comme ça : elles perdurent en nous jusqu’au dernier jour.

Ian McEwan : L’intérêt de l’enfant

Je ne connais pas beaucoup cet auteur, même si j’ai lu son roman Amsterdam il y a quelques années. D’ailleurs, le contexte psychosocial de l’intrigue de L’intérêt de l’enfant s’avère assez semblable à Amsterdam : vacillement en période de vieillissement, bris du couple, priorité à la carrière, absence d’enfants, justement en raison de cette carrière qui vacille aussi… L’un comme l’autre, ces romans abordent la question de la condition humaine de personnes pourtant privilégiées par le destin. Personnes vieillissantes en perte de contrôle, sans doute parce que, justement, ils acceptent mal de vieillir… Autre point commun à plusieurs romans de McEwan (Amsterdam, mais aussi Expiation) : la dimension éthique des histoires que nous raconte cet écrivain britannique.

L’héroïne de L’intérêt de l’enfant est juge à la cour de Londres. Son expertise repose sur le jugement de causes familiales : divorce, garde des enfants, etc. Dans le cas qui nous préoccupe, elle doit statuer sur le droit d’un jeune homme de dix-sept ans qui, atteint de leucémie, refuse de recevoir une transfusion sanguine. Ce refus est motivé par des raisons religieuses ; il est Témoin de Jéhovah. Même si ce refus équivaut à un suicide, ses parents le soutiennent dans ce choix en accord avec leurs convictions. Au cours du procès, Fiona (la juge) suspend l’audience pour rendre visite au jeune homme à l’hôpital. Après, elle rendra sa décision, dit-elle. Ce fut une visite agréable, une rencontre marquante. Malgré le tragique de la situation, la juge et le jeune homme trouve le moyen de discuter poésie, musique et religion. Il sort même son violon pour jouer une pièce du folklore irlandais, et elle finit par chanter sur cet air… Le jeune homme est beau, talentueux. Il a toute la vie devant lui, mais il est convaincu du bien-fondé de sa décision de ne pas accepter cette transfusion sanguine. Fiona est consciente que le jeune homme est conscient… mais, de retour à la cour, elle stipule dans son jugement – sans doute un des plus beaux passages du roman – qu’en vertu de la jurisprudence relative à l’intérêt de l’enfant elle donne raison à l’hôpital qui procède à la transfusion sanguine… Résultat : le jeune homme est sauvé, ses parents soulagés.

Mais voilà que le jeune homme cherche à entrer en contact avec la juge. Au départ, ce sont des lettres auxquelles elle ne répond pas. Puis un jour, alors qu’elle est en séance dans une petite ville de la région, il se présente devant elle, trempé jusqu’aux os par la pluie battante. Elle le reçoit, lui parle et met le jeune dans un taxi afin qu’il retourne sans attendre chez ses parents. Pendant ce dernier échange, quelque chose a vacillé, un événement fortuit qui bouleverse la décision – pourtant fort équilibrée – initiale basée sur l’intérêt de l’enfant. Mais je ne peux vous en dire davantage sans casser votre plaisir à lire ce beau roman.

On ne se reconnait sans doute pas tous dans les personnages des romans de Ian McEwan, mais je suis convaincu qu’on apprécie de les lire, peu importe qu’on soit familier ou non avec les fondements du droit. Dans L’intérêt de l’enfant, l’auteur pose un problème éthique brûlant d’actualité en cette période où le religieux effectue un retour dérangeant au sein de nos sociétés occidentales. Même si on n’appartient pas à l’élite politique et judiciaire, on appréciera la part d’universel dans ce roman qui transcende la condition d’une femme privilégiée de la société occidentale. Car tous nous vieillissons, et tous nous sommes confrontés à des choix dictés par nos croyances, peu importe leur nature.

McEwan, Ian. L’intérêt de l’enfant / traduit de l’anglais par France Camus-Pichon. Gallimard, 2015

Ian McEwan : Amsterdam

Ian McEwan est l’auteur du roman Expiation (Atonement) qui est à l’origine du film du même nom, le très beau film du réalisateur britannique Joe Wright. Le film Expiation m’a conquis pour ses images, sa musique, son scénario et, enfin, sa narration de type classique. Rien de tel, toutefois, dans Amsterdam dont chacun des chapitres met en scène, en parfaite alternance, Clive et Vernon, deux amis qui se fréquentent depuis plus de trente ans. Le premier, Clive, est un célèbre compositeur de musique classique qui, au moment des faits, a reçu la commande d’écrire une symphonie dédiée au millénaire – l’an 2000. Le second, Vernon, est à la tête du journal londonien The Judge, un journal respectable qui se doit de l’être un peu moins s’il veut augmenter son lectorat, seul moyen d’assurer sa survie dans un mode médiatique férocement compétitif. Les deux amis appartiennent à la génération des baby boomers, de ces individus « nourris dans la situation d’après-guerre du lait et du jus vitaminé de l’État, puis soutenus par la prospérité timide, innocente de leurs parents, pour atteindre l’âge adulte en une période de plein emploi, d’universités nouvelles, de bons livres de poche, sous le règne néoclassique du rock and roll et des idéaux qu’on pouvait se permettre ». Conscient de leurs privilèges, McEwan ajoute: « Lorsque les barreaux de l’échelle s’étaient rompus derrière eux, lorsque l’État était passé de la providence à la mise au pas, ils se trouvaient déjà en sûreté, ils avaient consolidé et entrepris d’établir tel ou tel élément de leur existence – goût, opinion, fortune. »

Amsterdam débute à l’enterrement de Molly Lane, la maîtresse commune de Clive et Vernon qui en ont gardé un souvenir impérissable. Mais Molly a aussi été l’amante du ministre des Affaires étrangères, Julian Garmony, avant d’unir sa destinée à George Lane, un homme terne, mais riche, qui a su créer le vide autour d’elle, au point de refuser l’entrée à chacun d’entre eux pendant la lente agonie de sa femme. De cela, Clive et Vernon lui en veulent, bien entendu. Et ils en veulent aussi au ministre Garmony qui ne s’est jamais gêné pour les mépriser, surtout Clive dont il décrie la musique. Or, quelques jours après l’enterrement, George contacte Vernon pour lui remettre des photographies de Garmony prises par Molly à l’époque où elle fréquentait ce ministre qui, bien entendu, ne l’était pas encore. Ces photos fort suggestives le montrent en petite tenue féminine, presqu’en travesti. Vernon y voit l’occasion rêvée de rehausser les ventes de son journal en provoquant un scandale politique sans précédent. Contre l’avis de Clive qui, malgré sa haine du ministre, se refuse à adopter une telle conduite, Vernon publie ces photos à la une du Judge, ce qui entraîne sa chute, puis sa démission. Pendant ce temps-là, Clive est en plein processus de création, situation difficile qui le conduit aussi à certaines extrémités. Pourquoi avoir choisi Amsterdam comme titre de ce roman ? Tout simplement parce que c’est dans cette ville que se conclut le récit, lors d’une réception pendant laquelle les deux amis, brouillés puis réconciliés, se rencontrent, la veille même de la première de la Symphonie du millénaire.

Il y a tout de même un élément commun entre Expiation et Amsterdam. En effet, dans les deux cas, une question d’éthique est à la source du déclenchement d’une série d’événements qui conduisent les héros à leur perte. Dans Amsterdam, toutefois, l’accent est davantage mis sur la morale, l’ambition, l’hypocrisie, les jeux malsains, bref la complexité des relations humaines en cette fin de siècle, alors que, dans Expiation, c’est la culpabilité, l’attitude du héros face à sa faute, qui est le moteur du récit. Dans Amsterdam, le comportement moralement douteux des deux héros ne donne pas lieu à l’expression d’une culpabilité, et cela tient sans doute à la conclusion du récit que je vous invite à découvrir par vous-même.

Que penser d’Amsterdam ? À mon avis, il s’agit d’un très beau roman dont on a gâché la fin… Beau roman parce qu’il fourmille de pages sublimes sur le vertige de la création au moment où tout homme est en proie au doute quand la mort approche en raison du processus normal de vieillissement des corps. D’ailleurs, les deux amis ne craignent pas de regarder la mort en face. En témoigne ce passage : « La résidence médicalisée, la télé dans la salle commune, le loto, et les vieillards avec leurs clopes, leur pisse et leur bave. Il ne l’accepterait pas ». C’est de Clive que l’auteur parle, ce même Clive qui, en cas de maladie grave, propose un pacte de suicide assisté à son ami Vernon qui l’accepte sans problème. Alors, que reste-il à faire ? « Créer quelque chose, et mourir », la création étant « une façon de nier le hasard qui nous engendre, et d’écarter de soi la peur de la mort » . Un beau roman, donc. Et qui, en plus d’être beau, s’avère très éclairant sur la société contemporaine, notamment la société anglaise des années d’après Thatcher. Mais Amsterdam est un roman dont la fin est gâchée, toutefois, parce qu’à ces pages sublimes succède une conclusion grotesque, une farce macabre à laquelle je n’ai pas cru un seul instant. Cela dit, plusieurs critiques pensent autrement. Tout jugement est arbitraire, comme on sait. Mais ce qui ne l’est pas, c’est que Ian McEwan est un écrivain majeur de la littéraire anglaise du tournant du siècle, du vingtième, bien entendu.

Né en 1948 à Aldershot (Royaume-Uni), Ian McEwan écrit depuis les années 1970. Il a publié plusieurs romans, recueils de nouvelles et œuvres dramatiques, notamment des scénarios pour le cinéma. Parmi ses romans les plus marquants, citons Un bonheur de rencontre (Seuil 1983), Les chiens noirs (Gallimard 1994) et Expiation (Gallimard 2001). Amsterdam s’est mérité le prestigieux Booker Prize en 1998. Pour en savoir davantage sur Ian McEwan, je vous invite à consulter son site web.

Ian McEwan. Amsterdam / traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux. Gallimard, 2001.

Ceux qui restent…

Après la dévastation des îles des Antilles par l’ouragan Irma, les journalistes n’ont pas manqué de souligner le retour des touristes québécois à l’aéroport de Montréal. C’était vraiment touchant de voir tous ces gens s’embrasser en famille, convaincus d’avoir échappé à une mort certaine… De retour de ces clubs de vacances, où ils se sont fait servir par des larbins dix fois moins payés qu’eux, ils n’ont rien trouvé de mieux à faire que de pleurer et crier devant les caméras, allant même jusqu’à se plaindre des autorités canadiennes qui auraient mal gérer la « crise ». Comme si le Canada avait pour mission d’affréter des avions pour venir au secours des touristes avinés. Comme si le Canada pouvait se poser sans autorisation sur une piste d’aéroport en territoire étranger. Ce n’est pas si simple, vous savez. Mais les Français l’ont fait, eux, me direz-vous. Les Anglais et les Néerlandais aussi. Ces îles leur appartiennent… Je sais que vous le regrettez, mais le Canada, ce beau et grand pays, n’a malheureusement pas de colonies outremer… Sans doute parce que nous étions nous-mêmes une colonie pendant plus de deux cents ans. Française d’abord, britannique ensuite. Mais le colonialisme, aujourd’hui, a pris une nouvelle forme qui le rend tout aussi vivant, et la propension de ces touristes à jouer les pachas dans les mers du sud en constitue un exemple éloquent.

Les journalistes aiment bien jouer la carte de l’émotion en structurant leurs reportages comme une mise en scène d’une pièce de théâtre. Il est vrai qu’il est moins coûteux de se déplacer à l’aéroport que d’aller voir sur place ce qu’il advient de ceux qui restent…

Parce que c’est là que le bât blesse… Que fait-on de ceux qui restent ? À l’exception d’un billet dans Le Devoir, je n’ai pas entendu une seule personne s’inquiéter de ceux qui sont restés sur place, de ceux qui, de toute façon, n’avaient nulle part où aller… Pas une qui se soit inquiétée du garçon qui lui servait son cocktail au bord de la piscine. Je ne sais pas pour vous, mais moi j’éprouve un profond malaise devant un tel manque de générosité, de compassion, d’empathie envers ses semblables. Avec leurs larmes indécentes, ils ont surtout montré à la face du monde leur égoïsme fondamental. Moi, qui suis comme eux de ce pays, j’ai honte pour eux, j’ai honte pour nous.

Quand Jean-Luc avait bu…

Quand Jean-Luc avait bu, il était prêt à se battre pour la moindre cause. Et même sans boire, il pouvait en étonner plus d’un. Je me souviens d’un soir de janvier où l’aventure avait bien failli tourner au vinaigre. Nous avions bu quelques verres au second étage d’un grand bar de la rue Saint-Denis. C’est dans ce bar d’ailleurs qu’est né notre projet d’écrire un téléroman pour se sortir de l’impasse professionnelle dans laquelle nous étions. Lui travaillait comme journaliste dans une revue de bricolage ; moi, je m’apprêtais à entreprendre des études de maîtrise en sciences de l’information. Bref, nous n’étions rien… pauvres et sans avenir à la fin de la vingtaine. C’était du moins ainsi que nous nous percevions.

Donc, un soir un peu plus arrosé que d’habitude, un soir où nous avions décidé de nous lancer dans la rédaction d’un feuilleton télévisuel, en sortant du bar, nous descendîmes la rue Saint-Denis pour nous engager vers l’est sur le boulevard De Maisonneuve. Il faisait froid, un froid vif et sec comme on en connaît certains soirs de février. La voiture de mon ami était garée sur la rue Saint-Hubert. En allant la récupérer, voilà que nous remarquâmes un gars qui mangeait un sandwich dans la voiture garée juste devant celle de Jean-Luc. Soudain, le gars ouvrit la vitre côté conducteur et déversa dans la rue ses déchets, l’emballage de son sandwich, quoi. En constatant ce fait, mon ami se mit à l’invectiver :

— Hé ! Qu’est-ce que tu fais, mon cochon ? La rue c’est pas une poubelle !

— Jean-Luc, arrête ça, lui dis-je tout bas, me disant in petto qu’on ne sait jamais à qui on a affaire dans une grande ville comme Montréal. Mais mon ami était lancé, complètement sourd à mes paroles de sagesse.

— Tu vas me ramasser ça, cria Jean-Luc à l’adresse du gars.

— Mêle-toi de tes affaires, toi ! lui dit le gars.

— La rue, c’est justement mes affaires, comme celles de tout le monde !

— Crisse ton camp ! Attends pas que je sorte de mon char !

Debout, près de la portière côté passager de la voiture de mon ami, je sentis mes jambes devenir flageolantes sous mon corps alourdi par l’alcool. Mais Jean-Luc de continuer :

— T’as qu’à sortir, cochon ! Penses-tu que j’ai peur d’un gros lard comme toi !

Certes, cochon, le gars l’était assurément, mais gros… J’ai pu le constater quand le gars sortit de l’auto : il dépassait Jean-Luc d’une bonne tête et, surtout, alors que mon ami avait l’air d’un grand échalas, le gars arborait une silhouette tout en muscles…

N’en ayant cure, Jean-Luc se mit en position, continuant à provoquer son adversaire.

— Tu penses que tu m’impressionnes avec tes graisses.

Le gars s’apprêtait cogner mon ami… qui, heureusement, trouva le moyen d’esquiver le premier coup. Alors il cria dans ma direction : « Gaby, sors le gun, vite ! » Pendant que le gros dégueulasse, soudain inquiet, jeta un regard dans ma direction, Jean-Luc rabattit le loquet de la voiture du gars en fermant violemment la porte. Du coup, le gars se retrouva dehors avec les clés à l’intérieur de sa voiture. Pendant qu’il tenta en vain d’ouvrir sa porte en jurant, Jean-Luc revint rapidement à sa voiture et démarra en trompe, non sans avoir fait un doigt d’honneur au gars.

Ouf ! Ce soir-là, j’ai eu peur…