La mort du petit homme (histoires comoriennes)

à  Ali Mohamed Bacar

Ouani, Anjouan (Comores), la route qui descend au centre-ville, 2007

Le petit homme est mort, juste avant d’atteindre le centième anniversaire de sa naissance. J’ai eu la chance de le rencontrer l’été dernier alors que je séjournais aux Comores, pays de mon épouse. En une fin d’après-midi du mois de juillet, ma nièce me demanda de l’accompagner en ville pour rendre visite à son grand-père. J’acceptai de bon cœur, les occasions de sortie se faisant plus rares en cette période marquée par les cérémonies entourant le mariage d’un neveu cher. Alors, juste avant la tombée de la nuit, nous descendîmes la pente qui s’étend de Shitsunguini, un quartier situé à l’extrémité sud-ouest de la ville, jusqu’à l’orée du centre-ville de Ouani. La descente fut interrompue à de nombreuses reprises, bien entendu, car il fallait constamment s’arrêter pour saluer un membre de la famille, autrement dit la moitié du village… Ma nièce, la douceur et la patience incarnées, ne rechignait jamais à s’acquitter de cette obligation, consciente d’appartenir à une grande famille de Ouani, troisième ville en importance de l’île d’Anjouan (Ndzuani) après Mutsamdu et Domoni.

Sur la route, donc, partout on s’arrêta pour les salamalecs habituels : Gégé ? Ça va ? Habari ? Comment va ta mère ? Ça va ? Et monsieur, ça va ? Après avoir répondu quarante-deux fois que nous allions bien et que, Dieu merci, nous étions en bonne santé, nous parvînmes enfin à la grande place dite de Msiroju, une place bien triste depuis qu’ils ont coupé l’arbre centenaire qui la recouvrait d’une ombre salutaire. Aujourd’hui, au lieu de l’immense albizia qui trônait en son milieu, il y a un stationnement – signe de modernité, je présume…

Une fois sur la place, nous prîmes à gauche pour nous enfoncer dans les ruelles de la médina, au cœur de la vieille ville. La nuit était déjà tombée (les nuits viennent dès 18 heures en cette saison), de sorte que je ne sais plus quelle direction emprunta ma nièce pour me conduire devant une maison en béton. À la lourde porte de tôle, elle frappa en criant : « Hodi ». Quelques secondes plus tard, on entendit : « Karibu », mot de bienvenue qui nous donne de facto l’autorisation d’entrer, et c’est que nous fîmes.

La tante de ma nièce, soit la sœur de son père et, par conséquent, la fille de son grand-père, nous accueillit avec bienveillance, à peine surprise que ma nièce soit accompagnée par son oncle mzungu. La porte d’entrée donnait sur la cuisine, un espace à ciel ouvert, histoire d’éviter que les odeurs de cuisson se répandent dans la maison. À gauche, une jeune fille cuisinait un plat en sauce sur un réchaud à alcool tandis que l’eau du riz bouillait dans l’autocuiseur prévu à cette fin. Après les salutations d’usage, la tante nous conduisit dans une grande pièce au bout d’un couloir sombre. Il s’agissait en quelque sorte d’un grand salon avec des fauteuils, des divans, des tables basses. Des meubles lourds et massifs comme on les aime ici, sans doute parce que, dans l’esprit des gens, ils sont associés à la richesse, à la réussite sociale, ou alors parce qu’on ne peut pas se procurer autre chose, la plupart du mobilier provenant, soit d’ébénisteries locales, soit de Madagascar. Au fond de la pièce, accolé au mur du fond, il y avait un lit. En raison de la présence d’une moustiquaire soutenue par des poteaux de bois, on avait l’impression qu’il s’agissait d’un lit à baldaquin. Dans ce lit reposait le petit homme de 97 ou 98 ans…

La pièce était plongée dans la pénombre, résultat du délestage du courant pratiqué par intermittence par la société d’électricité des Comores. Le petit homme, recroquevillé sur lui-même, ne faisait que la peau et les os, ce qui accentuait encore davantage sa petitesse. Il semblait dormir. En témoignait sa respiration régulière, un son singulier qui jurait avec le silence de la maison. J’eus l’impression d’assister à la mise en scène d’une pièce de théâtre comme Le roi se meurt d’Eugène Ionesco car, en effet, le petit homme décharné, encore plus petit dans ce lit trop grand pour lui, avait tout l’air d’un petit roi posé au milieu de ses sujets, en l’occurrence ma nièce qui s’était déplacée pour aller le voir, et moi-même, un vieux Blanc qui cadrait mal dans ce décor quasi insolite.

Pendant que, confortablement installé dans le fauteuil en bois massif recouvert d’un tissu beige, j’étais plongé dans mes pensées, ma nièce s’entretenait avec son grand-père. Tout en demeurant en position couchée, celui-ci s’était vraisemblablement éveillé. Je me trouvais assez loin d’eux, à une distance d’environ vingt mètres, mais je parvenais à entendre la voix du vieux monsieur, une suite de sons rauques, comme étouffés, mais remarquablement audibles en dépit de l’état moribond du petit homme. Soudain, il posa son regard sur moi. Ma connaissance rudimentaire du comorien conjuguée à la distance à laquelle je me trouvais ne me permirent pas de saisir la teneur exacte de leur conversation mais, au bout d’un moment, le petit homme aux yeux perçants me fit signe d’approcher afin qu’il puisse me voir. Intimidé, je me levai et me dirigeai vers lui d’un pas hésitant, m’attendant aux salutations quotidiennes en usage sur cette île de l’océan Indien. Près du lit, je m’accroupis devant lui, le regardant à mon tour dans l’attente de ses paroles. Il me regarda aussi et, après quelques secondes de silence qui me parurent interminables, il me demanda essentiellement trois choses : suivre les traditions, respecter l’islam et apprendre le shindzuani, la langue comorienne parlée à Anjouan. Il me fit cette triple requête en me regardant droit dans les yeux pendant que ma nièce jouait à l’interprète pour l’occasion. Ensuite, il récita une prière, me bénit et demanda à se « reposer », signe que le temps était venu pour ma nièce et moi de partir. Nous le saluâmes en joignant les mains et quittâmes les lieux pour rentrer à la maison.

Cette visite au petit homme a laissé une vive impression dans mon imagination, une impression que le temps écoulé n’a toujours pas oblitérée depuis. Pendant un moment, en face de ce petit homme qui allait bientôt mourir et qui trônait sur un lit trop grand au milieu de cette pièce, un peu comme une statue de marbre dans un musée italien, je me sentis comme un personnage d’un roman fantastique, loin des contingences du réel et, surtout, de ce temps présent abîmé par les technologies qui ne le réduisent qu’à une série de passages furtifs. Et je me demandai : Pourquoi ce petit homme, qui se trouvait au faîte de sa vie, m’avait-il adressé la parole de cette manière ? Pourquoi, alors que tout ce qu’il savait de moi se résumait au fait que j’étais apparenté par alliance à la famille de sa bru, m’avait-il livré un tel message ? Je ne sais pas et je ne le saurai jamais… Peu importe, j’ai accepté ses paroles que j’ai interprétées comme un signe de respect pour ma qualité d’étranger – de mdjeni, comme disent les Comoriens, mot qui signifie à la foi « étranger » et « invité », synonyme qui en dit long sur l’ouverture d’esprit des gens de ce pays.

Le petit homme est mort au début de la nouvelle année ; il avait presque cent ans. Il a eu une longue vie. Une vie bien ancrée dans la tradition et dans cette religion qu’il a partagées toute sa vie avec les pairs de son village. Je ne le connaissais pas vraiment, ce petit homme. Je ne sais même pas ce qu’il a fait au cours de sa longue vie, quel métier il a exercé, ni comment il traversé soixante années de colonisation française et plus de quarante ans d’indépendance ponctués de deux, voire de trois coups d’État. Tout ce que je sais – et c’est tout ce qui compte dans cette histoire – est que lui, un homme de tradition, m’a accueilli dans sa maison à la veille de sa mort comme si j’étais l’un des siens. Et de cela je lui en suis reconnaissant.

Bah… je sais aussi deux ou trois petites choses que mon beau-frère m’a racontées à son sujet, notamment le fait que le petit homme lui ait chauffé les oreilles à l’occasion parce qu’il avait commis quelques bêtises, comme on en a tous fait dans notre jeunesse. Mais je me dis, pour terminer ce récit qui n’en finit pas, que, au fond, se faire chauffer les oreilles par un tel homme – si petit et si grand en même temps – peut être considéré comme une bénédiction, voire comme un privilège, qui manque cruellement aux gamins de notre époque, de ce pays comme du nôtre, qui ont trop souvent l’impression d’être laissé à eux-mêmes. Et cela manque encore à son propre fils, lui-même homme vieillissant, qui n’a d’ailleurs pas manqué de remercier le petit homme le jour de sa mort.

Adieu, petit homme. Ce texte est une prière que je t’envoie par-delà les nuages, comme tu m’en as toi-même envoyé une, en ce jour de juillet 2016, avant de retrouver la paix après ta longue vie sur cette Terre.

Soixante ans (3 de 3)

Bref, je suis vieux, sans être un vieillard. Ah le pouvoir des mots ! Je suis prêt à me déclarer « vieux », mais je refuse qu’on me désigne comme un vieillard… Comme s’il y avait un âge intermédiaire dans la vieillesse, un âge au cours duquel des vieux seraient plus vieux que d’autres… car, s’il existe bel et bien une distinction entre un vieux et un vieillard, elle ne tient pas à l’âge, mais plutôt à la condition physique et mentale de la personne vieillissante. Un vieillard s’avère forcément plus vieux qu’un vieux… mais bien malin celui qui saurait dire à quel âge de sa vie un vieux devient un vieillard !

Bon, soixante ans. Même s’il y en a plus derrière que devant, on continue. L’avantage de devenir vieux, car il y en a un – et même plus d’un –, c’est qu’on se soucie moins du qu’en dira-t-on, du jugement que les autres portent sur nous. Sans doute parce qu’on n’a plus de temps à perdre. Ça permet de faire sauter quelques barrières…

Mais revenons sur cette notion de vieillesse. Selon le Petit Robert (2006), elle correspond à la « dernière période de la vie qui succède à la maturité. » Elle est « caractérisée par un affaiblissement global des fonctions physiologiques et des facultés mentales, et par des modifications atrophiques des tissus et des organes. » Pas très réjouissant, n’est-ce pas ? Surtout que personne n’y échappe, à la vieillesse, les riches comme les pauvres, les Américains comme les Africains. Certains ont la chance de la prolonger, souvent au-delà de sa limite naturelle. Reste à savoir s’il s’agit vraiment d’une chance…

Dans un numéro du Magazine littéraire (janvier 2008), le sociologue Pierre-Henri Tavoillot a fait un compte rendu de La vieillesse, un ouvrage de Simone de Beauvoir paru en 1970. Ce qui est réjouissant, dans cet essai, c’est que la vieillesse n’est pas niée pour elle-même comme on s’évertue à le faire aujourd’hui, notamment en la désignant par des termes d’un euphémisme puéril comme « l’âge d’or », « le bel âge », etc. Beauvoir rappelle que, si les vieux se disent toujours jeunes, c’est justement parce qu’ils nient la vieillesse, que celle-ci leur répugne autant qu’à la société tout entière qui la masque sous un voile teintée d’infantilisme dégradant. Elle rappelle aussi que : « Partout et en tout temps, être vieux signifie être laid, usé, dépendant, pauvre et malade. » Qu’on se le tienne pour dit.

Pour le « bel âge », on repassera…

Le problème de la vieillesse n’est pas la mort qui peut survenir à tout moment. Non, la mort n’est rien. Le problème, c’est l’ennui qui résulte de la raréfaction des projets. Ainsi, le vieux qui cesse de faire des projets sous prétexte que la mort est proche se condamne lui-même à mourir. Il prend volontairement sa retraite du monde, se laissant nourrir par le tout-venant en attendant qu’on le délivre d’une vie qui n’a plus de sens en elle-même. Comme le suggère Simone de Beauvoir, la seule façon de vivre sa vieillesse est simplement de continuer à faire ce qu’on a toujours fait : « Poursuivre des fins qui donnent un sens à notre existence. »

On en revient donc à cette notion de projet. Il ne faut jamais cesser d’en faire, tant pour soi-même que pour la collectivité. C’est la seule façon de vivre et, par conséquent, de vieillir.

Soixante ans (2 de 3)

Si, à soixante ans, on est vieux, cela ne veut pas dire pour autant qu’on cesse de faire des projets. Sinon, on meurt avant de mourir, on capitule sans avoir livré bataille, on plie l’échine alors que personne n’a commencé à y exercer son poids. Il importe donc d’avoir des projets.

Selon le Petit Robert (2006), un projet est « l’image d’une situation, d’un état que l’on pense atteindre. » Plus simplement, le projet est ce que l’on se propose de faire, à un moment donné. Voilà pour le dictionnaire. Certes, on n’a pas tort de définir ainsi ce qui, à mon avis, s’avère l’inscription de l’humain dans la temporalité. Et la temporalité, autrement dit le temps, n’est-ce pas l’écoulement de la vie elle-même ? En conséquence, la notion de projet est étroitement associée à la vie et, contrairement aux poètes qui, à l’instar de Georges Moustaki, chantent « la vie sans projet » (Le temps de vivre), cette vie-là, si c’est vraiment de la vie qu’il est question, ne vaut sans doute pas la peine d’être vécue. Le verbe qui découle de ce substantif est projeter, ce qui signifie : « Jeter en avant et avec force, souvent dans une certaine direction. » En un certain sens, faire des projets revient à se jeter nous-mêmes en avant dans une direction donnée. N’est-ce pas cela, au fond : se mettre en avant, s’élever au-dessus de sa condition et s’offrir à la vie dans ce qu’elle a de plus prometteur ? En conséquence, renoncer à faire des projets, c’est renoncer à la vie elle-même. Et soixante-ans n’est pas encore l’âge du renoncement, même si l’on doit forcément renoncer à certaines choses… mais certainement pas aux activités qui consistent à faire des projets !

Au fond, il importe peu de réaliser tous les projets qui naissent en nous. Si nous en réalisons un sur cent, cela suffit à faire de nous des vivants. Et pendant que nous élaborons les quatre-vingt dix-neuf autres, nous étudions, nous nous documentons, nous nous déplaçons pour évaluer leur faisabilité, bref nous acquerrons des connaissances que nous n’aurions jamais acquises si nous n’avions pas fait de tels projets. Personnellement, je ne saurais imaginer une autre manière de vivre que celle qui consiste à faire des projets. Quand je cesserai d’en faire, c’est que je serai prêt à mourir. J’aurai alors beaucoup plus que soixante ans…

Soixante ans n’est pas l’âge de mourir, du moins pas pour la plupart d’entre nous. Soixante ans, c’est même l’âge d’un nouveau départ, l’âge où on adopte un mode d’existence tourné vers la méditation, la connaissance de soi et celle du monde aussi. Ce n’est certes pas pour rien que d’aucuns débutent leur généalogie à cet âge-là ; la quête des origines est depuis toujours une activité de connaissance de soi et des autres, de la société et de l’État. Une vie sans examen, disait Socrate, ne vaut pas la peine d’être vécue. Alors, à soixante ans, il est grand temps de débuter cet examen…

Soixante ans (1 de 3)

Je viens d’avoir soixante ans. Ne me dites pas que nous sommes encore jeunes à soixante ans. Ne me le dites pas, même si cela part d’un bon sentiment. Je sais, vous connaissez des personnes de quatre-vingt ans qui font encore des « choses merveilleuses ». Ça aussi, je ne veux pas le savoir. D’abord, je n’aime pas l’emploi du mot encore ici. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On fait des choses ou on n’en fait pas. À la limite, on peut dire qu’on n’en fait plus, mais certainement pas qu’on en fait « encore » ! Et puis, qu’entendez-vous par des « choses merveilleuses » ? Encore un abus de langage. Vraiment, il n’y pas de quoi s’émerveiller du fait qu’un individu de soixante ans peint une toile ou complète un puzzle. N’importe quel débile peut peindre, écrire, courir. À vingt ans comme à soixante. Alors, ne trichez pas avec moi, d’accord ? Soyez honnête et comprenez d’emblée qu’il serait aussi futile qu’inutile de poursuivre vos encouragements en énonçant, par exemple, des clichés tels que « c’est dans la tête qu’on est vieux ». Je n’ai que faire de vos propos convenus, insignifiants. Des propos rebattus depuis la nuit des temps qui ne servent qu’à faire avaler la pilule à l’homme vieillissant, à le détourner de l’essentiel, de ce qui compte vraiment, de ce qui a encore un sens pour lui à la veille de tirer sa révérence. S’il-vous-plaît, ne vous évertuez pas à gâcher les dernières années de sa vie, de ma vie puisque, en l’occurrence, c’est de moi qu’il s’agit ici, moi qui viens d’avoir soixante ans, qui les ai eus cette année…

Soixante ans, ça représente sans aucun doute un âge qui appelle le respect mais, qu’on le veuille ou non, cela n’en fait pas moins de nous un vieux. Ouvrez l’œil, prêtez attention : il ne se passe pas un jour sans que les médias annoncent le décès d’une personne dans la soixantaine. Un artiste, un écrivain, un politicien. Donc, cessez de dire des bêtises ou passez votre chemin.

Soixante ans, c’est vieux, donc. C’est une affaire entendue sur laquelle je ne reviendrai plus. À soixante ans, on commence à faire de l’ordre en soi, à se préparer à mourir. En soi et hors de soi. Si vous n’avez pas fait votre testament, il est grand temps de passer chez un notaire. Il faut s’occuper de ses archives aussi, de ce qu’on veut léguer à nos proches, même s’ils finiront peut-être par tout foutre à la récupération par la suite. Ce n’est pas si grave, au fond. Ce qui va advenir après nous ne devrait en aucun cas constituer une source de préoccupation, d’inquiétude. Déjà, si vous pouvez laisser vos choses en ordre, tout le monde appréciera. Vous n’avez pas à chercher plus loin.

Ce qui est encore plus important, par contre, c’est l’ordre en soi. Les regrets, les occasions ratées, tout ce qui empoisonne l’homme vieillissant : ça, il faut le régler de manière à ne ressentir qu’une seule chose au moment de quitter ce monde : la paix de l’âme.

Christine Machureau : La femme d’un Dieu

jli17055858-1484642998-320x320Après son très beau roman sur Jésus de Nazareth (L’ADN d’un Dieu), Christine Machureau récidive avec le récit de la vie de Mariam de Magdala, connue dans la tradition catholique sous le nom de Marie-Madeleine. Déjà, dans L’ADN d’un Dieu, elle jouait un rôle non négligeable, celui de la compagne et de la mère de la fille de Jésus, nom grec de Yeshoua. Celui-ci l’a d’ailleurs quitté pour poursuivre sa route en Asie, au nord du Pakistan actuel. Mais exit Jésus-Christ dans ce roman ; il n’y joue qu’un rôle secondaire. L’auteure a décidé de faire toute la place à Mariam, femme remarquable que les autorités catholiques ont mis au pilon dès que leur église a été consolidée dans les premiers siècles du christianisme. De Mariam de Magdala, on a fait une prostituée, une pécheresse, elle qui aurait pu être l’égale de Jésus dans la voie du mysticisme religieux. C’est en quelque sorte cette injustice faite par l’Histoire, et plus particulièrement celle du patriarcat des institutions religieuses, que l’auteure souhaite dénoncer par ce roman.

Le roman est structuré en trois parties pour un total de 52 chapitres. Des chapitres généralement assez courts parsemés de notes historiques, toujours pertinentes parce que, compte tenu de l’état des connaissances religieuses de nos contemporains, il vaut mieux ne rien prendre pour acquis. Dans la première partie, l’auteure se penche sur la période égyptienne de Mariam, fille de Hephraïm, commerçant juif bien en vue à Alexandrie, cité grecque en ce temps-là. Mariam réussit l’initiation pour accéder au statut de prêtresse d’Isis. Yeshoua est là aussi, mais toujours en mouvement, de sorte que, pour une raison non révélée par l’auteure, un peu comme des lignes parallèles, ils ne se rejoignent jamais, au grand désespoir de Mariam, d’ailleurs, qui le cherche intensément.

La deuxième partie correspond à la période de la vie en Judée. Les Juifs d’Alexandrie étant la proie des Romains qui montent, en quelque sorte, la population locale contre eux, Hephraïm, après la perte de sa femme (Calypso, la mère de Mariam et de Marthe), vend toutes ses terres pour s’installer à Béthanie, non loin de Jérusalem. Là encore, Jésus-Christ brille par son absence. Avec son frère Lazare et sa sœur Marthe, Mariam vit à l’écart de la ville. Elle joue plus ou moins le rôle de sage-femme dans un dispensaire, se dévouant aux soins de ses semblables. Elle se retrouve néanmoins à vivre une relation alambiquée avec Pilate et son épouse. La paix sociale est fragile et la révolte gronde. Les Romains, avec la complicité du Sanhédrin, répriment durement les révoltes juives qui éclatent ici et là. Avant que ça ne chauffe trop pour eux, la famille s’embarque pour Masillia, nom originel de Marseille.

Dans la troisième et dernière partie, la famille vit à Marseille et, rapidement, Lazare reprend ses affaires qui seront bientôt florissantes. Mariam élève son enfant, Sarah, la fille qu’elle a eue avec Jésus dit Yeshoua. Comme à Jérusalem, Mariam s’implique en soignant des femmes en situation d’accouchement difficile, mais cela lui attire des ennuis dans les milieux interlopes du quartier du port. Elle prend alors la décision de partir avec sa fille à l’intérieur des terres, en Gaule profonde, probablement dans la région de l’actuel Clermont-Ferrand. Là, elle retrouve Deryn et son compagnon Ambiorix, des Gaulois qu’elle a connus à Jérusalem. Puis Mariam poursuit sa mission apostolique plus au nord, à l’emplacement actuel de la ville de Chartres. Malheureusement, les Romains ne sont jamais bien loin et, un jour, l’arrivée au pouvoir de l’empereur Claude, qui met violemment fin à la liberté de culte, rend les choses insoutenables pour Mariam qui, entre temps, a marié sa fille à un prince d’Aquitaine, région du littoral à l’abri de la domination romaine. Alors, elle revient à Marseille retrouver son frère et sa sœur, Lazare et Marthe, qu’elle n’a pas vu depuis vingt ans. Lazare est devenu l’évêque d’une église clandestine. Mariam, vieillie, connaîtra une triste fin, mais je vous laisse lire le roman pour le découvrir.

Il n’est guère facile d’évaluer ce roman, ce dont je me refuse à faire de toute façon. En cela, je me distance radicalement de tous ces blogueurs qui osent mettre des étoiles aux ouvrages qu’ils critiquent. Quand on sait le travail que nécessite l’écriture d’un roman, on ne va pas lui accoler deux ou trois étoiles. Un roman n’est ni une chambre d’hôtel ni un objet de consommation courante. Enfin… J’ai aimé La femme d’un Dieu, bien entendu, car j’aime tout ce qu’écrit Christine Machureau. Pourquoi ? Parce que son écriture nous enrichit en nous donnant accès à un savoir, à une culture. Parce qu’elle écrit des romans historiques sans que l’érudition étouffe l’action. Parce qu’elle nous donne envie d’aller plus loin, de compléter sa lecture par d’autres lectures. Si je n’avais pas lu L’ADN d’un Dieu, je n’aurais pas lu Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Et je n’aurais pas lu non plus la Marie de Marek Halter. Bref, les romans de Christine Machureau nous laissent toujours un peu sur notre faim…

Je vous conseille vivement la lecture de La femme d’un Dieu, mais, pour apprécier ce roman à sa juste valeur, je vous recommande de lire juste avant L’ADN d’un Dieu. Cela vous aidera à comprendre la trame historique qui sous-tend ces deux oeuvres littéraires d’une grande qualité.

Qu’en est-il de Mariam de Magdala ? A-t-elle vécu une grande partie de sa vie en Gaule comme le prétend Christine Machureau ? A-t-elle laissé un enfant de Jésus dans ces contrées ? Peut-on imaginer un descendant de Jésus encore vivant en France ? Je ne sais pas, mais cela importe peu : le roman débute là où l’histoire s’arrête, et c’est ce qui fait tout le charme de cet ouvrage.

Christine Machureau. La femme d’un Dieu : L’histoire oubliée d’un amour impossible. Numériklivres, 2017, disponible sur toutes les plateformes tant en France qu’au Canada.

Écrire est un sacerdoce

en plein travail de révision d'un manuscrit (1985, photo: Lyne DesRuisseaux)
En 1985, alors que je révisais un manuscrit (Crédit photo: Lyne DesRuisseaux)

Écrire un roman tient du sacerdoce, de l’oubli de soi au dépend d’un projet dont on ne connaît ni les tenants ni les aboutissants. Écrire aujourd’hui représente une forme supérieure d’abnégation. Tout comme l’Être heideggérien qui se manifeste dans son retrait, l’écrivain contemporain s’oublie lui-même pour mieux se retrouver. Écrire c’est partir de sa propre vie pour en créer d’autres, y compris la sienne. Peu importe le genre littéraire auquel on s’adonne, c’est toujours comme ça que ça se passe : on se retrouve seul avec soi-même, comme au dernier jour de sa vie, et on crache le venin. C’est tout.

L’écrivain du XXIe siècle, surtout s’il est Québécois, doit, tout en écrivant, gagner sa vie, vaquer à l’entretien de la maison, s’occuper de ses enfants. Alors, quand il ressent le besoin irrépressible d’écrire et qu’il s’évertue à décrire par des mots ce qui gît en lui, il doit se donner les moyens, coûte que coûte, de le faire. En conséquence, le temps de l’écriture est celui qu’il vole à son sommeil, à ses loisirs, à son repos. Pour écrire, donc, il dort une heure de moins, rogne des jours de vacances, utilise des journées de maladie pour faire avancer son projet. Et peu à peu il construit une œuvre au mépris de ceux qui, quand il s’en ouvre, le regarde avec un sourire en coin, comme s’ils n’y croyaient pas. Écrire, disait Henry Miller, c’est forcer la confiance des autres. Il ne croyait pas si bien dire…

Il construit son œuvre, donc, comme d’autres construisent des maisons. À la différence près, toutefois, que lui ne sait absolument pas s’il en sortira un produit susceptible d’intéresser un éditeur, ce gourou subventionné des temps modernes qui a droit de vie ou de mort sur son projet. Bref, celui qui sacrifie son sommeil et ses loisirs à son projet littéraire ignore s’il sera publié ou non. Si la réponse est positive, il fera partie des 3% des auteurs publiés chaque année au Québec et, dans ces 3%, d’un pourcentage sans doute encore plus négligeable d’auteurs qui seront lus par plus de 500 personnes, la moyenne des ventes des romans québécois se situant autour de 300 exemplaires.

Si, malgré tout ça, vous persistez à écrire, alors votre activité tient du sacerdoce. C’est tout.

En guerre

Lu sur Facebook : « Je suis en guerre contre mon gouvernement parce qu’il est en guerre contre son peuple. » J’imagine que son auteur rêve d’entrer dans le clan des révoltés et que de proférer ce genre d’âneries lui procure un sentiment de liberté, voire de puissance, peut-être même d’intelligence. Mais que fera-t-il après sa guerre ? Aucune idée, j’imagine. Et que fera-t-il quand il constatera les dégâts ? Des milliers de morts, des millions de déplacés. Et pourquoi ? Aucune idée, sans doute…

La guerre n’est pas une plaisanterie. Ce n’est pas un concept qu’on lance dans un slogan, ni un cri de ralliement pour des foules d’abrutis en délire. La guerre tue, détruit, pille… Elle s’avère toutefois une bénédiction pour l’industrie de l’armement. Pour les États-Unis, la Russie, la France, et même le Canada, qui comptent sur elle pour faire rouler un secteur non négligeable de l’économie. Mais pour le reste, elle ne sert personne, ne laissant derrière elle que tristesse et désolation.

Alors, messieurs les va-t’en guerre (des hommes, toujours, rarement des femmes…), fermez vos grandes gueules de loups assoiffés de sang, allez marcher dans la nature (si vous ne l’avez trop saccagé avec vos bombes), lisez un bouquin, écoutez du Bach et cessez de faire chier la planète tout entière !

La guerre, la violence et le meurtre sont l’apanage des religions, pas des hommes et des femmes conscients de leur finitude. Ces hommes et femmes de bonne volonté, comme on disait dans un autre siècle.

Et comme l’écrivait si bien mon ami René Girard  dit Le Gonze (1957-2007) :

Allez poser vos bombes ailleurs !
Ici, ce qui n’est pas déjà dévasté
est maintenant inatteignable.