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Daniel Ducharme

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Bruno Cessole : L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident

CessoleRares sont les romans qui mettent en scène des intellectuels, c’est-à-dire des hommes et des femmes qui se préoccupent, non pas de changer le monde, mais de le penser dans le but, conscient ou non, de lui donner un sens. Frédéric Stauff, l’antihéros de ce roman, en est un, justement, et il a connu en son temps son heure de gloire aux côtés de Sartre, de Merleau-Ponty, de Beauvoir et de quelques autres. Dans la faune de Saint-Germain-des-Prés, il a joué ce jeu de rôles… jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il n’y avait pas de sens au monde, et que de le crier sur tous les toits s’avérait aussi vain que la vie elle-même. Rapidement, il est parvenu à la conclusion que seul le suicide pouvait représenter une solution acceptable pour ceux qui souhaitent mourir dans la dignité au moment où ils auront choisi de le faire et ce, en toute liberté. Frédéric Stauff a pris pleinement conscience que, en ce qui le concerne, ce moment est venu car cette vie, qu’il considère comme un long suicide différé, est arrivée à son terme. Alors, un jour qu’il se balade dans les jardins du Luxembourg, son espace privilégié depuis près de trente années, il fait la rencontre de Philippe Montclar, un jeune étudiant en lettres en quête d’absolu avec lequel il se lie d’amitié. Celui-ci l’accompagne dans les derniers mois de sa vie, mois au cours desquels Stauff l’entretient d’écrivains et philosophes tels que Nietzsche, Strindberg, Bloy, Leopardi, Walser et quelques autres qui ont tous en commun le fait qu’ils aient remarquablement raté leurs existences exemplaires.

D’abord fasciné par Stauff avec lequel il développe une relation de maître à disciple, Philippe en vient peu à peu à douter de lui et, au retour d’un voyage à Rome au cours duquel il discute avec un spécialiste du suicide, il décide de le mettre à l’épreuve, de le pousser en quelque sorte dans ses propres retranchements, car il a besoin de savoir si son vieil ami n’est qu’un fidèle héritier des sophistes grecs en train de le manipuler. Pour ce faire, avec la complicité d’Ariane, sa maîtresse, il organise une mise en scène à Nice, une sorte d’apothéose d’où la vérité sortira au grand jour. Manipulé, certes il l’est… mais pas comme il l’a cru au départ et, de cela, il se rend amèrement compte à la fin de ce très beau roman d’apprentissage.

L’heure de la fermeture… se présente sous la forme d’un récit de forme classique. Classique aussi est son propos qui fait constamment référence à la pensée occidentale. Mais, comme je l’écrivais au début de cette note, rares sont les auteurs qui abordent cette pensée en littérature et, qui plus est, sous l’angle de la mort volontaire. Qu’on ne s’y méprenne pas, toutefois, car Bruno de Cessole ne fait pas l’apologie du suicide. En témoigne la boutade de son personnage principal sur la question : « Ce serait faire beaucoup d’honneur à quelque chose d’aussi insignifiant que de devancer l’appel sous prétexte qu’on ne peut supporter le non-sens de ce manège, non ? » (p. 186). Non, à mon avis, l’auteur, avec une érudition lumineuse, célèbre plutôt les derniers feux de la pensée occidentale. À cet effet, les passages sur Nietzsche, Leopardi et Boèce, en autres, sont remarquables. Mais si l’auteur ne nous invite pas à mourir, il nous rappelle avec acuité que « le monde n’est qu’un jeu divin et absurde, sans rime ni raison, sans cause et sans but ». Une fois que vous aurez compris cela, alors vous n’avez plus que deux alternatives : vous entrez en religion, peu importe laquelle… ou vous mourez. Moi, je choisis la seconde option tout en n’étant pas pressé, toutefois, de la mettre à exécution.

Bruno de Cessole est né à Paris. Journaliste et critique littéraire, il a collaboré à plusieurs journaux et revues. Après avoir dirigé La Revue des Deux Mondes, il assume la direction des pages culturelles de la revue Valeurs actuelles. L’heure de la fermeture… s’est mérité le Prix des Deux Magots en 2009.

Bruno de Cessole. L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident. Paris, La Différence, 2008. Malheureusement, je n’ai pas trouvé d’édition numérique de cet ouvrage.

2009, rév. juillet 2016

Pierre Charras : La crise de foi(e)

charrasVoici un beau petit roman – ou une grande nouvelle, c’est selon – qui appartient à la catégorie des récits de l’enfance, un peu comme Le bout de l’île, ce roman que j’ai commis en 2011 chez ÉLP éditeur. Dans La crise de foi(e), le narrateur revient sur les lieux de son enfance pour donner un concert, car il est devenu musicien, pianiste pour être plus précis. La salle multifonctionnelle qu’il visite s’appelait autrefois Salle Louise-Michel. Par la suite, on l’a rebaptisé Salle André-Malraux, sans doute parce que Louise Michel, et la cause qu’elle incarnait, sont tombées dans l’oubli depuis la fin des années 1950… Peu importe, là, dans cette salle, pendant qu’il se livre à des essais pour tester le son du piano qu’on a loué pour lui, il se souvient… et, du coup, un événement lui revient en mémoire.

Alors qu’il avait cinq ou six ans, son père l’a emmené à une fête de Noël organisée justement dans cette même salle par les employés de l’usine. Ce jour-là, il a perdu la foi, notamment au Père-Noël… Et cela ne fut pas sans suite : « Depuis le doute ne m’a plus lâché. Sur tout. Surtout le monde. C’est un engrenage, le doute. Dès qu’on y met le doigt, le corps est avalé en entier. On raconte que pour l’amour c’est pareil. Mais de ce sujet, j’ignore tout. » Pendant cette fête, en plus de perdre la foi, le narrateur a eu une terrible crise de foie. Une indigestion monstre qui a précipité les choses…

La crise de foi(e) est un roman qui se lit d’une seule traite. Une bouffée de bonheur, si j’ose dire, qui nous rappelle que tout homme est le produit de son enfance. Quoi qu’il pense, quoi qu’il fasse, elle peut resurgit à tout moment dans le cours de sa vie et ce, au moment où il s’y attend le moins.

Écrivain, comédien et traducteur, Pierre Charras est né à Ste-Étienne en 1945. Entre 1982 à nos jours, il a écrit de nombreux romans dont Dix-neuf secondes (Mercure de France, 2003) qui a remporté le Prix du roman FNAC.

Pierre Charras. La crise de foi(e). Paris, Arléa, 2008.

Septembre 2010, rév. 2016

Christine Machureau : Aime-moi

machureau_aimeDe Christine Machureau, j’ai lu les romans historiques comme La mémoire froissée, D’or, de sang et de soie, L’hérétique et, le dernier en date, L’ADN d’un dieu. Et voici que je tombe sur Aime-moi, un roman tout court… c’est-à-dire un roman qui ne s’insère pas dans un genre particulier, si ce n’est celui de roman. Bref, il ne s’agit pas d’un roman historique comme les précédents… mais il m’a plu quand même !

Aime-moi raconte l’histoire de Lisa, une fille qui a grandi dans un milieu aisé de la capitale française. Une petite fille de bonne famille, quoi. Pour celle-ci, la vie va bon train avec des hauts et des bas, caractéristiques des années adolescentes, jusqu’au jour où la question des origines se posent avec acuité : Lisa n’est pas la fille biologique de ses parents. Cette découverte la poursuivra toute sa vie… Il est difficile pour un être humain de dépasser le sentiment d’abandon qui l’habite quand il apprend son adoption, même par des personnes aimantes. Certains y arrivent, d’autres pas. Lisa croyait bien y être parvenue quand elle a rencontré Marc, un aventurier qui a décidé de vivre dans les mers du sud, plus particulièrement en Polynésie française. Lisa va le rejoindre, prête à renoncer à sa carrière de journaliste pour retrouver l’essentiel. Mais les choses ne se passent pas exactement comme elle l’avait prévu…

Aime-moi est un roman de facture classique. Comme à l’accoutumée, Christine Machureau écrit magnifique bien, faisant preuve d’une parfaite maîtrise la langue française. Et cela peut en rendre jaloux, voire envieux, plus d’un… Je vous mets en garde, toutefois : Aime-moi n’est pas un ouvrage comme ses autres romans. On se croirait parfois dans du Mauriac, dans du Duhamel, bref dans un roman français de la fin des années cinquante. Sauf que les pages sur la Polynésie s’avèrent d’une actualité percutante. En effet, Christine Machureau comprend bien le problème de civilisation de cet archipel qui nous ramène à notre propre modernité : plus rien d’idyllique en ce monde, y compris dans les îles du sud…

Je vous invite à lire ce très beau roman, l’illustration concrète de l’humanité de son auteure. Pour le commander ou en savoir davantage, voici le lien vers la fiche de cet ouvrage aux Éditions du 38.

Quand on perd un ami…

Quand on perd un ami, il faut…

01. Suivre les conseils d’Allan E. Berger et lire ou relire sans tarder L’Ecclésiaste, ce livre de l’Ancien Testament dans lequel on peut lire : « Tout est vanité et poursuite du vent. » Ce livre de la Bible attribué au roi Salomon, fils de David, remet les choses en perspectives et nous rappelle, parfois brutalement, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et ce, malgré l’agitation permanente des hommes et des femmes de ce monde.

02. Écouter ou réécouter la troisième symphonie, dite pastorale, de Ralph Vaughan Williams. Ce compositeur anglais, contemporain de Ravel, a créé une musique qui épouse le mouvement du vent sur la mer. Après cette écoute, on s’offre la quatrième Bacchiana brasileira du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos. Enfin, après cela, le défunt a mérité l’hommage rendu par l’Adagio pour cordes de Samuel Barber.

03. Marcher seul dans son quartier après le repas du soir, dans le silence, puis en écoutant avec ses oreillettes les musiques décrites ci-dessus. Répéter cet exercice aussi souvent que nécessaire ou, à tout le moins, jusqu’à ce la douleur causée par la perte de cet ami s’atténue afin que les souvenirs heureux reprennent peu à peu leurs droits.

04. Rédiger la biographie de son ami pour se rappeler soudain que, finalement, on ne le connaissait pas aussi bien qu’on le croyait et que des pans entiers de sa vie nous échappent…

05. Se demander pourquoi on ne lui pas dit qu’on l’aimait de tout son cœur au moment il fallait le dire. Sans doute parce qu’un homme ne dit pas ça à un autre homme…

LP01: Pierre Charron, ses enfants, ses déplacements

Revenons sur Pierre Charron II (LP01), le fils du Charron de Meaux qui a quitté son pays pour s’engager en Nouvelle-France. Deux ans après son arrivée à Montréal, il épouse Catherine Pillard, nom souvent orthographié, dans les documents officiels, Pillat, parfois Pillar, voire Plate, Platte, et même Pilette. Catherine est une Fille du Roy née à La Rochelle le 30 mars 1646. Elle débarque à Québec le 30 juin 1663 ; elle a dix-sept ans. Nous ne savons pas ce qui l’a amené à Montréal ni pourquoi elle a épousé Pierre le 19 octobre 1665 à l’Église Notre-Dame. Nous y reviendrons plus tard, même s’il y a peu de chance qu’on puisse fournir des réponses fiables à ce genre de questions… Pour le moment, contentons-nous d’établir le parcours du couple en lien avec la naissance de leurs douze enfants.

1er période – Montréal (Ville-Marie) : 1663-1668

Le couple vit à Ville-Marie et, à partir de 1666, à Longue-Pointe. En effet, les Sulpiciens leur accordent une concession de 30 arpents à l’est de la rue actuelle de Boucherville, sur l’emplacement du tunnel Hippolyte-Lafontaine en face du fleuve. Deux filles sont nées de ces premières années de mariage :

  • Catherine, le 23 septembre 1666 ;
  • Marie-Charlotte, en 1668, sans autre précision sur la date exacte de sa naissance.

2e période – Contrecoeur, comté de Verchères : 1668-1680

Pierre Charron a reçu une concession dans la seigneurie de Contrecoeur, de l’autre côté du fleuve. Selon Marcel Charron (1995), cette concession aurait été par la suite abandonnée et reprise par le seigneur le 30 mai 1698 devant le notaire Antoine Adhémar. La famille a vraisemblablement habité l’endroit puisque quatre autres enfants y sont nés :

  • Anne-Antoinette, le 18 octobre 1670 ;
  • Pierre III, en 1672 ;
  • Thérèse, le 26 février 1674 ;
  • Nicolas, le 16 mars 1676 à Boucherville, par contre.
  • François, 2 juin 1678 à Sorel

François, le premier Charron à porter le nom de Ducharme (Sorel, 2 juin 1678, mais baptisé à la paroisse de Très-Sainte-Trinité à Contrecoeur, comté de Verchères). François serait donc né à Sorel… mais rien n’est si certain car les sources généalogiques mentionnent parfois Sorel, parfois Contrecoeur, voire Verchères. Les registres originaux du 5 juin 1678 au 1er janvier 1681 ayant été perdus ou brûlés, il est difficile de statuer avec certitude sur le lieu exact de naissance de François. Manque de bol… car il a été baptisé justement le 5 juin, date de la perte de ces documents… Comment sait-on cela ? Le compilateur indique ce qui suit :

« Or, par les moyens du recensement de 1681 (dont nous avons annexé une copie authentique au présent document) et par la comparaison des dates, nous avons réussi à reconstituer quelques-uns de ces actes de baptêmes et de mariages. Les actes n’existent plus nulle part, car nous avons visité tous les registres des paroisses voisines et nous n’avons rien trouvé. »

La note est signée par J. Ducharme. Il s’agirait de Jean Ducharme (1858-1922), vicaire à Longueuil et curé à Contrecœur. Selon Pierre Ducharme, c’est à ce titre qu’il a recopié, en les vérifiant, les registres de ces paroisses.

Dans une première version de ce billet, nous avions écrit que Pierre avait acquis une terre à l’île Sainte-Anne, période (1676-1680) assez nébuleuse, disions-nous. Mais l’article de Pierre Ducharme (2016) a levé plusieurs doutes. Il ne s’agissait pas de Saint-Anne-de-Sorel, mais de la Côte Sainte-Anne, à l’est de la première terre du couple à Longue-Pointe. En effet, selon Pierre Ducharme (2016) : « Cet acte a souvent été mal interprété. Plusieurs chercheurs ont cru qu’il s’agissait d’une terre située sur une île nommée Sainte-Anne, dont la localisation n’était pas précisée. Ainsi, notre premier président, Gilles Charron, se demandait s’il ne s’agissait pas de Sainte-Anne de Sorel, où la famille de Pierre Charron aurait habité de 1676 à 1680 ». Dans les fait, cette transaction n’a jamais eu lieue et, donc, Pierre Charron et Catherine Pillard ont habité à Contrecoeur jusqu’à l’automne 1680, voire jusqu’au printemps 1681. Le dernier acte mentionnant la présence de Pierre Charron à Contrecoeur remonte au 29 mars 1681 alors qu’il a été témoin de l’inhumation d’un enfant de six ans, Antoine Jaudoin (Pierre Ducharme, 2016).

3e période – 1680-1700 : Longueuil

À l’automne 1680, la famille Charron s’établit à Longueuil sur deux terres achetées à Laforsade et à Pierre Roussel, terres nos XV et XVI-A de la seigneurie de Longueuil. Mais cela ne durera pas… car, par la suite, Pierre achète la terre d’André Collin, accolée au ruisseau Saint-Antoine. Ce ruisseau traversait le Vieux-Longueuil ; il a été canalisé dans les années 1930 et enseveli depuis.

Voici la mention de la famille de Pierre Charron au recensement de 1681 : «Pierre Charon, 42 ans ; sa femme Catherine Pillar, 30 ans ; ses enfants : Catherine 15 ans, Marie 13 ans, Pierre 10 ans, Thérèse 8 ans, Nicolas 3 ans, Catherine 1 an; 1 vache; 3 arpents en valeur. » Vous ne remarquez rien ? Où était donc François au moment du recensement ? Et pourquoi écrit-on que Nicolas a trois ans… alors qu’il est né cinq ans plus tôt ? C’est plutôt François Charron dit Ducharme qui avait trois ans en 1681…  Vraiment, la généalogie est une suite d’erreurs, de faux et de contradictions sans fin…

Les enfants nés au cours de cette période sont :

  • Catherine, en 1679, mais d’autres sources indiquent 1680 comme année de naissance ;Hélène, le 12 novembre 1682
  • Jean, le 18 octobre 1684
  • Louise, le 7 mai 1686
  • Jeanne, la dernière, le 7 mai 1688)

À l’exception de Catherine (seconde fille du  même nom…), où un doute subsiste, les quatre derniers enfants du couple sont nés à Longueuil qui, en 1681, comptait 14 maisons pour une population totale de 78 personnes.

À ce stade, notons deux pistes très intéressantes pour les recherches à venir. La première concerne un phénomène dont je ne m’explique pas : les douze enfants de Pierre Charron et de Catherine Pillard ont survécu aux premières années d’une vie qui ne devait pas être facile, du moins pas toujours. Tous se sont mariés, donc ont vécu assez longtemps pour enrichir leur descendance. Bref, aucun signe de mortalité infantile dans cette famille. Cela ne manque pas de m’étonner quand on sait que, dans les générations subséquentes, deux ou trois enfants par famille mourraient avant l’âge de cinq ans. Prenons juste l’exemple d’Hector-Émile (LP09) et d’Albertine Gravel, respectivement mon grand-père et ma grand-mère, qui ont perdu trois de leurs huit enfants avant l’âge de cinq ans. Et nous étions déjà au XXe siècle…

La deuxième piste concerne mon ancêtre maternel, Paul Benoît (1626-1686), qui, lui aussi, aurait vécu à Longueuil. Il est d’ailleurs décédé à Chambly. Si Paul Benoît a vécu à Longueuil au cours des mêmes années que Pierre Charron, cela signifie, hors de tout doute, que les deux hommes se connaissaient… car il n’y avait que 14 maisons et 78 personnes qui habitaient dans la seigneurie de Charles Le Moyne en 1681….

P.S. Dans ce billet, comme dans tous les autres, les noms et années entre parenthèses correspondent aux sources que vous pouvez consulter en consultant l’onglet GÉNÉALOGIE en haut de cette page.

Parfois je mange debout dans la cuisine…

Parfois je mange debout dans la cuisine en regardant par la fenêtre. Manger est alors un geste machinal, une fonction purement utilitaire destinée à me nourrir. À travers la fenêtre, je vois tout ce que à quoi je pourrais échapper si je renonçais au quotidien. À toutes ces tâches que je m’apprête à accomplir pour ma famille et, surtout, pour l’institution qui m’emploie. Pourtant on me dit qu’il faut profiter de chaque jour qui passe, que la vie est un cadeau. Peut-être est-ce ainsi que je devrais voir les choses. Peut-être que je devrais me réjouir du fait que, sain de corps et d’esprit, j’ai la possibilité de manger debout dans la cuisine en regardant par la fenêtre les badauds qui passent sur le trottoir devant chez moi. Je devrais… mais cela me rappelle trop mon père. Il faisait pareil avant de partir travailler à l’usine. Je le vois encore debout au comptoir, mangeant rapidement ses œufs et ses toasts, buvant son café instantané en deux ou trois gorgées. La fenêtre de la cuisine donnait sur la petite cour. Alors il n’avait pas grand chose à voir, mon père… à part sa vieille voiture qu’il rêvait de changer et qu’il n’avait pas les moyens de faire, bien entendu.

Longtemps la vie de mon père m’a servi de contre-modèle. Je ne parle ni de l’homme ni du père de famille pour lequel j’éprouve encore respect et affection, mais de cet homme éreinté par le travail quotidien en usine, cet homme pauvre qui devait cumuler les emplois pour offrir une maison avec tout le confort de l’époque à sa famille. Et voilà que je me rends compte aujourd’hui que je fais exactement comme lui… Je mange debout dans la cuisine, je cumule deux ou trois emplois et je n’ai pas l’impression d’être si riche, du moins pas depuis quelques années. Ne pas mener la vie de mon père a constitué un leitmotiv dans mon existence. Cela m’a motivé dans mes études, cela m’a propulsé dans l’existence, notamment quand j’ai entrepris de voyager, de vivre ailleurs. Tout était bon sauf mener la vie de mon père… Et voilà que je le retrouve, ce père que j’ai tant aimé. Je le retrouve dans la vieillesse et dans ma mort annoncée par le temps qui passe et qui, passant, use mon corps et mon âme. Inexorablement.