Sorj Chalandon: Le petit Bonzi

chalandonLe bègue a toujours trouvé les moyens d’atténuer ses problèmes d’élocution afin d’être en mesure de « fonctionner » en société. Bien que je l’aie toujours nié, je suis bègue. Si j’en souffre moins aujourd’hui, ce ne fut pas le cas pendant mes années d’enfance, surtout les années d’âge scolaire où je devais affronter au quotidien mes camarades de classe.

Le petit Bonzi raconte l’histoire de Jacques Rougeron, un garçon de onze ans qui recourt à différents moyens pour pallier ce handicap. Encouragé par le petit Bonzi, son meilleur ami, son frère, son autre lui-même, il se convainc qu’il existe une herbe susceptible de guérir son mal. À la pharmacie de son quartier, il a observé que chaque herbe contenue dans les sachets de tisane s’attaque à une maladie: les maux d’estomac, les troubles du sommeil, etc. Alors il en existe sûrement une contre le bégaiement. Mais il n’ose pas entrer dans la boutique pour demander au monsieur. Alors il cherche lui-même l’herbe en question, n’hésitant à en expérimenter sur lui-même. Jusqu’au jour où, après avoir mangé des feuilles qui poussent le long de son immeuble, il s’intoxique au point qu’on doit le conduire à l’infirmerie. Pendant un court laps de temps, pourtant, il a cru qu’il était guéri…

Mais le moyen le plus courant qu’utilise le bègue pour contrer son handicap demeure l’emploi de synonymes en remplacement de mots sur lesquels il bute. Par exemple, il est plus facile de prononcer « voiture » que « auto » ou « bagnole ». Ainsi Jacques cache dans sa chambre un cahier à mots dans lequel il inscrit des alternatives aux mots qu’il prononce avec difficulté. Cela étonne parfois ses camarades qui jugent que Jacques utilise un langage savant pour s’exprimer. Cette technique, toutefois, permet seulement d’atténuer le mal, et non de l’enrayer. Cela ne suffit donc pas.

Alors Jacques invente une histoire terrible: il raconte à son professeur et à ses camarades de classe que son père a disparu, de sorte qu’il est devenu un garçon « triste » qui refuse de parler. De cette manière, croit-il, les autres le laisseront tranquille… Mais là, l’histoire se complique et je vous laisse en découvrir vous-mêmes le dénouement. Disons simplement que le professeur de Jacques jouera un rôle non négligeable dans la conclusion de ce récit qui se déroule dans la région lyonnaise au début des années soixante.

Sorj Chalandon raconte son histoire avec brio, n’utilisant que des phrases courtes. Une histoire qu’il rédige au présent, sans recourir à des complications de style. L’intrigue y est néanmoins menée d’une main de maître au point où l’intensité dramatique du récit culmine vers l’insoutenable.

Le petit Bonzi m’a touché dans mon cœur de bègue, dans mon cœur d’enfant. Mais peu importe que vous soyez bègue ou pas, Le petit Bonzi mérite d’être lu car il éclaire un phénomène rarement traité en littérature: le bégaiement. Il dévoile, entre autres, l’immense solitude de l’enfant bègue qui doit parfois s’inventer un autre univers pour « fonctionner » dans celui-ci. Et n’est-ce pas le rôle de la littérature de mettre à jour des vécus occultés, voilés ? À ce titre, Sorj Chalandon peut prétendre que la mission est accomplie. Au fait, qui est le petit Bonzi ? Je vous laisse lire le roman pour le découvrir.

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Ce texte est une mise à jour d’une critique parue sur le site Écouter Lire Penser en 2010. Depuis lors, l’éditeur Grasset s’est partiellement converti en numérique et le roman de Chalandon est disponible sur la plupart des plateformes. Grasset ayant choisi de plomber ces ouvrages numériques de DRM (en français : gestion de droits numériques), je vous encourage à vous le procurer à la boutique Kindle d’Amazon ou sur Kobobooks, ces deux systèmes, si fermés soient-ils, vous permettent de conserver votre bibliothèque sans limite de temps.

Sorj Chalandon. Le petit Bonzi. Paris, Grasset, c2005, ouvrage disponible sur toutes les plateformes au prix de 6,49 euros ou 8,99 dollars canadiens.

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