Christian Gailly : Nuage rouge

gaillyÀ l’instar de Jean Echenoz, de Christian Oster et de quelques autres, Christian Gailly est associé au courant minimaliste, un courant d’écrivains français qui renouvellent le genre romanesque sans oublier que l’essence du roman consiste à raconter une histoire, même si elle se résume à une suite d’imbroglios plus ou moins absurdes. Aux dires des critiques, Christian Gailly ferait partie de ce courant-là. Bien que je me méfie des étiquettes qui, bien souvent, sont attribuées de façon arbitraire par le milieu littéraire, je trouve rassurant l’existence de ce courant original à l’heure où on ne cesse de décrier la culture française, statuant péremptoirement sur son déclin. Par ailleurs, j’applaudis le fait qu’il se trouve encore des éditeurs, en l’occurrence les éditions de Minuit, pour publier des romans comme Nuage rouge, en rupture avec le mode linéaire du récit.

Dans Nuage rouge, Christian Gailly raconte une histoire qui ne se laisse pas résumer facilement, une histoire à la fois simple et complexe, comme la vie elle-même. Au départ, on sait que le narrateur rentre chez lui et que, sur sa route, il croise une voiture conduite par une femme au visage rouge. On apprend ensuite que cette femme (Rebecca Lodge), une muséologue danoise veuve d’un marin breton, vient de se faire violer par un homme qui n’est nul autre que le meilleur ami du narrateur et que celui-ci, par les bons soins de Rebecca, qui manie fort habilement le couteau, ne pourra jamais plus le faire à aucune autre femme… Le rouge, on l’aura compris, c’est le sang qui recouvre son visage juste après les faits. Le violeur en question s’appelle Lucien. Il représente le prototype même du dragueur impénitent qui n’aime pas qu’une femme lui résiste, tout en étant bien incapable de se détacher de sa propre mère avec laquelle il vit toujours, en dépit de son âge relativement avancé. Ce soir-là, donc, le narrateur rentre chez lui retrouver sa femme (Suzanne) qui l’attend pour aller au cinéma et qui, comme on peut s’en douter, n’a jamais vraiment aimé ce Lucien avec lequel elle a néanmoins couché dans sa jeunesse. Après les événements, contre l’avis de sa femme, le narrateur prend l’habitude de rendre quotidiennement visite à son ami qui a refusé de porter plainte, compte tenu des circonstances, et dont le moral est à plat, en raison des mêmes circonstances… Alors le narrateur, fasciné par Lucien, agresseur et agressé et, inversement, par Rebecca Lodge, accepte la « mission » que lui confie son ami: retrouver cette femme pour lui transmettre un message de regret et de pardon. Le narrateur s’envole aussitôt pour Copenhague et retrouve rapidement Rebecca Lodge qui est heureuse de bavarder avec un Français. Elle le fait d’ailleurs tous les midis de cette semaine-là, autant de repas pendant lesquels le narrateur tourne autour du pot, hésitant à révéler ce qu’il sait à cette femme dont il finit par s’éprendre. A la fin de la semaine, celle-ci accepte de dîner avec lui, dîner au cours duquel il apprend que Rebecca n’a aimé, n’aime et n’aimera qu’un seul homme dans sa vie: ce marin breton assassiné dans un port deux ans plus tôt. Au cours de cette soirée, il constate aussi que Rebecca n’a gardé aucune séquelle de cet événement qu’elle avait d’ailleurs presque chassé de sa mémoire. Son amour naissant anéanti, le narrateur rentre en France, cherchant à renouer avec sa femme qui a cependant quitté la maison. Puis il se rend chez ami Lucien. Là, il avoue à son ami qu’il a failli à sa mission car rien ne valait plus la peine d’être transmis. Alors Lucien, au bout de sa peine, et en colère contre le narrateur, lui propose une combine, un moyen original d’en finir avec la vie. Et le héros tombe dans un piège, faisant justement ce qu’il ne fallait pas faire…

J’ai aimé ce roman, minimaliste ou pas. Je l’ai aimé parce que j’ai sauté à pieds joints dans le jeu que l’auteur lui-même voulait nous faire jouer: celui du roman dans le roman, du narrateur qui se fait auteur pour narrer cette histoire inénarrable… En effet, tout au long de ce récit, Christian Gailly ne manque pas de nous adresser des clins d’œil, à nous, les lecteurs. Parfois, après une phrase redondante, il écrit: «Cette reprise est délibérée. Je supplie mon futur éditeur, s’il s’en trouve un pour me publier, de ne pas la supprimer» (p. 188). Et puis, sur la vie en général, certains passages sont ravissants. En voici un extrait : «Perdre son temps, vivre, c’est pareil. Vraiment ? Oui, c’est la même chose, c’est une seule et même chose. Exemple : Quand on s’occupe agréablement, on oublie qu’on perd son temps mais on le perd quand même.» (p. 64). Bref, j’ai aimé le récit en dents de scie de Christian Gailly, sa façon de relater les faits à reculons, comme s’il craignait que les événements débordent de la phrase. Lisez donc Nuage rouge, sans hésitation: le plaisir est garanti.

Né en 1943 dans la banlieue parisienne, Christian Gailly est d’abord technicien en chauffage, puis grand amateur de jazz et, enfin, écrivain. Il publie son premier roman en 1987 – Dit-il. Plusieurs autres suivront dont les plus récents sont: Un soir au club (2002), Dernier amour (2004) et Les oubliés (2007), tous publiés aux Éditions de Minuit. Il est décédé le 4 octobre 2013 à l’âge de 70 ans.

Christian Bailly, Nuage rouge. Paris, éd. de Minuit, c2000. Ouvrage disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.fr.

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