Targa Kolivov : Les eaux répétitives… ou comment raconter une histoire à partir de documents d’archives

cover_kolikov_eaux_ebookEn relisant Les eaux répétitives, le très beau roman de Targa Kolikov publié chez ÉLP éditeur en 2013, je suis tombé sur un passage qui, sans doute par déformation professionnelle, a éveillé ma curiosité d’archiviste:

« De retour dans la grotte d’acier qui me servait de bureau et de toit lorsque je devais recevoir les incroyables et énergisantes mises à jour, la boîte s’ouvrit en prononçant un hurlement craquant, celle d’une personne qui avait tant besoin de parler. Une compilation de bandes magnétiques surgit tant leur enfouissement séculaire avait créé chez elles des crampes compressives. Il fallut un certain temps avant que j’installe, en moi, le déchiffreur afin de pouvoir les lire. Ce genre de format n’est plus utilisé depuis des centaines d’années. Juste après la guerre, des androïdes de premières vies avaient recommencé à utiliser ce type de bandes pour échapper aux vols d’informations qui sévissaient. »

Une fois mon étonnement professionnel atténué, je me suis demandé pourquoi l’auteur avait eu recours à des documents d’archives (des enregistrements sonores consignés sur des bandes magnétiques) pour raconter son histoire. Pour le savoir, je lui ai écrit à pour carrément lui poser la question, et Targa Kolikov a eu la gentillesse de me répondre. Il en résulte l’entretien qui suit.

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DD : Vous n’êtes sans doute pas le premier à vous pencher sur le dernier homme. Des auteurs devenus classiques, comme Rosny Aîné, l’ont fait avant vous. Sauf que votre roman ne nous présente le dernier homme qu’à travers des archives, en l’occurrence des bandes sonores qui ont été retrouvées par hasard par un robot. Comment expliquez-vous votre choix d’utiliser un moyen indirect pour transmettre des émotions dites naturelles que plus personne ne connaît dans la civilisation androïde?

TK : Bonjour Daniel, merci d’avoir accepté cet entretien. Malgré les horizons larges que soulève votre question, essayons d’y répondre de manière concise. En effet, Les eaux répétitives s’apparente à un mille-feuille. Il existe, à l’intérieur du roman, plusieurs surcouches qui offrent, selon moi, une sensation de profondeur et de « réel ». Au départ, durant les premières phases d’écritures de Les eaux répétitives, il y a désormais quatre années de cela, j’avais en tête d’avoir un unique narrateur, un narrateur direct, qui aurait eu le rôle d’un simple spectateur observant le dernier homme réapprendre les émotions humaines dites de base (le bonheur, la tristesse, le dégoût, la rage et la peur). Il s’agit ici du vendeur. Il dispose de cet homme, devenu fou par la destruction inhérente à la civilisation occidentale, et il souhaite vendre l’homme à un robot « qui en est digne ». Automatiquement, la structure de départ soulignait un paradoxe : comment pouvait-on attribuer le rôle du narrateur à ce robot de première génération sans tomber dans de grossières erreurs de concordances d’histoire ou dans des discordances avec le discours. Autrement dit, comment pouvait-on utiliser un narrateur direct qui « vit l’histoire » avec le personnage central ? Cela rendait impossible le fait d’avoir un narrateur neutre et distancié par rapport aux émotions humaines que notre héros redécouvrait.

C’est alors que m’est venue l’idée d’une « couche » supplémentaire au roman qui me permettrait à la fois de pouvoir respecter la structure de base mais également de me détacher des émotions humaines. L’idée d’un robot historien est apparue comme la plus légitime. Ainsi, au début du roman, quelques siècles après la mort du dernier homme (le personnage principal), l’historien découvre par hasard un coffre contenant des bandes magnétiques sur lesquelles est enregistrée une conversation entre le robot vendeur et le robot acheteur qui parlent de la vente du dernier homme. Les bandes magnétiques font écho à l’idée que je me fais de la découverte d’un trésor dans plusieurs centaines d’années. Même si cette technologie n’est plus vraiment utilisée, nous pouvons très bien imaginer la découverte d’une conversation vieille de plusieurs siècles comme nous découvrons encore des livres anciens.

L’utilisation d’un narrateur éloigné de l’histoire principale, ce moyen indirect, a de multiples avantages. Cela permet d’apporter une touche de neutralité concernant les émotions humaines, c’est à dire de se poser comme spectateur des émotions au contraire d’être acteur d’une émotion. Car être acteur d’une émotion conduit automatiquement à enlever l’aspect universel de ces émotions de base ou du moins à l’atténuer. Comment peut-on parler d’émotions universelles ou standards, si elles sont racontées par la personne qui les vit sans leur retirer leur caractère directement subjectif ?

Le moyen indirect permet aussi de mélanger la fin du roman. Dès le début, le lecteur comprend que l’histoire qu’il lit est terminée depuis bien longtemps. Que cela se finisse « bien » ou « mal » pour le dernier homme, quoi qu’il fasse, il est déjà mort. Il ne reste plus qu’à comprendre si sa vie a eu des conséquences sur le cours de l’Histoire ou non.

Ce narrateur indirect, éloigné du roman, permet d’aborder la complexité des émotions et de la vie d’un humain à l’aurore d’une fin du monde, tout en gardant un aspect neutre propre aux androïdes.

Le narrateur de Les eaux répétitives est alors témoin de l’histoire de ce dernier homme, spectateur de cette fin du monde révolue, et ressemble à un enfant qui se plonge dans un conte d’aventures et de rêves après l’avoir découvert dans un coffre de pirates.

Targa Kolikov, Les eaux répétitives. ÉLP éditeur, 2013, 3,49€ – 4,59$, disponible sur toutes les plateformes, et sans DRM à la librairie Immatériel. Pour en lire des extraits, dirigez-vous sur le site de l’éditeur.

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