Monique

À la mémoire de Monique Boulet

J’ai un ami peintre, ce qui est assez courant, je pense, les arts visuels étant devenus une pratique beaucoup plus répandue que la littérature à notre époque. En octobre dernier, cet ami a organisé un vernissage dans un espace public près du fleuve. Et en un dimanche maussade d’automne, je suis allé l’encourager. D’abord parce que c’est un ami de longue date pour lequel j’éprouve une grande affection. Ensuite parce que, même si je suis loin d’être un amateur d’art, je crois qu’il s’agit d’un assez bon peintre.

Sur les lieux, il y avait plusieurs connaissances de ma première jeunesse. Ici, je dois préciser que cet ami habite mon quartier et que je le connais depuis l’enfance. Certes, nous nous sommes surtout fréquentés pendant les années cruciales de l’adolescence, soit entre treize et dix-huit ans, mais ce sont généralement les années qui comptent le plus dans la vie d’un homme. Bref, sur les lieux. ce dimanche-là, il y avait des gens que je connaissais depuis belle lurette et, parmi ceux-ci, Madeleine.

Madeleine est la sœur aînée de Monique, une fille que j’ai connue assez bien entre douze et seize ans et que j’ai revue à quelques occasions par la suite. Sans trop savoir pourquoi, j’ai pensé souvent à elle ces dernières années, au point de la googliser à quelques reprises, mais sans succès, Monique étant aussi absente de la toile que de ma vie… Alors vous comprendrez qu’une fois auprès de Madeleine – que je n’aurai jamais reconnue si on me ne l’avait pas (re)présentée – je me suis empressé de lui demander des nouvelles de sa sœur.

Elle m’a appris la triste nouvelle : Monique est morte depuis l’année dernière et, si j’en crois Madeleine, sa vie a été plutôt difficile. À l’âge de vingt-six ans, on lui a découvert la sclérose en plaque, une terrible maladie pour laquelle il n’y a rien à faire. Aussi a-t-elle vécu pratiquement toute son existence avec cette maladie, souffrant le martyr dans les dernières années et ce, jusqu’à sa mort à l’âge de cinquante-quatre ans.

Certes, il y avait longtemps que je ne voyais plus Monique. À l’âge de vingt ans, j’ai quitté Pointe-aux-Trembles pour m’installer en ville mais, juste avant de partir, je l’ai croisée sur la rue Sainte-Anne, une ancienne rue en plein cœur du village où elle habitait avec son amoureux, un musicien qui croyait en lui mais dont je n’ai jamais entendu parler par la suite. Tout comme Monique, d’ailleurs. C’est la dernière fois que je l’ai vue. Je sais, ça ne date pas d’hier, mais, allez savoir pourquoi, je me souviens exactement de ce que j’ai ressenti en la voyant ce jour-là.

C’était un après-midi d’été. Pour une raison qui m’échappe, j’avais emprunté la petite rue Sainte-Anne pour rentrer chez ma mère qui, après sa séparation d’avec mon père, avait loué un appartement sur la rue Saint-Jean-Baptiste, près du fleuve. En passant devant la vieille maison à trois étages où elle logeait, je trouvai Monique assise dans l’escalier, attendant vraisemblablement son copain qui, d’ailleurs, ne tarda pas à la rejoindre. Quand je m’approchai d’elle, elle m’aborda avec sa gentillesse habituelle. Debout sur le trottoir, accompagné de Christian, son ami musicien, elle me fit la conversation, me parlant davantage de Christian que d’elle-même. Visiblement, elle aimait beaucoup ce gars-là. Juste à la manière dont elle le regardait, c’était évident. Pendant qu’elle répondait aux questions d’usage que je lui posai, elle jetait constamment un regard rempli d’affection à son ami qui, fort de cet amour, prenait la parole à l’occasion, sûr de lui, confiant en son avenir. Ce fut à ce moment-là que j’ai ressenti sur sorte d’envie pour cet amour si manifeste envers l’autre. Au bout de quelques instants, je repris mon chemin, me dirigeant plein sud sur vers la rue Notre-Dame.

En marchant, je me dis combien j’aurais aimé qu’une fille m’aime comme ça… J’étais alors amoureux de Florence qui elle-même sortait avec Bernard, un autre musicien. On était tous plus moins musiciens à l’époque…

De Monique, je me souviens de sa gentillesse, de la manière bien à elle de m’aborder avec son large sourire. À quatorze ans, j’aurais peut-être pu sortir avec elle. Elle sortait alors avec un gars plus vieux, un gars aux cheveux longs qui m’impressionnait beaucoup. Jamais je n’aurais pu croire que Monique aurait pu s’intéresser à moi après avoir connu un tel gars. Pourtant j’ai senti une approche. Mais à quatorze ans, que voulez-vous ? on laisse les occasions filer…

Monique n’a peut-être pas fait partie de ces femmes qui ont marqué ma vie, mais je pensais à elle à l’occasion. Et suffisamment pour que je me donne la peine de la rechercher sur Google. Inutile de la googliser, maintenant, puisqu’elle est morte avant d’être vieille. Comme André, comme François, comme Hélène, comme tant d’autres hommes et femmes qui ont grandi dans ma petite ville de Pointe-aux-Trembles.

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