La toponymie contre la mémoire

rue_sherbrookeAu Québec comme ailleurs nous sommes enclin à distribuer des prix et distinctions sous le moindre prétexte. Peut-être avons-nous besoin de sentir que, nous aussi, on a des héros, même si l’identification collective à ceux-ci ne tient pas toujours la route ou, à tout le moins, pas longtemps. Qui se souvient aujourd’hui des milliers de personnes qui ont donné leurs noms aux rues de nos villes ? Le mérite et la reconnaissance correspondent sans doute à un besoin vital, tant pour celui qui les reçoit que pour celui qui les donne, mais ils relèvent du domaine du présent, certainement pas de l’avenir, et s’avèrent plus souvent qu’autrement motiver par le gain ou, pour faire plus joli, par le dynamisme économique d’une caste professionnelle. Voilà pourquoi la plupart des associations professionnelles distribuent des prix et récompenses aux membres qui se sont « illustrés » pendant l’année. Toutefois, cela reste entre eux… alors que le fait de poser un nom sur une plaque s’impose à tous les citoyens qui daignent y porter le regard, ce qui est parfois obligatoire quand on se rend à quelque part dans une ville… Si, au moins, à l’instar de certaines villes européennes, on indiquait en-dessous du nom les qualités et dates de naissance et de décès des lauréats… mais non, il n’y a que des noms sur les plaques – Chapleau, Messier, Franchère… –, des noms qui ne correspondent plus à rien dans le souvenir des badauds. Pour ma part, j’ai du mal à comprendre le besoin qu’ont les vivants d’aduler des personnes, de les élever au-dessus d’eux-mêmes, de les porter aux nues. Enfin…

Des gens sont donc honorés par les élus d’une ville qui donnent leurs noms à des rues, à des places ou à des parcs. L’envers de la médaille, c’est qu’on oublie vite ceux qu’hier encore on considérait comme des êtres d’exception. Qui se souviendra de Mylène Paquette dans cinq ans ? Souvenez-vous au début des années 1990 quand on adulait M.C., la grande patronne de l’entreprise qui a spolié le bédéiste ? De jour au lendemain, elle est passée du statut d’héroïne du monde des affaires, fierté nationale, à pilleuse de droits d’auteur. Puis elle est morte sur une table d’opération dans une clinique de chirurgie plastique. Elle est morte à moins de cinquante ans en voulant donner à son corps une nouvelle jeunesse. Aucune rue ne portera son nom. Mais si des élus trop enthousiastes avaient baptisé une rue à son nom avant que sa réputation ne soit ternie par ses actes indignes ?

Je reviens sur le besoin quasi malsain de sacrer des personnes. Ce matin, une animatrice de radio déplorait le fait qu’on ne puisse nommer une école Fred Pellerin en raison du fait qu’il est toujours en vie. Elle trouvait cette idée – de nommer les établissements en référence à des personnes vivantes – « inspirante »… Que fait-elle du devoir de mémoire ? Et si cette personne vivante – comme celle dont nous avons fait allusion ci-dessus – devenait en vieillissant une enfoirée de première, l’école sera-t-elle aussi « inspirante » ?

À l’instar de trop nombreux journalistes qui ne rapportent que l’instantanéité de l’événement, cette animatrice ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Si on les écoutait, on ôterait de nos plaques et monuments les noms de tous ceux qui sont morts… pour les remplacer par des vivants qui, tôt ou tard, mourront à leur tour. Pour les maîtres du moment, seul le présent compte… et ceux qui nous ont précédés ont vécu en vain, toutes traces de leurs faits et gestes ayant disparu.

Rappelons que certaines règles président à la nomination des noms de lieux. Sur le site dédié à la toponymie du gouvernement du Québec, on rappelle que « Un lieu ne doit pas se voir attribuer le nom d’une personne vivante ou décédée depuis moins d’un an ». Une année, c’est court… mais cela a pour effet de permettre à l’émotion des vivants de retomber et aux secrets de se dévoiler… Cette règle obéit à une recommandation des Nations-Unies sur la normalisation des noms géographiques.

La sagesse commande de se méfier des honneurs accordés aux vivants. Ceux accordés aux morts peuvent valoir davantage… à la condition qu’ils s’accompagnent d’un acte de mémoire, et non d’un simple nom apposé sur une plaque exposée aux intempéries.

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