Amitié

À la mémoire de Pierre Serge Gagnon

Photo: Laurie Audrey Larivière
Photo: Laurie Audrey Larivière

Je m’étonne toujours quand un dictionnaire définit un objet par ce qu’il n’est pas, un peu comme si on voulait définir la haine par le fait de ne pas aimer – le non amour. On comprend vite la démarche erronée d’un tel procédé qui laisse entendre que, quand on n’aime pas quelqu’un, on le déteste. Cette pratique est d’ailleurs déconseillée par les taxinomistes, ces spécialistes qui ont pour tâche de concevoir des structures classificatoires. En effet, il serait bien absurde de définir la femme comme un non homme… Pourtant, le Petit Robert (1987) n’hésite pas à commettre cette bévue quand il définit l’amitié comme un « sentiment réciproque d’affection et de sympathie qui ne se fonde ni sur les liens de sang, ni sur l’attrait sexuel. » Alors, qu’est-ce qu’un ami, s’il n’est ni un frère ni un amant?

Un ami est un frère que l’on se choisit au cours de sa vie. Ce choix – volontairement mutuel – se fonde généralement sur des affinités communes ou, à tout le moins, sur un vécu commun. C’est d’ailleurs la nature de ce vécu qui cimente l’amitié, qui fait qu’elle résiste au temps et aux écueils que l’on rencontre forcément sur son chemin. Cependant, le respect est une donnée essentielle au maintien de l’amitié car, contrairement au frère ou à la sœur, l’ami ne s’impose pas à nous par des liens de sang. En conséquence, les liens amicaux peuvent être plus fragiles que les liens fraternels. Mais cette fragilité n’empêche pas que, après une soirée passée auprès de sa famille, on n’a généralement qu’une envie : retrouver ses amis.

S’il est vrai que l’amitié ne se fonde pas sur l’attrait sexuel, elle n’est cependant pas aussi asexuée que les relations fraternelles. Le Petit Robert n’a sans doute jamais entendu parler des fuck friends, phénomène contemporain qui relève davantage d’un fait de société que d’un nouveau mode de relations entre les hommes et les femmes, mais il a sûrement eu vent des grandes amitiés mythiques, comme celle qui unissait Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, amitié non dépourvue de sexualité. Certes, les amitiés entre hommes et femmes sont ambiguës, car les frontières entre les sentiments amoureux et les sentiments amicaux, comme toutes frontières, ne s’établissent pas aussi facilement qu’on le souhaiterait. Mais c’est sans doute ce qui fait la très grande valeur de ces amitiés : leur fragilité, comme un beau vase qui peut se briser au moindre faux pas. Pour ma part, je ne connais rien de plus beau, de plus précieux, qu’une amitié partagée avec une femme, même si elle nécessite des qualités d’équilibristes pour qu’elle passe à travers les années.

Les amitiés se défont au fil du temps, en raison de la trahison de l’un, de l’abandon de l’autre, ou tout simplement des circonstances de la vie. Un ami s’avère unique, donc irremplaçable, et sa perte occasionne un profond chagrin en nous. Chaque ami perdu correspond à un jour sombre de notre existence. Il équivaut à une blessure qui vient se loger dans notre cœur… jusqu’au jour où, couvert de plaies non cicatrisées, il cesse de battre.

Texte extrait de Ces mots qu’on ne cherche pas / Daniel Ducharme. ÉLP éditeur, 2014, 3,49 € – 4,59 $ à la Librairie Immatériel.fr

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