Éric-Emmanuel Schmitt : Ulysse from Bagdad

schmitt_ulysseCertains écrivains aiment s’inscrire dans l’ère du temps. Si le ton général est à l’écologie, ils vont concocter une histoire où l’environnement est au cœur des préoccupations des personnages. Est-ce par calcul ? S’agit-il d’une stratégie marketing ? D’aucuns diront que le roman est la voie royale de ceux qui souhaitent participer aux affaires de la cité. Sauf qu’Éric-Emmanuel Schmitt se situe à des kilomètres de l’écrivain engagé des années 1960. Nul engagement non plus quand l’auteur écrit sa Vie avec Mozart (2005) l’année même du 250e anniversaire de la naissance du compositeur. Mais, au fond, qui s’en plaindrait ? Après tout, Éric-Emmanuel Schmitt écrit de bons livres. Et Ulysse from Badgad est un roman qui, comme par hasard, se situe tout à fait dans le ton du monde occidental du XXIe siècle. Une histoire en symbiose avec l’actualité politique de ces dernières années. Sauf que, contrairement à Ma vie avec Mozart, Éric-Emmanuel Schmitt ne donne pas à lire un roman léger, un roman divertissant, mais une œuvre forte qui remet à l’ordre du jour, comme une résurgence, la nécessité d’un retour en force de l’humanisme en occident.

Le héros du livre est un Irakien du nom de Saad Saad, nom qui signifie « espoir » en arabe, mais aussi « triste » en anglais. De là cette dualité présente dans tout le roman car, si la tristesse et le découragement prennent souvent le pas à, ce dernier sentiment manifeste aussi sa présence du début à la fin, même si jamais rien n’est acquis, surtout pas avec la « libération » du pays par les Américains. Saad est Irakien, donc. Il est relativement heureux, même si le régime politique de Saddam Hussein fait de la société irakienne un lieu où la peur et, depuis l’embargo international (1991-2003), la faim, sont omniprésentes. Tant que les Irakiens travaillaient et ne manquaient de rien, ils pouvaient fermer les yeux sur les arrestations arbitraires qui sévissaient ici et là. Mais quand le chômage est apparu et, avec lui, la faim et le désespoir, il en fut tout autrement. Ainsi, le premier événement à venir ternir le bonheur de Saad est l’arrestation de son oncle Naguib, emprisonné et torturé sans raison. Ensuite, il perd ses deux beaux-frères dans la guerre d’Iran, ce qui accroît la charge familiale de son père, simple fonctionnaire d’État. Puis Saad perd son neveu et sa nièce, incapable de trouver les médicaments pour les soigner. Et voilà qu’une bombe tombe sur la maison de Leila, sa fiancée, qu’il croit morte, cette Leila qui rêvait de l’Angleterre comme d’autres rêvent au prince charmant. Enfin, le coup de grâce est donné par la mort de son père, tué par erreur par les Américains chargés de les protéger…

Malgré les malheurs qui s’abattent sur sa personne, Saad décide de rester en Irak pour soutenir sa famille… mais bientôt la situation est inversée : c’est sa propre famille qui lui demande de quitter le pays, notamment pour qu’il puisse lui envoyer de l’argent et des médicaments. Alors, après un parcours difficile, Saad réussit à quitter l’Irak pour se rendre en Égypte, son premier pays de destination. Là, il se fait un bon ami : Aboubacar, surnommé Boub. Accompagné de celui-ci, il se rend jusqu’en Libye où il est jeté en prison. Puis il repart, toujours accompagné de son ami Boub, qu’il perd toutefois dans un naufrage près des côtes de la Sicile. D’Italie il passe en France où, après maintes péripéties, il passe en Angleterre, sa destination finale. Travailleur clandestin, il bosse pour envoyer de l’argent à sa famille et, surtout, pour faire venir sa Leila qui, arrêtée en France, a été déportée vers l’Irak. Triste situation… même s’il y a de l’espoir. Après tout, Saad signifie « espoir » aussi…

Je vous aurai averti : ce roman d’Éric-Emmanuel Schmitt n’est pas à l’eau de rose, même si le style est d’une légèreté quasi mozartienne. En effet, sous la plume scintillante de l’auteur, les malheurs de Saad ne sont jamais empreints de lourdeur, état que d’aucuns confondent avec la profondeur. Non, rien de lourd dans ce roman qui nous sert une jolie leçon d’humanisme étonnante d’audace. Car l’écrivain Schmitt nous dit sans détour que l’humanisme n’est pas compatible avec le sentiment national qu’il va même jusqu’à associer à la barbarie : « Tant qu’il y aura des gens qui ont droit à et des gens qui n’ont pas droit à, il y aura barbarie » (page 261). Pour lui, soit l’humanisme est à la mesure du monde, soit il n’est pas. Et un véritable humanisme ne reconnaît pas les frontières.

Juste pour ça, je vous invite à lire ce roman en accord avec ce monde déraisonnable où les grandes migrations humaines ne font que commencer.

Éric-Emmanuel Schmitt. Ulysse from Bagdad. Paris, Albin-Michel, 2008

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