Les deux vieux sur un banc du centre commercial

Je me trouvais au centre commercial de mon quartier, un petit centre qui ne contient pas plus d’une vingtaine de magasins. En attendant mon épouse qui cherchait à se procurer je ne sais plus quel vêtement dans une boutique féminine, je me suis assis sur un banc de l’allée centrale. À mes côtés se tenaient deux vieillards, un homme et une femme de plus de soixante-dix ans qui discutaient entre eux. Tout au long de leur conservation, j’ai eu la nette impression qu’ils souhaitaient que je les entende, comme si je pouvais faire quelque chose pour eux.

« On n’a plus rien à faire, dit la femme d’une voix plaintive, sauf se promener de la résidence jusqu’au ici. Heureusement que le temps est bon. Et personne ne vient nous voir. Même pas la famille

− La famille, je n’ai jamais compté sur eux, répondit l’homme sans vraiment répondre. Jamais ils se sont occupés de moi. Jamais.

− Même pas notre fille, dit la vieille dame. Elle est partie sur la Côte-Nord avec son Jean-Guy. Ça va bien faire deux ans qu’elle est pas venue nous voir…

− Et moi, mes frères. Les trois ont fait leur argent, puis pas de nouvelles depuis des années. Non, je n’ai jamais compté pour eux. Et de mon côté je n’ai jamais compté sur eux. Aussi bien de même…

− Viens-t-en, on rentre, ok ? Je veux pas rater ma partie de cartes à trois heures. »

Ils se sont levés tous les deux, le monsieur aidant à sa femme à se remettre en selle, si l’on peut dire, car la dame, plus corpulente, semblait avoir plus de mal que son mari à se mouvoir. Ils sont passés juste devant moi, mais ni l’un ni l’autre n’ont eu un regard pour ma personne, comme si je n’existais pas pour eux. Et pourtant, pendant la conservation, j’ai eu le sentiment qu’ils s’attendaient à ce que je me joigne à eux, que je me plaigne comme eux, histoire de partager les préoccupations de la communauté des vieux abandonnés de mon quartier… Vais-je devenir comme eux dans quelques années ? Vais-je me plaindre au tout venant parce que mon fils ne vient pas me voir ? Mais qui a envie d’aller voir un vieux dans une maison de retraite ? Cette maison est un terminal, un endroit où l’on vient finir sa vie. Tout nous le rappelle, de l’allée centrale au banc du jardin. Aucun jeune n’aime fouler le seuil de sa porte, même pour voir la mère qu’il a tant aimée. Pour ma part, ma propre mère n’a pas eu l’occasion de s’en plaindre, elle qui a rendu l’âme moins d’une année après s’y être installée. Quant à mon mère, il n’avait même pas encore commencé à y songer quand il a quitté ce monde désolant…

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