L’homme à la tenue de sport

Ce matin, je ne suis pas de belle humeur. Une réunion prévue tôt en matinée m’a causé un léger stress, de sorte que mon sommeil en a été perturbé. L’insomnie, je connais depuis longtemps, très longtemps même. Enfant, je partageais la chambre avec mon frère cadet Frédéric qui, quelles que soient les circonstances, s’endormait toujours avant moi. Tandis que je l’entendais ronfler, je fixais le plafond les yeux grands ouverts dans l’obscurité en me demandant pourquoi, moi, je n’arrivais jamais à dormir du sommeil du juste. En vieillissant, l’insomnie a pris des proportions plus inquiétantes, allant souvent jusqu’à miner ma qualité de vie. Pourtant, je ne souffre pas d’anxiété en lien avec mon travail, du moins je ne l’interprète pas ainsi. Si anxiété il y a, elle tourne sur elle-même, comme une toupie sur un plancher tourne du fait d’un unique déclencheur. En fait, dès qu’un événement inhabituel est planifié – réunion, conférence, etc. –, je me dis que je dois dormir, sinon je ne serai pas en forme demain… Tout le stress est basé sur le DEVOIR DORMIR parce que… sinon… Donc, ce n’est pas l’événement comme tel qui me stresse, mais plutôt le fait que ce manque de sommeil aura des conséquences que je devrai subir le lendemain : bégaiement aggravé, pression en chute libre l’après-midi, sommeil irrépressible en fin de journée, etc. Bref, vous l’avez déjà compris : je suis un homme vieillissant au fonctionnement complexe.

Ce matin j’ai quitté la maison avec un déficit de sommeil et, comme pour faire exprès, le bus était bondé, ce qui m’a obligé à faire le trajet debout jusqu’à la station de métro Honoré-Beaugrand. Bien entendu, étant dans cette position debout, je n’ai pu fermer l’œil, ne serait-ce que quelques minutes… En raison d’une réunion planifiée beaucoup plus tôt que d’habitude, je n’ai pas osé prendre la 430 qui chemine sur la rue Notre-Dame jusqu’au centre-ville. La 430 ne dispose pas de voies réservées, de sorte que, quand il y a bouchon pour les voitures, il y a aussi bouchon pour les bus… En conséquence, par crainte d’arriver en retard à cette réunion, que je savais inutile pourtant, j’ai pris la 186 qui, elle, va directement au métro. Cela me fait normalement gagner une quinzaine de minutes, ce dont je me fous complètement en temps normal, n’étant pas astreint à des horaires fixes (je débute mon travail à l’heure de mon arrivée et le termine huit heures plus tard, c’est tout).

Le bus a mis moins de vingt minutes pour arriver à la station de métro, durée insuffisante pour terminer l’écoute de la symphonie de Chostakovitch qui, normalement, aurait dû m’apaiser, du moins me changer les idées… À la porte de l’édicule de la station, je me suis faufilé entre les gens pour éviter les distributeurs de journaux gratuits pour lesquels j’éprouve pourtant une réelle admiration (j’expliquerai pourquoi une autre fois, sinon cette micro fiction ne serait plus une micro…). Je me suis engouffré dans la station, descendu quatre à quatre les escaliers, passé le tourniquet en glissant ma carte à puce dans la fente prévue à cet effet, puis me suis dirigé vers l’extrémité arrière du quai. Une rame était à quai. Soudain, le signal sonore annonçant la fermeture des portes se fit entendre alors que je n’avais pu encore atteindre le wagon de queue, là où j’avais quelques chances de trouver une place assise. En conséquence, j’ai pénétré dans la voiture qui se trouvait à ma portée avant que les portes ne se renferment. Et là, j’ai vu le gars, celui qui allait gâcher mon trajet et que je m’efforcerais d’oublier dans les heures qui suivraient…

Pourquoi existe-t-il des gens qui préfèrent se faire détester plutôt que de se faire aimer ? Pourquoi le monde a-t-il donné naissance à des êtres aussi tordus ? Le gars était habillé comme un demeuré. T-shirt sans manche dont les rayures blanches laissaient planer un doute sur la propreté de l’ensemble. Comme pantalon, un truc de jogging maintenu aux pieds par des bandes élastiques et, à la ceinture, par un simple cordon. Dans les pieds ? Des baskets noirs sales. Bref, le gars était en tenue de sport… Ce type de tenue a déjà a pour vocation de donner l’air débile au moindre individu qui s’en revêt, mais, quand cet accoutrement de clown olympique n’a pas été lavé depuis des lustres, et que celui qui le porte accuse au moins dix kilos en trop, cela devient carrément de l’agression sensorielle. D’emblée, j’ai compris que personne n’avait voulu s’asseoir sur la même banquette que lui. D’abord, il avait posé un sac sur le siège latéral, ce qui allait obliger le candidat à cette place de lui faire un signe, à défaut d’une demande verbale, afin qu’il le retire pour le poser sur ses genoux. Ensuite, il avait étendu le pied gauche sur le siège devant lui, pied qu’on ne devinait pas très propre. Une dame asiatique a pris finalement place à ses côtés et, heure de pointe oblige, une autre dame, vraisemblablement d’origine africaine celle-là, est venue finalement prendre place, là où il venait de poser le pied. Quant à moi, je suis resté accroché au poteau central de la voiture à contempler ce spectacle désolant. De son sac en nylon, le gars a sorti un livre, un polar d’une collection de poche. « Tiens, il sait lire », me dis-je en sortant moi-même ma liseuse de ma veste. Me détournant du trio mal assorti, je me suis mis à lire un roman débuté depuis trop longtemps déjà, mettant fin du même coup au mépris – sans doute bête et méchant – que m’inspirait l’homme bedonnant à la tenue de sport.

Pour rassasier la curiosité maladive du lecteur, disons que je suis arrivé à l’heure à ma réunion ce matin-là. Une réunion du Comité des priorités institutionnelles, jugée importante par mon supérieur, au cours de laquelle je me suis quasi endormi, compte tenue de mon insomnie de la veille… Manque de bol, on m’a chargé d’en faire le compte rendu !

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