Qu’est-ce que la culture ? (Le bout de l’île 2 – extrait)

college_roussinEn classe, monsieur Tardif avait l’habitude d’interpeller les élèves en cours de leçon, ce qui nous occasionnait un certain stress car nul ne connaissait le moment où il allait pointer du doigt vers l’un d’entre nous.

« À quoi ça sert, l’histoire ? », nous demanda-t-il dès le premier cours.

Hubert Brunelle, le fils d’un élu local, était toujours le premier à répondre : « L’intérêt de l’histoire, monsieur, est principalement d’ordre culturel.

– Ah oui ? Culturel, dis donc… mais ça ne me dit pas à quoi ça sert, Brunelle.

– Mais ça sert à avoir de la culture, monsieur », renchérit ce dernier d’un air entendu.

« Mais alors, la culture, ça sert à quoi ? »

Cette fois-ci, personne n’osa répondre, le concept de culture étant loin d’être évident pour nous.

Après quelques secondes de silence, sur un ton péremptoire qui seyait bien à son air sérieux, monsieur Tardif déclara : « D’abord, l’histoire permet de savoir d’où on vient et, par le fait même, où on va, ce qui peut s’avérer pratique, parfois… » Puis, il fit une pause avant de lancer, en élevant progressivement la voix comme dans un crescendo : « L’histoire, ça sert aussi à avoir l’air… MOINS NIAISEUX ! Par exemple, dans une réunion de famille ou dans une émission de télévision, quand vous entendrez parler d’Athènes, de Sparte, de Rome et cætera, vous comprendrez de quoi on parle, et peut-être même que vous pourrez ajouter votre grain de sel, ok ? »

Claveau, un cancre qui se tenait toujours aussi loin que possible au  fond de la classe, protesta : « Mais monsieur, on ne parle jamais de ça à la maison, nous autres!

– On s’en doute », lança Brunelle en éclatant de rire, comme la plupart des élèves de la classe, d’ailleurs.

« Brunelle… », intervint monsieur Tardif d’une voix douce mais ferme. « Pas de ça, ok ?

– Oui, monsieur », acquiesça Brunelle d’un air penaud.

Je n’avais pas ri pas avec les autres ce jour-là. Non pas que j’éprouvais une quelconque empathie pour Claveau, le fils d’un gros entrepreneur en construction du quartier qui ne jurait que par l’argent – et dont l’argent, d’ailleurs, était sans doute à l’origine de son entrée au collège – et qui se foutait pas mal de l’image qu’il projetait chez les autres car il était déjà convaincu, même s’il n’avait pas plus de treize ans, qu’il suivrait les traces de son père. Non, si je n’avais pas ri, c’était surtout parce que, chez nous non plus, on ne parlait jamais de ces choses-là à la maison et que, dans la grande naïveté qui me caractérisait, j’avais l’impression que la plupart des garçons de ma classe, quand ils rentraient le soir dans leur foyer, parlaient de la Guerre du Péloponnèse à table avec leurs parents.

Après avoir jeté un regard circulaire sur l’assemblée de pubères que nous formions devant lui, comme pour s’assurer que chacun avait repris son sérieux, monsieur Tardif poursuivit : « Je me doute bien, Claveau, que vous ne parlez pas de ça à la maison. Comme la plupart d’entre nous, vous parlez du temps qu’il fait, du match de hockey du Canadien, du dernier épisode de Rue des Pignons et cætera. Mais quand vous regarderez les Jeux olympiques à la télévision, peut-être que l’un d’entre vous se posera des questions telles que : Pourquoi dit-on que ces jeux sont olympiques ? D’où viennent ces jeux ? Pourquoi perpétue-t-on la tradition de la flamme olympique ? Pourquoi le parcours de cette flamme débute-t-il en Grèce ?  Alors, à ce moment là… »

Il fit une pause, jetant encore un regard autour de lui et déclama : « Alors, dis-je, à ce moment-là, VOUS SAUREZ… et vous pourrez expliquer tranquillement à votre oncle que les Jeux olympiques représentent une tradition vieille de deux mille cinq cents ans née en Grèce, plus précisément en 776 avant Jésus-Christ à Olympie, et que la participation à ces jeux était uniquement réservée aux sujets hellènes libres, c’est-à-dire aux citoyens grecs, et que, par conséquent, les esclaves et les métèques en étaient exclus. Et VOUS SAUREZ aussi que plusieurs disciplines olympiques actuelles, comme la course à pied, le lancer du disque, le saut en longueur, entre autres, descendent en droite ligne de l’époque lointaine de la Grèce ancienne. Certes, de savoir tout ça ne vous vaudra peut-être pas un surplus d’argent de poche mais, au moins, vous aurez l’air moins NIAISEUX et vos parents risquent d’être un peu plus fiers de vous. »

Plusieurs d’entre nous firent des signes de tête approbatifs. Pour ma part, les yeux grand ouverts, je restai béat d’admiration devant ce petit homme au savoir immense qui savait nous transmettre en des termes simples l’intérêt que pouvait revêtir, à nos yeux, l’étude de l’histoire des civilisations occidentales.

Et c’est ainsi que je sus, dès l’âge de douze ans, que je voulais étudier l’histoire, rien d’autre.

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