Jean-Yves Cendrey : Corps ensaignant

cendreyDans son roman Les jouets publié en 2005, Jean-Yves Cendrey raconte l’histoire d’un enseignant pédophile qui a sévi en Normandie pendant quelques années. La parution de ce roman lui a valu de recevoir de nombreux messages ­–  témoignages, récits, etc. – auxquels il a refusé de répondre. « Le rôle de l’écrivain n’est pas de rendre la justice ni de mener des enquêtes policières », aurait-il déclaré à Jean-Marie Laclavetine qui a préfacé Corps ensaignant. Mais voilà qu’une lettre se détache du lot, une lettre toute simple écrite par une mère « qui ne se résolvait pas à ce que sa fille disparaisse à jamais ». C’est alors qu’est né ce livre dans l’esprit de l’auteur, un livre qu’il désigne sous le nom de tombeau, au sens d’une « composition poétique en l’honneur de quelqu’un » (Petit Robert 1987), un livre, donc, pour qu’on se souvienne de cette petite fille abusée qui s’est donné la mort, dix ans plus tard, à l’âge de vingt-deux ans. « La vocation de ces pages, écrit-il à la victime, à défaut de vous rendre la vie, est de rendre à votre vie passée qui était son présent singulier. La vocation de ces pages, Céline, est de vous soustraire à une indifférence éternelle »

Dans Corps ensaignant. Jean-Yves Cendrey bâtit un récit en s’appuyant sur des témoignages recueillis autour de la mort de Céline, victime de l’enseignant pédophile Berthe. À l’exception du premier chapitre, qui prend la forme d’une lettre adressée par l’auteur à la victime, chacun des autres chapitres du roman exprime le point de vue d’un personnage impliqué dans l’événement : la mère de Céline, son père, un garçon qu’elle fréquentait avant de mourir, un professeur de l’école, un animateur, une voisine, un policier, etc. Aucune description, dans ce livre, susceptible d’alimenter la curiosité morbide que d’aucuns éprouvent face à de tels événements, car les crimes sexuels fascinent encore davantage que les faits divers où la violence s’exerce en toute gratuité. Non, rien de tout ça dans Corps ensaignant. Que des faits bruts, des témoignages consignés dans un rapport. Alors d’où vient qu’on ressent un fort malaise en lisant ce livre ? Sans doute en raison du fait que, avec une économie de moyens, l’auteur dévoile un à un les éléments d’un système qui permet à un enseignant quelconque d’exprimer sa déviance en toute impunité. D’où le mot corps qui figure dans le titre de roman, corps ensaignant, c’est-à-dire une corporation professionnelle qui permet à l’enseignant d’obtenir la protection de son syndicat, de sa hiérarchie, des policiers de la localité, etc., et ce même en cas de crimes déviants dont les victimes finissent, dans plusieurs cas, par mourir.

Je ne sais pas si je dois vous conseiller la lecture de ce roman. Peut-être que oui, après tout, dans la mesure où il s’agit d’un récit assez court, un texte qui se lit d’une seule traite, et que le malaise que vous ressentirez à sa lecture s’estompera au roman suivant. Lisez ce livre, donc, ne serait-ce pour vous rappeler que les victimes des pédophiles n’ont pas toutes la chance de recevoir de larges compensations financières, de lancer une fondation et de faire paraître un livre pour en témoigner. Car la plupart vivent dans le silence, dans la honte, blessés au plus profond de leur être, jusqu’au jour où, n’en pouvant plus de souffrir, ils mettent fin à leurs jours.

Jean-Yves Cendrey est un écrivain français né à Nevers en 1957. Il a plusieurs romans à son actif. Pour en obtenir la liste, je vous invite à consulter l’article que lui consacre Wikipédia.fr.

Jean-Yves Cendrey. Corps ensaignant. Paris, Gallimard, 2007. Malheureusement, l’auteur est publié chez un éditeur prestigieux, certes, mais réfractaire au numérique. Il faudra vous rabattre sur la version papier, disponible dans une bonne bibliothèque.

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