L’expression et la conservation

bandeau_elp_05Dans le cadre de mon enseignement à l’Université de Montréal, un étudiant m’a écrit pour me faire part de ses préoccupations. Ce blogue se situe à mille lieues de mes activités professionnelles, mais ce cas fait exception, car il touche de près à l’expression des uns et des autres sur la blogosphère.

Voici le message en question :

[…] ce n’est pas la conservation de nos traces numériques qui m’interpelle en ce moment, car je conçois qu’il s’agit simplement d’un décalage institutionnel. Un peu comme le Vatican avec la pilule contraceptive. Non, ce qui porte ma réflexion, c’est plutôt la représentation de notre ère au sein des archives. Partant de la prémisse que les archives témoignent d’une époque, qu’est-ce que la nôtre dit de nous ? L’instantanéité. Le partage de soi généralisé. La parole à profusion. À quel besoin cela répond-il ? Qu’est-ce qui fait que nous avons tant besoin de nous exposer aux yeux de tous ? Pourquoi nous partageons nous à grande échelle ? Pour exister ? Pour recevoir l’approbation d’autrui ? J’ai souvent l’impression que nous sommes une société d’émetteur sans réel récepteur. Car, en fait, s’exposer à tous c’est ne se présenter à personne. C’est faire abstraction de la réciprocité […]

Et voici la réponse que je lui ai faite.

Je suis partiellement d’accord avec vous. En fait, il y a deux choses à considérer : 1. L’expression en tant que besoin fort chez l’humain ; 2. La conservation institutionnelle de cette expression.

Je crois que nous devons nous exprimer et que, à cet égard, les technologies favorisent cette expression. En s’exprimant, on dérange, on bouscule davantage qu’on pourrait le croire… En dehors de mes activités professionnelles, je suis éditeur numérique. Notre petite maison publie douze titres par année et, mine de rien, ça commence à prendre une certaine envergure puisque nous en sommes à plus de 80 titres aujourd’hui. Malgré notre peu de présence sur la scène médiatique, nous existons, comme vous dites, et, pour le moment, nous existons en parallèle avec le milieu de l’édition du Québec. En parallèle parce que la plateforme de diffusion des ouvrages numériques développée en partenariat avec l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) exige des frais qu’un éditeur numérique ne peut assumer. Bien entendu, nous fonctionnons sans subvention, n’étant pas éligible aux programmes publics d’aide à l’édition conçus essentiellement à l’intention des éditeurs traditionnels. Mais cela n’a guère d’importance parce que les technologies nous ont permis de publier des ouvrages d’auteurs francophones qui n’auraient jamais été édités dans le circuit habituel de l’édition. Pourquoi ne l’auraient-ils pas été ? C’est une grande question que nous pourrions discuter pendant des heures… et c’est pourquoi je ne l’aborderai pas ici. Ce qui compte, c’est que les technologies ont permis une expression et, qui plus est, en nous libérant de notre « pays ». Je veux dire qu’ÉLP n’est ni un éditeur québécois ni un éditeur français puisque son comité de direction regroupe des Québécois, des Français, des Suisses, et qu’un de ceux-là vit en Belgique, par ailleurs. Ainsi, non seulement les technologies favorisent l’expression, mais elles permettent aussi de faire éclater les frontières. Avant il était difficile pour un auteur québécois de se faire distribuer en France. Maintenant, il peut l’être le jour même de la parution de son ouvrage. Bref, qu’ÉLP ne soit pas reconnu au Québec comme éditeur québécois n’a pas d’importance. Nous existons, et c’est ce qui compte. Que faites-vous du dépôt légal ? Au Canada, Bibliothèque et Archives Canada a renoncé au dépôt légal universel pour le numérique… (ils ont d’autres chats à fouetter) et, au Québec, le dépôt légal numérique se pratique sur une base volontaire. Par contre, j’ai remarqué que nos ouvrages sont déposés à la Bibliothèque nationale de France. Alors, vous voyez…

Va pour l’expression. Mais vous posez la question du percepteur, c’est-à-dire du lecteur. J’ai un blogue personnel (ce blogue, en fait) dans lequel je dresse un portrait de ma vie intellectuelle. Parfois, quand je rédige un petit texte, je ne pense qu’à une seule personne et cela me suffit. Je ne cherche pas la notoriété, mais seulement l’expression. Malgré cela, vous seriez étonné comme on peut être lu… Mon poème Les larmes, par exemple, a été lu par 600 personnes jusqu’à maintenant, ce qui tranche nettement avec mon ordinaire qui se situe entre 30 et 80 lecteurs par jour.

Reste la conservation. Aucune institution ne va se soucier de mon expression parce que je ne suis pas une personne « connue ». Alors, j’organise mes archives personnelles en me disant que mon fils, ou plus vraisemblablement mon petit fils ou petite fille, s’en occupera. Certes, cela constitue un problème sérieux… que je ne suis pas en mesure de résoudre. Et ce problème n’est visiblement pas pris en compte par les institutions publiques qui ont pourtant reçu le mandat de conserver et de diffuser l’expression écrite de leurs citoyens. Alors, pour le moment, en matière de conservation, le seul conseil que je puisse donner est le suivant : à l’ère numérique, c’est à l’individu que revient la responsabilité de conserver son patrimoine, pas aux institutions.

Comment conclure ? Exprimez-vous si vous en sentez le besoin et ce, peu importe la nature de ce besoin. Il y aura toujours des gens qui vous liront, même s’ils se comptent par dizaines seulement. Mais cela doit correspondre à un besoin, bien entendu. Quant à la question de la qualité de vos écrits, les gens sauront faire la différence. Ne vous en faites pas, si vous écrivez des inepties, personne ne vous lira…

2013, mise à jour 2016

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