Parfois je mange debout dans la cuisine…

Parfois je mange debout dans la cuisine en regardant par la fenêtre. Manger est alors un geste machinal, une fonction purement utilitaire destinée à me nourrir. À travers la fenêtre, je vois tout ce que à quoi je pourrais échapper si je renonçais au quotidien. À toutes ces tâches que je m’apprête à accomplir pour ma famille et, surtout, pour l’institution qui m’emploie. Pourtant on me dit qu’il faut profiter de chaque jour qui passe, que la vie est un cadeau. Peut-être est-ce ainsi que je devrais voir les choses. Peut-être que je devrais me réjouir du fait que, sain de corps et d’esprit, j’ai la possibilité de manger debout dans la cuisine en regardant par la fenêtre les badauds qui passent sur le trottoir devant chez moi. Je devrais… mais cela me rappelle trop mon père. Il faisait pareil avant de partir travailler à l’usine. Je le vois encore debout au comptoir, mangeant rapidement ses œufs et ses toasts, buvant son café instantané en deux ou trois gorgées. La fenêtre de la cuisine donnait sur la petite cour. Alors il n’avait pas grand chose à voir, mon père… à part sa vieille voiture qu’il rêvait de changer et qu’il n’avait pas les moyens de faire, bien entendu.

Longtemps la vie de mon père m’a servi de contre-modèle. Je ne parle ni de l’homme ni du père de famille pour lequel j’éprouve encore respect et affection, mais de cet homme éreinté par le travail quotidien en usine, cet homme pauvre qui devait cumuler les emplois pour offrir une maison avec tout le confort de l’époque à sa famille. Et voilà que je me rends compte aujourd’hui que je fais exactement comme lui… Je mange debout dans la cuisine, je cumule deux ou trois emplois et je n’ai pas l’impression d’être si riche, du moins pas depuis quelques années. Ne pas mener la vie de mon père a constitué un leitmotiv dans mon existence. Cela m’a motivé dans mes études, cela m’a propulsé dans l’existence, notamment quand j’ai entrepris de voyager, de vivre ailleurs. Tout était bon sauf mener la vie de mon père… Et voilà que je le retrouve, ce père que j’ai tant aimé. Je le retrouve dans la vieillesse et dans ma mort annoncée par le temps qui passe et qui, passant, use mon corps et mon âme. Inexorablement.

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4 réflexions sur “ Parfois je mange debout dans la cuisine… ”

  1. La vie qui s’avance, s’avance…
    Il y a quelques semaines, j’ai commencé un texte sur mon père. Je n’ai pas le bonheur(?) de l’avoir été moi-même, mais quelle place ces bonshommes ont pris – prennent encore – dans nos vies d’hommes, sans même qu’ils le sachent, sans que nous le sachions, jusqu’à ce que…

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