Soixante ans (1 de 3)

Je viens d’avoir soixante ans. Ne me dites pas que nous sommes encore jeunes à soixante ans. Ne me le dites pas, même si cela part d’un bon sentiment. Je sais, vous connaissez des personnes de quatre-vingt ans qui font encore des « choses merveilleuses ». Ça aussi, je ne veux pas le savoir. D’abord, je n’aime pas l’emploi du mot encore ici. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On fait des choses ou on n’en fait pas. À la limite, on peut dire qu’on n’en fait plus, mais certainement pas qu’on en fait « encore » ! Et puis, qu’entendez-vous par des « choses merveilleuses » ? Encore un abus de langage. Vraiment, il n’y pas de quoi s’émerveiller du fait qu’un individu de soixante ans peint une toile ou complète un puzzle. N’importe quel débile peut peindre, écrire, courir. À vingt ans comme à soixante. Alors, ne trichez pas avec moi, d’accord ? Soyez honnête et comprenez d’emblée qu’il serait aussi futile qu’inutile de poursuivre vos encouragements en énonçant, par exemple, des clichés tels que « c’est dans la tête qu’on est vieux ». Je n’ai que faire de vos propos convenus, insignifiants. Des propos rebattus depuis la nuit des temps qui ne servent qu’à faire avaler la pilule à l’homme vieillissant, à le détourner de l’essentiel, de ce qui compte vraiment, de ce qui a encore un sens pour lui à la veille de tirer sa révérence. S’il-vous-plaît, ne vous évertuez pas à gâcher les dernières années de sa vie, de ma vie puisque, en l’occurrence, c’est de moi qu’il s’agit ici, moi qui viens d’avoir soixante ans, qui les ai eus cette année…

Soixante ans, ça représente sans aucun doute un âge qui appelle le respect mais, qu’on le veuille ou non, cela n’en fait pas moins de nous un vieux. Ouvrez l’œil, prêtez attention : il ne se passe pas un jour sans que les médias annoncent le décès d’une personne dans la soixantaine. Un artiste, un écrivain, un politicien. Donc, cessez de dire des bêtises ou passez votre chemin.

Soixante ans, c’est vieux, donc. C’est une affaire entendue sur laquelle je ne reviendrai plus. À soixante ans, on commence à faire de l’ordre en soi, à se préparer à mourir. En soi et hors de soi. Si vous n’avez pas fait votre testament, il est grand temps de passer chez un notaire. Il faut s’occuper de ses archives aussi, de ce qu’on veut léguer à nos proches, même s’ils finiront peut-être par tout foutre à la récupération par la suite. Ce n’est pas si grave, au fond. Ce qui va advenir après nous ne devrait en aucun cas constituer une source de préoccupation, d’inquiétude. Déjà, si vous pouvez laisser vos choses en ordre, tout le monde appréciera. Vous n’avez pas à chercher plus loin.

Ce qui est encore plus important, par contre, c’est l’ordre en soi. Les regrets, les occasions ratées, tout ce qui empoisonne l’homme vieillissant : ça, il faut le régler de manière à ne ressentir qu’une seule chose au moment de quitter ce monde : la paix de l’âme.

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7 réflexions sur “ Soixante ans (1 de 3) ”

  1. Je me permets, cher Daniel, puisque je suis plus âgée. Pas du tout convaincue que c’est la paix de l’âme. L’age c’est aussi le regard sur nos rêves évanouis, sur nos combats déçus, sur l’avenir toujours incertain pour nos enfants ou, dans mon cas, de mes neveux et nièces chéris, de mes amis plus jeunes. Une grande peine de n’avoir pas plus de temps mais un essoufflement certain pour entreprendre d’autre chose. Il reste les passions: la lecture, les films, le bon vin, l’amitié, la révolte. C’est déjà beaucoup pour ceux qui lors de leur passage n’auront pas été curieux. Continue cette belle recherche car être vieux c’est aussi ne plus penser.

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  2. Très cher Daniel, ton âge vénérable me paraît bien loin, moi qui vient tout juste d’avoir mon premier cheveu blanc comme tu le sais.. Et bien franchement, je ne pensais pas que tu avais 60 ans. Tu as raison, je trouve que c’est très vieux puisque c’est l’âge où ma mère est morte, c’est l’âge que bien d’autres n’atteindront jamais. Mais tu ne m’as pas l’air d’un mourant, loin de là, mais d’un très sage comptable qui fait le bilan de sa vie. Il semblerait, qu’à la toute fin, ce qui reste et ce dont on a le plus besoin demeure les relations humaines, et ce n’est pas tant la quantité que la qualité qui compte à la fin, semble-t-il. Tu vois, en ce qui concerne mon père, lui aussi mort dans la soixantaine, de toutes ses archives, je ne conserverai que les photos qui témoigneront de la relation que j’avais avec lui. En parlant de cela, je te propose d’aller prendre un verre ou un café, dépendant de l’heure, pour se jaser de tes cheveux blancs, se prendre tous les deux en photo en témoignage de notre « vieille » amitié et de t’offrir, si tu ne l’as pas déjà, le livre de Serge Bouchard, C’était au temps des mammouths laineux… Un petit passage que j’adore : http://niveaux.blogspot.ca/search/label/vieillesse?m=0

    Le temps presse, j’attendrai de tes nouvelles,

    En toute amitié et en espérant ne pas trop tomber dans le cliché…

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