Soixante ans (2 de 3)

Si, à soixante ans, on est vieux, cela ne veut pas dire pour autant qu’on cesse de faire des projets. Sinon, on meurt avant de mourir, on capitule sans avoir livré bataille, on plie l’échine alors que personne n’a commencé à y exercer son poids. Il importe donc d’avoir des projets.

Selon le Petit Robert (2006), un projet est « l’image d’une situation, d’un état que l’on pense atteindre. » Plus simplement, le projet est ce que l’on se propose de faire, à un moment donné. Voilà pour le dictionnaire. Certes, on n’a pas tort de définir ainsi ce qui, à mon avis, s’avère l’inscription de l’humain dans la temporalité. Et la temporalité, autrement dit le temps, n’est-ce pas l’écoulement de la vie elle-même ? En conséquence, la notion de projet est étroitement associée à la vie et, contrairement aux poètes qui, à l’instar de Georges Moustaki, chantent « la vie sans projet » (Le temps de vivre), cette vie-là, si c’est vraiment de la vie qu’il est question, ne vaut sans doute pas la peine d’être vécue. Le verbe qui découle de ce substantif est projeter, ce qui signifie : « Jeter en avant et avec force, souvent dans une certaine direction. » En un certain sens, faire des projets revient à se jeter nous-mêmes en avant dans une direction donnée. N’est-ce pas cela, au fond : se mettre en avant, s’élever au-dessus de sa condition et s’offrir à la vie dans ce qu’elle a de plus prometteur ? En conséquence, renoncer à faire des projets, c’est renoncer à la vie elle-même. Et soixante-ans n’est pas encore l’âge du renoncement, même si l’on doit forcément renoncer à certaines choses… mais certainement pas aux activités qui consistent à faire des projets !

Au fond, il importe peu de réaliser tous les projets qui naissent en nous. Si nous en réalisons un sur cent, cela suffit à faire de nous des vivants. Et pendant que nous élaborons les quatre-vingt dix-neuf autres, nous étudions, nous nous documentons, nous nous déplaçons pour évaluer leur faisabilité, bref nous acquerrons des connaissances que nous n’aurions jamais acquises si nous n’avions pas fait de tels projets. Personnellement, je ne saurais imaginer une autre manière de vivre que celle qui consiste à faire des projets. Quand je cesserai d’en faire, c’est que je serai prêt à mourir. J’aurai alors beaucoup plus que soixante ans…

Soixante ans n’est pas l’âge de mourir, du moins pas pour la plupart d’entre nous. Soixante ans, c’est même l’âge d’un nouveau départ, l’âge où on adopte un mode d’existence tourné vers la méditation, la connaissance de soi et celle du monde aussi. Ce n’est certes pas pour rien que d’aucuns débutent leur généalogie à cet âge-là ; la quête des origines est depuis toujours une activité de connaissance de soi et des autres, de la société et de l’État. Une vie sans examen, disait Socrate, ne vaut pas la peine d’être vécue. Alors, à soixante ans, il est grand temps de débuter cet examen…

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