Soixante ans (3 de 3)

Bref, je suis vieux, sans être un vieillard. Ah le pouvoir des mots ! Je suis prêt à me déclarer « vieux », mais je refuse qu’on me désigne comme un vieillard… Comme s’il y avait un âge intermédiaire dans la vieillesse, un âge au cours duquel des vieux seraient plus vieux que d’autres… car, s’il existe bel et bien une distinction entre un vieux et un vieillard, elle ne tient pas à l’âge, mais plutôt à la condition physique et mentale de la personne vieillissante. Un vieillard s’avère forcément plus vieux qu’un vieux… mais bien malin celui qui saurait dire à quel âge de sa vie un vieux devient un vieillard !

Bon, soixante ans. Même s’il y en a plus derrière que devant, on continue. L’avantage de devenir vieux, car il y en a un – et même plus d’un –, c’est qu’on se soucie moins du qu’en dira-t-on, du jugement que les autres portent sur nous. Sans doute parce qu’on n’a plus de temps à perdre. Ça permet de faire sauter quelques barrières…

Mais revenons sur cette notion de vieillesse. Selon le Petit Robert (2006), elle correspond à la « dernière période de la vie qui succède à la maturité. » Elle est « caractérisée par un affaiblissement global des fonctions physiologiques et des facultés mentales, et par des modifications atrophiques des tissus et des organes. » Pas très réjouissant, n’est-ce pas ? Surtout que personne n’y échappe, à la vieillesse, les riches comme les pauvres, les Américains comme les Africains. Certains ont la chance de la prolonger, souvent au-delà de sa limite naturelle. Reste à savoir s’il s’agit vraiment d’une chance…

Dans un numéro du Magazine littéraire (janvier 2008), le sociologue Pierre-Henri Tavoillot a fait un compte rendu de La vieillesse, un ouvrage de Simone de Beauvoir paru en 1970. Ce qui est réjouissant, dans cet essai, c’est que la vieillesse n’est pas niée pour elle-même comme on s’évertue à le faire aujourd’hui, notamment en la désignant par des termes d’un euphémisme puéril comme « l’âge d’or », « le bel âge », etc. Beauvoir rappelle que, si les vieux se disent toujours jeunes, c’est justement parce qu’ils nient la vieillesse, que celle-ci leur répugne autant qu’à la société tout entière qui la masque sous un voile teintée d’infantilisme dégradant. Elle rappelle aussi que : « Partout et en tout temps, être vieux signifie être laid, usé, dépendant, pauvre et malade. » Qu’on se le tienne pour dit.

Pour le « bel âge », on repassera…

Le problème de la vieillesse n’est pas la mort qui peut survenir à tout moment. Non, la mort n’est rien. Le problème, c’est l’ennui qui résulte de la raréfaction des projets. Ainsi, le vieux qui cesse de faire des projets sous prétexte que la mort est proche se condamne lui-même à mourir. Il prend volontairement sa retraite du monde, se laissant nourrir par le tout-venant en attendant qu’on le délivre d’une vie qui n’a plus de sens en elle-même. Comme le suggère Simone de Beauvoir, la seule façon de vivre sa vieillesse est simplement de continuer à faire ce qu’on a toujours fait : « Poursuivre des fins qui donnent un sens à notre existence. »

On en revient donc à cette notion de projet. Il ne faut jamais cesser d’en faire, tant pour soi-même que pour la collectivité. C’est la seule façon de vivre et, par conséquent, de vieillir.

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