La dame comblée

Au premier jour de la formation à la préparation à la retraite, il y avait une dame étrange qui n’a cessé de clamer au tout venant qu’elle était sans conjoint depuis vingt-cinq ans. En sous-groupe, elle a dit qu’elle avait élevé sa fille toute seule et que, financièrement, il fallait tout assumer et que, en raison de cette charge, elle n’avait pu cotiser suffisamment pour sa retraite. Plus tard, j’ai fait allusion au fait que mon fils allait entreprendre des études universitaires… Elle m’a coupé la parole en disant que, compte tenu de sa situation de mère célibataire, elle n’a pas pu financer les études de sa fille qui a dû se débrouiller toute seule, comme elle-même a dû se débrouiller toute seule dans sa jeunesse… Bref, elle a conclu que ma situation était beaucoup plus avantageuse que la sienne, même si elle ne connaissait rien de ma situation…

Les choses en sont restées là. Au midi, je suis allé manger avec le même sous-groupe, dont la mère monoparentale que, bien naïvement, je croyais dans la gêne. Mais voilà que, sous prétexte de vérifier ses messages, elle sort de son sac un super téléphone à la marque de fruit, le plus récent, le plus grand et, donc, le plus cher. Ensuite, un homme a parlé de sa joie de faire du vélo, un vélo de ville, tout simplement. La dame a immédiatement pris la parole pour signifier qu’elle faisait du vélo et qu’elle en possédait trois : un vélo de montagne, un vélo de compétition et un vélo de ville. Pour elle, chacune de ces bicyclettes avait une fonction bien distincte… car il n’est pas recommandé, nous a-t-elle expliqué, de faire de la piste de montagne avec un vélo de ville, et patati et patata. Il fallait donc trois vélos, carrément…

Au cours du même repas, elle a fait part au sous-groupe de son hésitation à prendre une décision. Devait-elle vivre dans son condo en ville ou dans sa maison de campagne ? Bien entendu, elle a rappelé que sa pension ne serait jamais « grosse »… Au milieu du repas, une petite dame a annoncé son intention de partir trois mois dans le sud au moment de sa retraite. Bien entendu, la « pauvre » mère monoparentale n’a pas manqué de clamer qu’elle avait été en Chine deux fois, sans compter ses séjours dans plusieurs pays d’Europe et d’Amérique. Par contre, quand je lui ai parlé de mon expérience passée, elle m’a rabattu le caquet en affirmant qu’elle n’avait jamais entendu parler des Comores, un pays peu prestigieux, au demeurant… Puis, se tournant vers la petite dame, elle a affirmé, avec un brin de condescendance, que vivre au XXIe siècle sans aller en Chine équivalait à passer à côté d’un lieu essentiel à la compréhension du monde… Enfin, à la toute fin du repas, quelqu’un a parlé de musique… et, là aussi, elle n’a pas manqué d’embêter tout le monde avec sa kyrielle d’instruments… Et je passerai sous silence son véhicule utilitaire, indispensable au sentiment de sécurité d’une femme au volant, a-t-elle ajouté en rigolant.

En après-midi, de retour à la formation, j’ai éprouvé un sentiment de perplexité, ce sentiment difficile à identifier mais qui nous jette dans un profond malaise. Comment un parent peut-il ne pas participer aux frais d’études de son enfant alors qu’il possède autant de biens matériels ? Du coup, je n’ai ressenti que de la pitié pour cette femme matériellement comblée à la limite de la décence… mais si pauvre, si triste, si seule… au point de prendre le premier venu – en l’occurrence moi-même – comme confident.

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