Paul Laurendeau : Nos premières cruautés

J’ai été étonné d’apprendre que Paul Laurendeau avait écrit un roman sur l’enfance. Étonné parce que, même si je le connais depuis les années de collège, je sais assez peu de choses sur lui, car Paul s’exprime rarement sur son passé, pour ne pas dire jamais. Certes, je sais qu’il a grandi à Repentigny, une petite ville de la banlieue est de l’île de Montréal. Une ville que les résidents de Pointe-aux-Trembles connaissent bien parce qu’elle est située juste de l’autre côté du pont Le Gardeur, ce point de confluence de la rivière des Prairies et du fleuve St-Laurent qui constitue en quelque sorte la frontière naturelle entre Montréal et Lanaudière. Dans l’enfance de Paul Laurendeau, comme dans la mienne, Pointe-aux-Trembles était une petite ville industrielle dont la plupart des habitants travaillaient dans les usines de Montréal-Est alors que Repentigny, première ville à l’est en quittant l’île, correspondait davantage à l’idée qu’on pouvait se faire d’une vraie ville de banlieue, dortoir domiciliaire majoritairement peuplé par des familles exerçant des professions libérales : enseignants, ingénieurs, fonctionnaires, etc.  Autrement dit, dans les années 1960, du point de vue des Pointeliers, Repentigny étaient une ville de « riches »… Aujourd’hui, les choses ont bien changé : je suis revenu vivre à Pointe-aux-Trembles, qui ressemble de moins en moins à la petite ville de mon enfance, alors que Paul, lui, à son grand retour au Québec en 2008, a préféré s’installer dans les Basses-Laurentides, une banlieue géographiquement opposée à Repentigny. Il faut dire que, de nos jours, Repentigny ne ressemble plus vraiment à celle de Nos premières cruautés… car, si Pointe-aux-Trembles a changé pour le mieux (utilisation à des fins communautaires et publics du vieux collège et du couvent, restauration du moulin du XVIIIe siècle, aménagement du bord de l’eau), ce n’est pas le cas de Repentigny. En effet, ses élus ont construit des centres commerciaux le long de l’autoroute et a massacré le bord du fleuve en multipliant les projets immobiliers domiciliaires. Pas étonnant que l’ami Paul ait préféré installer ses pénates dans une autre banlieue, plus champêtre, plus éloignée, de manière à tourner le dos à son enfance, sans toutefois la renier.

Cela dit – et il est essentiel de le dire –, l’action de Nos premières cruautés se déroule dans la banlieue fictive d’Irénéville, et cette volonté de l’auteur, le lecteur n’a pas d’autre choix que de la respecter parce que, contrairement à mon propre roman sur l’enfance (Le bout de l’île, 2010), Paul Laurendeau ne joue pas la carte du réalisme et, si le cadre temporel du roman est bien circonscrit (les quelques années qui précèdent la séparation des Beatles au printemps 1970), il n’en est pas de même pour le cadre spatial. En effet, la quasi intégralité du roman se déroule dans le quartier du narrateur, un espace ne comprenant que de deux ou trois rues délimitées par un boisé et un parc. On ne sait rien d’autre sur cette ville de banlieue, si ce n’est qu’elle comprend de nombreux espaces verts à l’état encore sauvage, espaces qui feront la fortune des promoteurs immobiliers une décennie plus tard… Bref, personne ne peut associer Irénéville à Repentigny en lisant ce roman. On ne sait pas même qu’elle est située en bordure du grand fleuve…

Dans Nos premières cruautés, Paul Laurendeau s’attaque à la période la plus importante de la vie de tout individu en ce monde : la petite enfance. Dans son style habituel, reconnaissable entre tous, il raconte les hauts et les bas de la vie d’un garçon avant même qu’il ne s’assoit sur les bancs d’école et ce, jusqu’à la veille de l’apparition des premiers poils au menton. Le récit se déroule dans une banlieue de Montréal, mais cela n’a guère d’importance, au fond, car Nos premières cruautés n’est pas un roman ancré dans l’Histoire, bien que les références musicales qui parsèment le récit (non explicitées, toutefois) nous permettent de nous situer dans le temps. D’ailleurs, pour un peu, on se croirait dans sa Trilogie domaniale (que vous devez absolument lire, si ce n’est pas déjà fait) tellement on a l’impression parfois de côtoyer un monde étrange où les filles s’appellent Cégismonde, Ténaïde, et les garçons, Caporal, Primo, Pohl…

Je ne sais pas pour vous, mais moi j’adore les récits de l’enfance. Ils nous permettent de remettre les pendules à l’heure, de nous rappeler qu’il n’y a pas de « tendre » enfance, car il s’agit toujours d’une période de la vie partagée entre des guerres de quartier, de l’intimidation, du harcèlement (même sexuel, parfois), mais aussi – fort heureusement – de grandes amitiés où la solidarité des clans qui se font et se défont au gré des événements joue un rôle crucial dans le développement des individus en devenir. C’est cette enfance-là que décrit Paul Laurendeau dans Nos premières cruautés, un récit haut en couleur dans lequel les adultes brillent par leur absence. En effet, les enfants sont entre eux, et c’est entre eux qu’ils parviennent à trouver des solutions aux conflits parfois très violents qui les animent.

Tout peut bien changer autour de nous, les villes comme les individus, mais l’enfant en nous ne change jamais, lui, car, quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise par la suite, on ne sort jamais du pays de l’enfance. Personnellement, je tiens Nos premières cruautés comme une œuvre majeure qui vient prendre place parmi les récits de l’enfance qui ont marqué l’histoire de la littérature, des Allumettes suédoises à Sa majesté les mouches. À lire sans tarder, surtout en été, une saison propice au juste retour sur soi.

Paul Laurendeau, Mes premières cruautés, ÉLP éditeur, 2017, disponible sur toutes les plateformes, y compris sur 7Switch

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