Tous les articles par Daniel Ducharme

Ian McEwan : Amsterdam

Ian McEwan est l’auteur du roman Expiation (Atonement) qui est à l’origine du film du même nom, le très beau film du réalisateur britannique Joe Wright. Le film Expiation m’a conquis pour ses images, sa musique, son scénario et, enfin, sa narration de type classique. Rien de tel, toutefois, dans Amsterdam dont chacun des chapitres met en scène, en parfaite alternance, Clive et Vernon, deux amis qui se fréquentent depuis plus de trente ans. Le premier, Clive, est un célèbre compositeur de musique classique qui, au moment des faits, a reçu la commande d’écrire une symphonie dédiée au millénaire – l’an 2000. Le second, Vernon, est à la tête du journal londonien The Judge, un journal respectable qui se doit de l’être un peu moins s’il veut augmenter son lectorat, seul moyen d’assurer sa survie dans un mode médiatique férocement compétitif. Les deux amis appartiennent à la génération des baby boomers, de ces individus « nourris dans la situation d’après-guerre du lait et du jus vitaminé de l’État, puis soutenus par la prospérité timide, innocente de leurs parents, pour atteindre l’âge adulte en une période de plein emploi, d’universités nouvelles, de bons livres de poche, sous le règne néoclassique du rock and roll et des idéaux qu’on pouvait se permettre ». Conscient de leurs privilèges, McEwan ajoute: « Lorsque les barreaux de l’échelle s’étaient rompus derrière eux, lorsque l’État était passé de la providence à la mise au pas, ils se trouvaient déjà en sûreté, ils avaient consolidé et entrepris d’établir tel ou tel élément de leur existence – goût, opinion, fortune. »

Amsterdam débute à l’enterrement de Molly Lane, la maîtresse commune de Clive et Vernon qui en ont gardé un souvenir impérissable. Mais Molly a aussi été l’amante du ministre des Affaires étrangères, Julian Garmony, avant d’unir sa destinée à George Lane, un homme terne, mais riche, qui a su créer le vide autour d’elle, au point de refuser l’entrée à chacun d’entre eux pendant la lente agonie de sa femme. De cela, Clive et Vernon lui en veulent, bien entendu. Et ils en veulent aussi au ministre Garmony qui ne s’est jamais gêné pour les mépriser, surtout Clive dont il décrie la musique. Or, quelques jours après l’enterrement, George contacte Vernon pour lui remettre des photographies de Garmony prises par Molly à l’époque où elle fréquentait ce ministre qui, bien entendu, ne l’était pas encore. Ces photos fort suggestives le montrent en petite tenue féminine, presqu’en travesti. Vernon y voit l’occasion rêvée de rehausser les ventes de son journal en provoquant un scandale politique sans précédent. Contre l’avis de Clive qui, malgré sa haine du ministre, se refuse à adopter une telle conduite, Vernon publie ces photos à la une du Judge, ce qui entraîne sa chute, puis sa démission. Pendant ce temps-là, Clive est en plein processus de création, situation difficile qui le conduit aussi à certaines extrémités. Pourquoi avoir choisi Amsterdam comme titre de ce roman ? Tout simplement parce que c’est dans cette ville que se conclut le récit, lors d’une réception pendant laquelle les deux amis, brouillés puis réconciliés, se rencontrent, la veille même de la première de la Symphonie du millénaire.

Il y a tout de même un élément commun entre Expiation et Amsterdam. En effet, dans les deux cas, une question d’éthique est à la source du déclenchement d’une série d’événements qui conduisent les héros à leur perte. Dans Amsterdam, toutefois, l’accent est davantage mis sur la morale, l’ambition, l’hypocrisie, les jeux malsains, bref la complexité des relations humaines en cette fin de siècle, alors que, dans Expiation, c’est la culpabilité, l’attitude du héros face à sa faute, qui est le moteur du récit. Dans Amsterdam, le comportement moralement douteux des deux héros ne donne pas lieu à l’expression d’une culpabilité, et cela tient sans doute à la conclusion du récit que je vous invite à découvrir par vous-même.

Que penser d’Amsterdam ? À mon avis, il s’agit d’un très beau roman dont on a gâché la fin… Beau roman parce qu’il fourmille de pages sublimes sur le vertige de la création au moment où tout homme est en proie au doute quand la mort approche en raison du processus normal de vieillissement des corps. D’ailleurs, les deux amis ne craignent pas de regarder la mort en face. En témoigne ce passage : « La résidence médicalisée, la télé dans la salle commune, le loto, et les vieillards avec leurs clopes, leur pisse et leur bave. Il ne l’accepterait pas ». C’est de Clive que l’auteur parle, ce même Clive qui, en cas de maladie grave, propose un pacte de suicide assisté à son ami Vernon qui l’accepte sans problème. Alors, que reste-il à faire ? « Créer quelque chose, et mourir », la création étant « une façon de nier le hasard qui nous engendre, et d’écarter de soi la peur de la mort » . Un beau roman, donc. Et qui, en plus d’être beau, s’avère très éclairant sur la société contemporaine, notamment la société anglaise des années d’après Thatcher. Mais Amsterdam est un roman dont la fin est gâchée, toutefois, parce qu’à ces pages sublimes succède une conclusion grotesque, une farce macabre à laquelle je n’ai pas cru un seul instant. Cela dit, plusieurs critiques pensent autrement. Tout jugement est arbitraire, comme on sait. Mais ce qui ne l’est pas, c’est que Ian McEwan est un écrivain majeur de la littéraire anglaise du tournant du siècle, du vingtième, bien entendu.

Né en 1948 à Aldershot (Royaume-Uni), Ian McEwan écrit depuis les années 1970. Il a publié plusieurs romans, recueils de nouvelles et œuvres dramatiques, notamment des scénarios pour le cinéma. Parmi ses romans les plus marquants, citons Un bonheur de rencontre (Seuil 1983), Les chiens noirs (Gallimard 1994) et Expiation (Gallimard 2001). Amsterdam s’est mérité le prestigieux Booker Prize en 1998. Pour en savoir davantage sur Ian McEwan, je vous invite à consulter son site web.

Ian McEwan. Amsterdam / traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux. Gallimard, 2001.

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Ceux qui restent…

Après la dévastation des îles des Antilles par l’ouragan Irma, les journalistes n’ont pas manqué de souligner le retour des touristes québécois à l’aéroport de Montréal. C’était vraiment touchant de voir tous ces gens s’embrasser en famille, convaincus d’avoir échappé à une mort certaine… De retour de ces clubs de vacances, où ils se sont fait servir par des larbins dix fois moins payés qu’eux, ils n’ont rien trouvé de mieux à faire que de pleurer et crier devant les caméras, allant même jusqu’à se plaindre des autorités canadiennes qui auraient mal gérer la « crise ». Comme si le Canada avait pour mission d’affréter des avions pour venir au secours des touristes avinés. Comme si le Canada pouvait se poser sans autorisation sur une piste d’aéroport en territoire étranger. Ce n’est pas si simple, vous savez. Mais les Français l’ont fait, eux, me direz-vous. Les Anglais et les Néerlandais aussi. Ces îles leur appartiennent… Je sais que vous le regrettez, mais le Canada, ce beau et grand pays, n’a malheureusement pas de colonies outremer… Sans doute parce que nous étions nous-mêmes une colonie pendant plus de deux cents ans. Française d’abord, britannique ensuite. Mais le colonialisme, aujourd’hui, a pris une nouvelle forme qui le rend tout aussi vivant, et la propension de ces touristes à jouer les pachas dans les mers du sud en constitue un exemple éloquent.

Les journalistes aiment bien jouer la carte de l’émotion en structurant leurs reportages comme une mise en scène d’une pièce de théâtre. Il est vrai qu’il est moins coûteux de se déplacer à l’aéroport que d’aller voir sur place ce qu’il advient de ceux qui restent…

Parce que c’est là que le bât blesse… Que fait-on de ceux qui restent ? À l’exception d’un billet dans Le Devoir, je n’ai pas entendu une seule personne s’inquiéter de ceux qui sont restés sur place, de ceux qui, de toute façon, n’avaient nulle part où aller… Pas une qui se soit inquiétée du garçon qui lui servait son cocktail au bord de la piscine. Je ne sais pas pour vous, mais moi j’éprouve un profond malaise devant un tel manque de générosité, de compassion, d’empathie envers ses semblables. Avec leurs larmes indécentes, ils ont surtout montré à la face du monde leur égoïsme fondamental. Moi, qui suis comme eux de ce pays, j’ai honte pour eux, j’ai honte pour nous.

Quand Jean-Luc avait bu…

Quand Jean-Luc avait bu, il était prêt à se battre pour la moindre cause. Et même sans boire, il pouvait en étonner plus d’un. Je me souviens d’un soir de janvier où l’aventure avait bien failli tourner au vinaigre. Nous avions bu quelques verres au second étage d’un grand bar de la rue Saint-Denis. C’est dans ce bar d’ailleurs qu’est né notre projet d’écrire un téléroman pour se sortir de l’impasse professionnelle dans laquelle nous étions. Lui travaillait comme journaliste dans une revue de bricolage ; moi, je m’apprêtais à entreprendre des études de maîtrise en sciences de l’information. Bref, nous n’étions rien… pauvres et sans avenir à la fin de la vingtaine. C’était du moins ainsi que nous nous percevions.

Donc, un soir un peu plus arrosé que d’habitude, un soir où nous avions décidé de nous lancer dans la rédaction d’un feuilleton télévisuel, en sortant du bar, nous descendîmes la rue Saint-Denis pour nous engager vers l’est sur le boulevard De Maisonneuve. Il faisait froid, un froid vif et sec comme on en connaît certains soirs de février. La voiture de mon ami était garée sur la rue Saint-Hubert. En allant la récupérer, voilà que nous remarquâmes un gars qui mangeait un sandwich dans la voiture garée juste devant celle de Jean-Luc. Soudain, le gars ouvrit la vitre côté conducteur et déversa dans la rue ses déchets, l’emballage de son sandwich, quoi. En constatant ce fait, mon ami se mit à l’invectiver :

— Hé ! Qu’est-ce que tu fais, mon cochon ? La rue c’est pas une poubelle !

— Jean-Luc, arrête ça, lui dis-je tout bas, me disant in petto qu’on ne sait jamais à qui on a affaire dans une grande ville comme Montréal. Mais mon ami était lancé, complètement sourd à mes paroles de sagesse.

— Tu vas me ramasser ça, cria Jean-Luc à l’adresse du gars.

— Mêle-toi de tes affaires, toi ! lui dit le gars.

— La rue, c’est justement mes affaires, comme celles de tout le monde !

— Crisse ton camp ! Attends pas que je sorte de mon char !

Debout, près de la portière côté passager de la voiture de mon ami, je sentis mes jambes devenir flageolantes sous mon corps alourdi par l’alcool. Mais Jean-Luc de continuer :

— T’as qu’à sortir, cochon ! Penses-tu que j’ai peur d’un gros lard comme toi !

Certes, cochon, le gars l’était assurément, mais gros… J’ai pu le constater quand le gars sortit de l’auto : il dépassait Jean-Luc d’une bonne tête et, surtout, alors que mon ami avait l’air d’un grand échalas, le gars arborait une silhouette tout en muscles…

N’en ayant cure, Jean-Luc se mit en position, continuant à provoquer son adversaire.

— Tu penses que tu m’impressionnes avec tes graisses.

Le gars s’apprêtait cogner mon ami… qui, heureusement, trouva le moyen d’esquiver le premier coup. Alors il cria dans ma direction : « Gaby, sors le gun, vite ! » Pendant que le gros dégueulasse, soudain inquiet, jeta un regard dans ma direction, Jean-Luc rabattit le loquet de la voiture du gars en fermant violemment la porte. Du coup, le gars se retrouva dehors avec les clés à l’intérieur de sa voiture. Pendant qu’il tenta en vain d’ouvrir sa porte en jurant, Jean-Luc revint rapidement à sa voiture et démarra en trompe, non sans avoir fait un doigt d’honneur au gars.

Ouf ! Ce soir-là, j’ai eu peur…

G.-J. Arnaud : La Compagnie de glaces

Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais été un adepte des romans de science-fiction. Plus jeune, j’ai lu quatre ou cinq titres parmi lesquels figurent 1984 de George Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Un bonheur insoutenable d’Ira Levin. Mais voilà que, le 31 octobre dernier [2011], on annonçait que la Terre venait de franchir le cap des sept milliards d’individus et que, le même soir, dans un entretien accordé à Céline Galipeau, au Téléjournal de Radio-Canada, l’astrophysicien Hubert Reeves prédit, de sa petite voix fluette, que l’espèce humaine ne survivra pas au prochain siècle. Vous, je ne sais pas, mais moi cela m’a ébranlé… Le soir même, je suis allé marcher dans mon quartier, réfléchissant à ce qui venait d’être dit : ça ira pour moi, ça sera plus difficile pour mon fils mais, pour mon petit-fils ou ma petite-fille, ça deviendra carrément impossible. Je n’ose moi-même imaginer ce qui se passera… mais d’autres l’ont fait et ce, depuis longtemps. Et c’est ce qui explique ce nouvel intérêt pour la S.-F.

G.-J. Arnaud fait partie de ces auteurs qui se sont amusés à imaginer le monde après un cataclysme majeur. Le résultat en est La Compagnie des glaces, une épopée post-apocalyptique dans laquelle le monde est entré dans une nouvelle ère glaciaire suite à l’explosion de la lune dont la poussière empêche les rayons du soleil de pénétrer. D’où cette glace qui recouvre la surface de la Terre. Après le cataclysme, seules les sociétés de chemin de fer peuvent fonctionner. Elles prennent alors le contrôle des villes qui sont érigées sur des rails et qui, par le fait même, sont mobiles. La Compagnie n’est pas seule, toutefois… et se retrouve perpétuellement en guerre contre d’autres sociétés qui fonctionnent sous le même modèle. Le héros de ce premier tome est Lien Rag, un glaciologue qui s’intéresse de trop près aux Hommes-Roux, des hommes à fourrure rousse qui peuvent supporter le grand froid. Depuis l’ère glaciaire, on connaît peu ces hommes qu’on assimile à des animaux. D’ailleurs, en ces temps de totalitarisme politique, l’ethnologie devient une science suspecte, voire carrément proscrite. Mais Lien déjouera les plans du pouvoir et, à la fin du volume, fera une découverte étonnante…

Georges-Jean Arnaud est un auteur français né en 1928. Il a pratiqué tous les genres en recourant à des dizaines de pseudonymes. Fort de ses 98 épisodes, La Compagnie des glaces serait, selon Wikipédia, la plus longue série de romans de science-fiction jamais écrit par un auteur seul… Je ne sais pas s’il s’agit d’un grand roman ou non, et j’ignore encore si je me taperai les 97 volumes restants, mais j’ai aimé celui-là que j’ai dévoré en quelques jours dans les transports publics. Seule ombre au tableau : le livre, dans le futur de G.-J. Arnaud, est véhiculé sur support papier… mais, au début des années 1980, peut-être n’était-on pas prêt à envisager la lecture numérique comme un acte quotidien.

G.-J. Arnaud, La Compagnie des glaces. Fleuve noir, c1980.

Les deux premiers tomes sont maintenant disponibles en format numérique à la boutique Kindle d’Amazon Canada.

2011, rév. 2017

Accent

L’encyclopédie Wikipédia (wikipedia.fr 2013) définit l’accent comme « une particularité de diction d’un locuteur dans une langue donnée. » Il serait propre à une région ou un milieu social et pourrait se caractériser par des altérations du débit, de la prononciation et de l’intonation. Le Petit Robert (1987), lui, propose une définition un peu plus complète : « Ensemble des caractères phonétiques distinctifs d’une communauté linguistique considérés comme un écart par rapport à la norme (dans une langue donnée) ». Comme Wikipédia, il introduit cette notion de signe distinctif quand il définit l’accent.

L’accent est en quelque sorte la couleur du langage. Bien que le célèbre dictionnaire puisse bien maladroitement le considérer comme un « écart », il est un élément langagier ni négatif ni positif. En conséquence, à l’instar de la provenance géographique d’un individu, il serait parfaitement idiot d’en tirer avantage. Après tout, comme on ne choisit pas l’endroit où l’on naît, on ne choisit pas son accent non plus. On l’a, c’est tout et, quoi qu’on fasse, il est à peu près impossible de l’étouffer à jamais.

Cela dit, rien n’empêche qu’on puisse le moduler en fonction du lieu où on élit domicile. Chez un Québécois qui vit en France depuis quelques années, on constate forcément une certaine transformation dans sa manière de parler. Tout comme le Français qui vit au Québec. Pour nous, il a toujours l’accent français mais, quand il retourne en France, on s’accorde à lui trouver un accent québécois. En fait, avec les années, il finit par adopter bien malgré lui un accent hybride qui ne ressemble plus à rien, peu importe où il va. Bien entendu, ce phénomène s’applique aussi à toute personne qui pratique une langue étrangère, ce qui donne à cette langue d’emprunt une couleur particulière que d’aucuns trouvent charmante.

Il ne faut pas confondre l’accent et le parler local qu’on appelle – souvent faussement – le patois (dans les faits, certains patois sont de véritables langues qui, pour toutes sortes de raison, s’éteignent doucement). L’accent porte sur la façon de prononcer les mots, par sur les mots eux-mêmes.

Se moquer de l’accent de l’autre est une attitude indigne d’un homme accompli. Cela revient à se moquer d’une infirmité, d’un handicap, bref de ce qu’on ne peut changer – même si l’accent peut se moduler, comme je l’ai mentionné ci-dessus. En écrivant ces mots, il me revient en mémoire une émission à la télévision d’État au cours de laquelle une animatrice se moquait ouvertement d’une chanteuse québécoise qui vivait en France depuis quelques années. Elle s’amusait à lui faire prononcer des mots québécois. Même si la chanteuse se prêtait de bonne grâce à cet exercice destiné à faire rire les imbéciles, il était visible qu’elle se sentait mal-à-l’aise (je me demande encore aujourd’hui pourquoi elle n’a pas quitté le studio, comme d’autres l’ont déjà fait en pareille circonstance). À ce moment-là, je me souviens d’avoir eu honte de l’accueil réservé à cette auteure-compositrice-interprète qui, par la suite, n’est plus revenue chez nous – pas souvent à tout le moins.

L’accent, donc, est un phénomène linguistique qui pourrait être considéré comme un écart par rapport à la norme. Ainsi, il y aurait un accent québécois, signe distinctif de cette communauté par rapport au français de France, par exemple. Est-ce vraiment juste ? Il y a aussi beaucoup d’accents en France, tout comme en Suisse, en Belgique et même au Canada. Le développement des communications depuis les années 1960 a toutefois pour conséquence d’atténuer le phénomène et, dans une certaine mesure, de resserrer la norme langagière.

Il y a quelque temps, un lien sur Facebook pointait un article publié dans La Presse. L’auteur de l’article, un chroniqueur qui n’hésite jamais à flatter les bas instincts du bon peuple québécois, dénonçait un dramaturge qui, sur les ondes de la radio française, aurait osé critiquer l’accent québécois qu’il refuserait d’adopter (comme si on pouvait « adopter » volontairement un accent). Sur Facebook, il ne fallut pas trente secondes pour qu’un gars offre un visa permanent à cet auteur pour la France…

La langue française n’est pas un outil de discrimination envers les étrangers ou les gens issus de régions éloignées des grands centres urbains. La langue française est un outil de communication que partagent plusieurs États de la planète. L’accent n’est pas un frein à cette communication. Avec la mondialisation, il est appelé à s’atténuer. Par contre, la valorisation des lacunes (du genre : « C’est comme ça qu’on parle chez nous ! ») constitue un frein à cette communication, un frein à l’amitié entre les francophones du monde, un frein au progrès social.

Généalogie : la quête des origines

La généalogie s’apparente à la quête des origines. Cette quête s’avère une noble entreprise car elle rend aux ancêtres ce qu’on leur doit : la vie. Chacun d’entre nous est issu d’une lignée d’individus avec lesquels il est lié par le sang. Peut-être est-ce pour cette raison que la généalogie était autrefois un art noble, une activité réservée aux familles de haut rang et qui permettait, d’ailleurs, de le maintenir, ce rang. Aujourd’hui nous savons bien que le « rang » n’a pas d’importance. C’est le comportement d’un individu qui lui confère une certaine noblesse, pas son appartenance à un clan à particules. Mais il y a de la fierté à tirer de la quête de ses origines.

Cette quête n’est pas l’apanage de l’occident. Aux Comores, par exemple, on s’enorgueillit de réciter les noms de ses ascendants aussi loin que possible dans le temps. Quand on arrive à remonter jusqu’à la dixième génération, on en tire une fierté palpable. Certains remontent même jusqu’aux proches du prophète Mahomet, c’est tout dire… Même chose dans les îles du Pacifique. Récemment, un passage tiré du très beau roman d’Elizabeth Gilbert (L’Empreinte de toute chose, Calmann-Lévy, 2013) l’illustre assez bien.  Le voici :

« Quand vous faites une taio avec un indigène, vous échangez vos généalogies, voyez-vous, et vous devenez une portion de la lignée de chacun des deux. La lignée est des plus importantes ici. Il y a des Tahitiens qui sont capables de réciter leur généalogie sur trente générations – ce n’est pas sans rappeler les générations de la Bible, voyez-vous. Entrer dans une lignée est un noble honneur. Aussi nous devrions nous-mêmes nous sentir honorés d’appartenir à une lignée, quelle qu’elle soit. Mais encore faut-il se donner la peine de la connaître, cette lignée, et de comprendre le rôle que chacun a jouté dans l’Histoire, si modeste soit-il. »

À l’instar d’Amin Maalouf (Origines, Grasset, 2004), j’estime que la poursuite des origines apparaît comme une reconquête sur la mort et l’oubli, une reconquête qui devrait être patiente, dévouée, acharnée, fidèle. Cette connaissance généalogique correspondait-elle à un « besoin » ? Laissons  Amin Maalouf répondre à cette question :

« Aucun besoin pour nous, il est vrai, de connaître nos origines. Aucun besoin non plus pour nos petits-enfants de savoir ce que fut notre vie. Chacun traverse les années qui lui sont imparties, puis s’en va dormir dans sa tombe. A quoi bon penser à ceux qui sont venus avant nous puisque pour nous ils ne sont rien ? A quoi bon penser à ceux qui viendront après nous puisque pour eux nous ne serons plus rien ? Mais alors, si tout est destiné à l’oubli, pourquoi bâtissons-nous, et pourquoi nos ancêtres ont-ils bâti ? Pourquoi écrivons-nous, et pourquoi ont-ils écrit ? Oui, dans ce cas, pourquoi planter des arbres et pourquoi enfanter ? A quoi bon lutter pour une cause, à quoi bon parler de progrès, d’évolution, d’humanité, d’avenir ? A trop privilégier l’instant vécu on se laisse assiéger par un océan de mort. A l’inverse, en ranimant le temps révolu on élargit l’espace de vie. »

La généalogie est une activité destinée à accroître notre connaissance de notre famille, certes, mais aussi – et surtout, ai-je envie d’ajouter – de l’histoire, car plus on remonte dans le temps, plus la connaissance de l’histoire s’avère essentielle à la compréhension de ce que nos aïeuls ont vécu. On ne fait pas de la généalogie par devoir, même qu’il y a un peu de ça dans les propos ci-dessus ; on le fait aussi par plaisir car, vous verrez, très rapidement notre quête des origines rappelle celle du détective chargé de découvrir la vérité, et chaque découverte, chaque fait nouveau qu’on parvient à dévoiler à la surface du jour, procure de la joie. Bref, c’est littéralement passionnant…

Triste est la personne qui ne sait pas d’où elle vient. Même si parfois certaines découvertes peuvent nous causer de l’affliction, la connaissance des origines participe à notre accomplissement. Ne vous en privez pas.

Ce billet inaugure une série de textes qui porteront sur la généalogie et sur l’histoire familiale, plus précisément celle des Benoit et des Ducharme (Charron). Vous pourrez les lire sur un autre blogue.

Paul Laurendeau : Nos premières cruautés

J’ai été étonné d’apprendre que Paul Laurendeau avait écrit un roman sur l’enfance. Étonné parce que, même si je le connais depuis les années de collège, je sais assez peu de choses sur lui, car Paul s’exprime rarement sur son passé, pour ne pas dire jamais. Certes, je sais qu’il a grandi à Repentigny, une petite ville de la banlieue est de l’île de Montréal. Une ville que les résidents de Pointe-aux-Trembles connaissent bien parce qu’elle est située juste de l’autre côté du pont Le Gardeur, ce point de confluence de la rivière des Prairies et du fleuve St-Laurent qui constitue en quelque sorte la frontière naturelle entre Montréal et Lanaudière. Dans l’enfance de Paul Laurendeau, comme dans la mienne, Pointe-aux-Trembles était une petite ville industrielle dont la plupart des habitants travaillaient dans les usines de Montréal-Est alors que Repentigny, première ville à l’est en quittant l’île, correspondait davantage à l’idée qu’on pouvait se faire d’une vraie ville de banlieue, dortoir domiciliaire majoritairement peuplé par des familles exerçant des professions libérales : enseignants, ingénieurs, fonctionnaires, etc.  Autrement dit, dans les années 1960, du point de vue des Pointeliers, Repentigny étaient une ville de « riches »… Aujourd’hui, les choses ont bien changé : je suis revenu vivre à Pointe-aux-Trembles, qui ressemble de moins en moins à la petite ville de mon enfance, alors que Paul, lui, à son grand retour au Québec en 2008, a préféré s’installer dans les Basses-Laurentides, une banlieue géographiquement opposée à Repentigny. Il faut dire que, de nos jours, Repentigny ne ressemble plus vraiment à celle de Nos premières cruautés… car, si Pointe-aux-Trembles a changé pour le mieux (utilisation à des fins communautaires et publics du vieux collège et du couvent, restauration du moulin du XVIIIe siècle, aménagement du bord de l’eau), ce n’est pas le cas de Repentigny. En effet, ses élus ont construit des centres commerciaux le long de l’autoroute et a massacré le bord du fleuve en multipliant les projets immobiliers domiciliaires. Pas étonnant que l’ami Paul ait préféré installer ses pénates dans une autre banlieue, plus champêtre, plus éloignée, de manière à tourner le dos à son enfance, sans toutefois la renier.

Cela dit – et il est essentiel de le dire –, l’action de Nos premières cruautés se déroule dans la banlieue fictive d’Irénéville, et cette volonté de l’auteur, le lecteur n’a pas d’autre choix que de la respecter parce que, contrairement à mon propre roman sur l’enfance (Le bout de l’île, 2010), Paul Laurendeau ne joue pas la carte du réalisme et, si le cadre temporel du roman est bien circonscrit (les quelques années qui précèdent la séparation des Beatles au printemps 1970), il n’en est pas de même pour le cadre spatial. En effet, la quasi intégralité du roman se déroule dans le quartier du narrateur, un espace ne comprenant que de deux ou trois rues délimitées par un boisé et un parc. On ne sait rien d’autre sur cette ville de banlieue, si ce n’est qu’elle comprend de nombreux espaces verts à l’état encore sauvage, espaces qui feront la fortune des promoteurs immobiliers une décennie plus tard… Bref, personne ne peut associer Irénéville à Repentigny en lisant ce roman. On ne sait pas même qu’elle est située en bordure du grand fleuve…

Dans Nos premières cruautés, Paul Laurendeau s’attaque à la période la plus importante de la vie de tout individu en ce monde : la petite enfance. Dans son style habituel, reconnaissable entre tous, il raconte les hauts et les bas de la vie d’un garçon avant même qu’il ne s’assoit sur les bancs d’école et ce, jusqu’à la veille de l’apparition des premiers poils au menton. Le récit se déroule dans une banlieue de Montréal, mais cela n’a guère d’importance, au fond, car Nos premières cruautés n’est pas un roman ancré dans l’Histoire, bien que les références musicales qui parsèment le récit (non explicitées, toutefois) nous permettent de nous situer dans le temps. D’ailleurs, pour un peu, on se croirait dans sa Trilogie domaniale (que vous devez absolument lire, si ce n’est pas déjà fait) tellement on a l’impression parfois de côtoyer un monde étrange où les filles s’appellent Cégismonde, Ténaïde, et les garçons, Caporal, Primo, Pohl…

Je ne sais pas pour vous, mais moi j’adore les récits de l’enfance. Ils nous permettent de remettre les pendules à l’heure, de nous rappeler qu’il n’y a pas de « tendre » enfance, car il s’agit toujours d’une période de la vie partagée entre des guerres de quartier, de l’intimidation, du harcèlement (même sexuel, parfois), mais aussi – fort heureusement – de grandes amitiés où la solidarité des clans qui se font et se défont au gré des événements joue un rôle crucial dans le développement des individus en devenir. C’est cette enfance-là que décrit Paul Laurendeau dans Nos premières cruautés, un récit haut en couleur dans lequel les adultes brillent par leur absence. En effet, les enfants sont entre eux, et c’est entre eux qu’ils parviennent à trouver des solutions aux conflits parfois très violents qui les animent.

Tout peut bien changer autour de nous, les villes comme les individus, mais l’enfant en nous ne change jamais, lui, car, quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise par la suite, on ne sort jamais du pays de l’enfance. Personnellement, je tiens Nos premières cruautés comme une œuvre majeure qui vient prendre place parmi les récits de l’enfance qui ont marqué l’histoire de la littérature, des Allumettes suédoises à Sa majesté les mouches. À lire sans tarder, surtout en été, une saison propice au juste retour sur soi.

Paul Laurendeau, Mes premières cruautés, ÉLP éditeur, 2017, disponible sur toutes les plateformes, y compris sur 7Switch