Archives pour la catégorie CRITIQUE

Ray Bradbury : Fahrenheit 451

Il y a des années que j’entends parler de ce livre. Je crois même avoir déjà vu le film que François Truffaut en a fait dans les années 1960, probablement un dimanche après-midi dans un quelconque cinéma de répertoire de Montréal… Peu importe, c’était il y a longtemps, le film de Truffaut ayant été tourné en 1966 – son unique film en langue anglaise, d’ailleurs.

Je lis généralement assez peu les ouvrages dont on parle trop. Sans doute en raison d’un esprit de contradiction propre à la jeunesse. Étant maintenant à l’âge de la vieillesse, je peux maintenant tout me permettre, y compris la lecture d’ouvrages « passés date », comme dit une jeune personne de mon entourage. J’ai donc entrepris de lire (enfin) cet ouvrage célèbre.

Comme vous le savez, Fahrenheit 451 est un roman de science-fiction, même si nous nous situons à des kilomètres de Stars War. En effet, dans ce roman, il n’y a aucune bataille rangée impliquant des personnages interplanétaires, des armes au laser et des robots intelligents. Aucun de ces artifices dans Ray Bradbury, si ce n’est ce gant métallique qui permet d’ouvrir les portes des maisons… et le Limier, cet espèce de chien mécanique destiné à retrouver les rebelles et, le cas échéant, les tuer. On est loin des gadgets, des clichés de cet ordre, dans cet ouvrage. On en est loin, donc, et c’est peut-être pour cela que nous sentons ce monde de Fahrenheit 451 très près de nous, trop près, sans doute… car, franchement, ça fout les jetons de penser que nous deviendrons peut-être comme ça, demain…

Le personnage central du roman est Guy Montag, un pompier qui, après avoir croisé sa jeune voisine à deux ou trois reprises, s’est éveillé à la conscience, pourrait-ton dire un peu pompeusement. Et quand on commence à penser, on commence à se poser des questions, ce qui ne joue jamais un rôle stabilisant dans une société où tout est couru d’avance. Montag se demande pourquoi sa mission consiste à allumer des feux, et non à les éteindre. Il s’agit de brûler des livres, objets par lesquels la conscience s’enrichit, notamment parce que les livres permettent de trouver des réponses aux questions qu’il peut s’avérer légitime de poser, parfois… Tout allait bien, somme doute, pour Montag, jusqu’au jour où il décide de garder un livre par-devers lui. Sa femme, Milfred, est terrifiée. Obnubilée par les divertissements qui occupent toutes ses journées, elle a soudain peur que son monde vacille. Dans le futur de Ray Bradbury, il y a peu d’amour entre les hommes et les femmes, maintenus ensemble par des conventions sociales, et non par l’idée de fonder une famille ou par un quelconque sentiment amoureux. D’ailleurs, les enfants n’ont pas bonne presse non plus… On les place rapidement dans des établissements qui rappellent beaucoup plus le dressage des chiens que l’éducation des jeunes. Et quand ils ne vont pas bêtement se tuer sur les routes, on peut s’estimer heureux. Heureusement, dans ce monde glauque et hyper contrôlé, il y a le vieux Faber, une sorte de résistant qui offre à Montag un échappatoire. Comme quoi, l’espoir est permis, même dans les romans les plus sombres… mais je ne vous vendrai pas la conclusion de l’ouvrage : lisez-le !

Vaut-il encore la peine de lire ce roman aujourd’hui, soit plus de soixante ans après sa parution au milieu du XXe siècle ? Oui, bien entendu. D’abord parce que Fahrenheit 451 ne peut se laisser enfermer dans un « genre », en l’occurrence la S.-F., même si cela en est, bien entendu… Le style quasi poétique de Bradbury, ses phrases bien enchaînées, ses procédés elliptiques pour décrire les phénomènes, bref nous sommes en présence d’un ouvrage bien écrit, un ouvrage qu’on prendra plaisir à lire, qu’on soit un adepte de la littérature d’anticipation ou non.

Voici trois citations qui, comme je l’écrivais plus haut, peuvent s’avérer terrifiantes tellement on commence à se reconnaître dans la société technologique d’aujourd’hui.

La première : « Il y a plus d’une façon de brûler un livre, l’une d’elles, peut-être la plus radicale, étant de rendre les gens incapables de lire par atrophie de tout intérêt pour la chose littéraire, paresse mentale ou simple désinformation. »

La deuxième : « Les classiques ramenés à des émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte rendu de deux minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. »

Et voici la troisième : « Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de “faits”, qu’ils se sentent gavés, mais absolument “brillants” côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. »

Voici ce qu’écrivait Brad Bradbury en 1953… Il n’avait pas anticipé le livre numérique, toutefois. Mais, bon… il a pensé l’essentiel !

Ray Bradbury. Fahrenheit 451. Denoël, c1953, 1955.

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À propos du Sourire d’Hélène Châtel (Des nouvelles du bout de l’île)

Je n’ai pas l’habitude de faire la promotion de mes ouvrages. Je n’en ai pas l’habitude parce que j’éprouve une certaine pudeur à le faire. Se mettre soi-même en valeur n’est pas une chose évidente pour moi. Pourtant, depuis que j’ai adopté le service d’impression à la demande d’Amazon, j’ai écoulé trois fois plus de bouquins en version papier qu’en version numérique. Étrange, me direz-vous, parce que la version numérique coûte moins cher… Il faut croire que les gens tiennent encore à l’objet livre, qu’ils ne sont pas prêts encore à le remplacer en totalité par le numérique. Ce n’est pourtant pas mon cas : je lis presque exclusivement en numérique depuis l’achat de ma première liseuse Sony eReader à l’automne 2011. Et franchement, je lis encore plus qu’avant… Sans compter que mes lectures sont plus diversifiées aussi, plus éclatées. Et peut-être est-ce un effet de l’âge, mais « posséder » des livres ne m’intéresse plus. Nous vivons à l’ère de la location : les plate-formes de streaming pour la vidéo et la musique l’illustrent fort bien. C’est un peu la même chose pour le livre numérique : les livres achetés à la boutique Kindle ne vous appartiennent pas vraiment… et le service Kindle Illimited reprend le même principe des plateformes que Spotify pour la musique. Le monde a changé, et la manière de « consommer » de la culture aussi, même si certains artistes locaux en font les frais.

Je suis moi-même un artiste local… et, même si j’ai vécu à l’autre bout du monde pendant plusieurs années, mes écrits portent sur le bled dans lequel j’ai grandi, là où j’ai rencontré mes amis, là où j’ai vécu mes premières amours. Et Des nouvelles du bout de l’île en est l’incarnation directe avec ses quatorze textes dont la plupart sont basés sur des souvenirs qui, involontairement, remontent à la surface de la conscience du narrateur. En littérature, nous appelons ça une épiphanie.

Le premier texte de ce recueil en est une : Le sourire d’Hélène Châtel. Parmi les commentaires que j’ai reçus, celui-ci revient le plus souvent : Cette fille a-t-elle vraiment existé ? Est-ce vrai, cette histoire ? Pourquoi s’est-elle volontairement donnée la mort ? À toutes ces questions la réponse est oui, sauf pour la dernière. En effet, je ne saurai jamais pourquoi cette jeune fille, alors qu’elle avait à peine vingt ans, s’est tuée. À l’époque, une copine m’a dit que c’était le résultat d’une rupture brutale avec son amoureux. Euh… peut-être… mais je ne le sais pas et le saurai jamais.

Au début des années 2000, j’ai retrouvé sa sœur sur le Web. Elle travaillait comme infirmière dans un établissement dédié à la santé mentale. J’ai osé lui écrire… Elle m’a répondu, bien qu’elle ne se souvenait pas de moi. À sa décharge, je dois dire que j’étais un garçon timide et que je ne l’avais vue qu’une dizaine de fois au parc St-Jean-Baptiste à Pointe-aux-Trembles alors que je n’étais âgé que de douze et treize ans. Enfin… Après un échange de quelques courriels, elle n’a pas voulu me parler de la mort de sa petite sœur. J’ai compris que, même vingt-cinq ans plus tard, cette perte avait causé un traumatisme irrémédiable au sein de la cellule familiale. Je n’ai pas insisté.

Oui, j’ai connu Hélène Châtel, et cette nouvelle restitue l’essentiel de l’impression qui s’est imprégnée dans ma mémoire. Certes, je ne l’ai pas fréquentée beaucoup, et mon interaction avec elle s’est limitée à quelques phrases prononcées ici et là, et maladroitement la plupart du temps, mais jamais je n’ai pu oublier cette fillette, tellement son image s’est fortement gravée dans mon esprit. Dans la vie d’un individu, il y a des impressions comme ça : elles perdurent en nous jusqu’au dernier jour.

Ian McEwan : L’intérêt de l’enfant

Je ne connais pas beaucoup cet auteur, même si j’ai lu son roman Amsterdam il y a quelques années. D’ailleurs, le contexte psychosocial de l’intrigue de L’intérêt de l’enfant s’avère assez semblable à Amsterdam : vacillement en période de vieillissement, bris du couple, priorité à la carrière, absence d’enfants, justement en raison de cette carrière qui vacille aussi… L’un comme l’autre, ces romans abordent la question de la condition humaine de personnes pourtant privilégiées par le destin. Personnes vieillissantes en perte de contrôle, sans doute parce que, justement, ils acceptent mal de vieillir… Autre point commun à plusieurs romans de McEwan (Amsterdam, mais aussi Expiation) : la dimension éthique des histoires que nous raconte cet écrivain britannique.

L’héroïne de L’intérêt de l’enfant est juge à la cour de Londres. Son expertise repose sur le jugement de causes familiales : divorce, garde des enfants, etc. Dans le cas qui nous préoccupe, elle doit statuer sur le droit d’un jeune homme de dix-sept ans qui, atteint de leucémie, refuse de recevoir une transfusion sanguine. Ce refus est motivé par des raisons religieuses ; il est Témoin de Jéhovah. Même si ce refus équivaut à un suicide, ses parents le soutiennent dans ce choix en accord avec leurs convictions. Au cours du procès, Fiona (la juge) suspend l’audience pour rendre visite au jeune homme à l’hôpital. Après, elle rendra sa décision, dit-elle. Ce fut une visite agréable, une rencontre marquante. Malgré le tragique de la situation, la juge et le jeune homme trouve le moyen de discuter poésie, musique et religion. Il sort même son violon pour jouer une pièce du folklore irlandais, et elle finit par chanter sur cet air… Le jeune homme est beau, talentueux. Il a toute la vie devant lui, mais il est convaincu du bien-fondé de sa décision de ne pas accepter cette transfusion sanguine. Fiona est consciente que le jeune homme est conscient… mais, de retour à la cour, elle stipule dans son jugement – sans doute un des plus beaux passages du roman – qu’en vertu de la jurisprudence relative à l’intérêt de l’enfant elle donne raison à l’hôpital qui procède à la transfusion sanguine… Résultat : le jeune homme est sauvé, ses parents soulagés.

Mais voilà que le jeune homme cherche à entrer en contact avec la juge. Au départ, ce sont des lettres auxquelles elle ne répond pas. Puis un jour, alors qu’elle est en séance dans une petite ville de la région, il se présente devant elle, trempé jusqu’aux os par la pluie battante. Elle le reçoit, lui parle et met le jeune dans un taxi afin qu’il retourne sans attendre chez ses parents. Pendant ce dernier échange, quelque chose a vacillé, un événement fortuit qui bouleverse la décision – pourtant fort équilibrée – initiale basée sur l’intérêt de l’enfant. Mais je ne peux vous en dire davantage sans casser votre plaisir à lire ce beau roman.

On ne se reconnait sans doute pas tous dans les personnages des romans de Ian McEwan, mais je suis convaincu qu’on apprécie de les lire, peu importe qu’on soit familier ou non avec les fondements du droit. Dans L’intérêt de l’enfant, l’auteur pose un problème éthique brûlant d’actualité en cette période où le religieux effectue un retour dérangeant au sein de nos sociétés occidentales. Même si on n’appartient pas à l’élite politique et judiciaire, on appréciera la part d’universel dans ce roman qui transcende la condition d’une femme privilégiée de la société occidentale. Car tous nous vieillissons, et tous nous sommes confrontés à des choix dictés par nos croyances, peu importe leur nature.

McEwan, Ian. L’intérêt de l’enfant / traduit de l’anglais par France Camus-Pichon. Gallimard, 2015

Ian McEwan : Amsterdam

Ian McEwan est l’auteur du roman Expiation (Atonement) qui est à l’origine du film du même nom, le très beau film du réalisateur britannique Joe Wright. Le film Expiation m’a conquis pour ses images, sa musique, son scénario et, enfin, sa narration de type classique. Rien de tel, toutefois, dans Amsterdam dont chacun des chapitres met en scène, en parfaite alternance, Clive et Vernon, deux amis qui se fréquentent depuis plus de trente ans. Le premier, Clive, est un célèbre compositeur de musique classique qui, au moment des faits, a reçu la commande d’écrire une symphonie dédiée au millénaire – l’an 2000. Le second, Vernon, est à la tête du journal londonien The Judge, un journal respectable qui se doit de l’être un peu moins s’il veut augmenter son lectorat, seul moyen d’assurer sa survie dans un mode médiatique férocement compétitif. Les deux amis appartiennent à la génération des baby boomers, de ces individus « nourris dans la situation d’après-guerre du lait et du jus vitaminé de l’État, puis soutenus par la prospérité timide, innocente de leurs parents, pour atteindre l’âge adulte en une période de plein emploi, d’universités nouvelles, de bons livres de poche, sous le règne néoclassique du rock and roll et des idéaux qu’on pouvait se permettre ». Conscient de leurs privilèges, McEwan ajoute: « Lorsque les barreaux de l’échelle s’étaient rompus derrière eux, lorsque l’État était passé de la providence à la mise au pas, ils se trouvaient déjà en sûreté, ils avaient consolidé et entrepris d’établir tel ou tel élément de leur existence – goût, opinion, fortune. »

Amsterdam débute à l’enterrement de Molly Lane, la maîtresse commune de Clive et Vernon qui en ont gardé un souvenir impérissable. Mais Molly a aussi été l’amante du ministre des Affaires étrangères, Julian Garmony, avant d’unir sa destinée à George Lane, un homme terne, mais riche, qui a su créer le vide autour d’elle, au point de refuser l’entrée à chacun d’entre eux pendant la lente agonie de sa femme. De cela, Clive et Vernon lui en veulent, bien entendu. Et ils en veulent aussi au ministre Garmony qui ne s’est jamais gêné pour les mépriser, surtout Clive dont il décrie la musique. Or, quelques jours après l’enterrement, George contacte Vernon pour lui remettre des photographies de Garmony prises par Molly à l’époque où elle fréquentait ce ministre qui, bien entendu, ne l’était pas encore. Ces photos fort suggestives le montrent en petite tenue féminine, presqu’en travesti. Vernon y voit l’occasion rêvée de rehausser les ventes de son journal en provoquant un scandale politique sans précédent. Contre l’avis de Clive qui, malgré sa haine du ministre, se refuse à adopter une telle conduite, Vernon publie ces photos à la une du Judge, ce qui entraîne sa chute, puis sa démission. Pendant ce temps-là, Clive est en plein processus de création, situation difficile qui le conduit aussi à certaines extrémités. Pourquoi avoir choisi Amsterdam comme titre de ce roman ? Tout simplement parce que c’est dans cette ville que se conclut le récit, lors d’une réception pendant laquelle les deux amis, brouillés puis réconciliés, se rencontrent, la veille même de la première de la Symphonie du millénaire.

Il y a tout de même un élément commun entre Expiation et Amsterdam. En effet, dans les deux cas, une question d’éthique est à la source du déclenchement d’une série d’événements qui conduisent les héros à leur perte. Dans Amsterdam, toutefois, l’accent est davantage mis sur la morale, l’ambition, l’hypocrisie, les jeux malsains, bref la complexité des relations humaines en cette fin de siècle, alors que, dans Expiation, c’est la culpabilité, l’attitude du héros face à sa faute, qui est le moteur du récit. Dans Amsterdam, le comportement moralement douteux des deux héros ne donne pas lieu à l’expression d’une culpabilité, et cela tient sans doute à la conclusion du récit que je vous invite à découvrir par vous-même.

Que penser d’Amsterdam ? À mon avis, il s’agit d’un très beau roman dont on a gâché la fin… Beau roman parce qu’il fourmille de pages sublimes sur le vertige de la création au moment où tout homme est en proie au doute quand la mort approche en raison du processus normal de vieillissement des corps. D’ailleurs, les deux amis ne craignent pas de regarder la mort en face. En témoigne ce passage : « La résidence médicalisée, la télé dans la salle commune, le loto, et les vieillards avec leurs clopes, leur pisse et leur bave. Il ne l’accepterait pas ». C’est de Clive que l’auteur parle, ce même Clive qui, en cas de maladie grave, propose un pacte de suicide assisté à son ami Vernon qui l’accepte sans problème. Alors, que reste-il à faire ? « Créer quelque chose, et mourir », la création étant « une façon de nier le hasard qui nous engendre, et d’écarter de soi la peur de la mort » . Un beau roman, donc. Et qui, en plus d’être beau, s’avère très éclairant sur la société contemporaine, notamment la société anglaise des années d’après Thatcher. Mais Amsterdam est un roman dont la fin est gâchée, toutefois, parce qu’à ces pages sublimes succède une conclusion grotesque, une farce macabre à laquelle je n’ai pas cru un seul instant. Cela dit, plusieurs critiques pensent autrement. Tout jugement est arbitraire, comme on sait. Mais ce qui ne l’est pas, c’est que Ian McEwan est un écrivain majeur de la littéraire anglaise du tournant du siècle, du vingtième, bien entendu.

Né en 1948 à Aldershot (Royaume-Uni), Ian McEwan écrit depuis les années 1970. Il a publié plusieurs romans, recueils de nouvelles et œuvres dramatiques, notamment des scénarios pour le cinéma. Parmi ses romans les plus marquants, citons Un bonheur de rencontre (Seuil 1983), Les chiens noirs (Gallimard 1994) et Expiation (Gallimard 2001). Amsterdam s’est mérité le prestigieux Booker Prize en 1998. Pour en savoir davantage sur Ian McEwan, je vous invite à consulter son site web.

Ian McEwan. Amsterdam / traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux. Gallimard, 2001.

G.-J. Arnaud : La Compagnie de glaces

Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais été un adepte des romans de science-fiction. Plus jeune, j’ai lu quatre ou cinq titres parmi lesquels figurent 1984 de George Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Un bonheur insoutenable d’Ira Levin. Mais voilà que, le 31 octobre dernier [2011], on annonçait que la Terre venait de franchir le cap des sept milliards d’individus et que, le même soir, dans un entretien accordé à Céline Galipeau, au Téléjournal de Radio-Canada, l’astrophysicien Hubert Reeves prédit, de sa petite voix fluette, que l’espèce humaine ne survivra pas au prochain siècle. Vous, je ne sais pas, mais moi cela m’a ébranlé… Le soir même, je suis allé marcher dans mon quartier, réfléchissant à ce qui venait d’être dit : ça ira pour moi, ça sera plus difficile pour mon fils mais, pour mon petit-fils ou ma petite-fille, ça deviendra carrément impossible. Je n’ose moi-même imaginer ce qui se passera… mais d’autres l’ont fait et ce, depuis longtemps. Et c’est ce qui explique ce nouvel intérêt pour la S.-F.

G.-J. Arnaud fait partie de ces auteurs qui se sont amusés à imaginer le monde après un cataclysme majeur. Le résultat en est La Compagnie des glaces, une épopée post-apocalyptique dans laquelle le monde est entré dans une nouvelle ère glaciaire suite à l’explosion de la lune dont la poussière empêche les rayons du soleil de pénétrer. D’où cette glace qui recouvre la surface de la Terre. Après le cataclysme, seules les sociétés de chemin de fer peuvent fonctionner. Elles prennent alors le contrôle des villes qui sont érigées sur des rails et qui, par le fait même, sont mobiles. La Compagnie n’est pas seule, toutefois… et se retrouve perpétuellement en guerre contre d’autres sociétés qui fonctionnent sous le même modèle. Le héros de ce premier tome est Lien Rag, un glaciologue qui s’intéresse de trop près aux Hommes-Roux, des hommes à fourrure rousse qui peuvent supporter le grand froid. Depuis l’ère glaciaire, on connaît peu ces hommes qu’on assimile à des animaux. D’ailleurs, en ces temps de totalitarisme politique, l’ethnologie devient une science suspecte, voire carrément proscrite. Mais Lien déjouera les plans du pouvoir et, à la fin du volume, fera une découverte étonnante…

Georges-Jean Arnaud est un auteur français né en 1928. Il a pratiqué tous les genres en recourant à des dizaines de pseudonymes. Fort de ses 98 épisodes, La Compagnie des glaces serait, selon Wikipédia, la plus longue série de romans de science-fiction jamais écrit par un auteur seul… Je ne sais pas s’il s’agit d’un grand roman ou non, et j’ignore encore si je me taperai les 97 volumes restants, mais j’ai aimé celui-là que j’ai dévoré en quelques jours dans les transports publics. Seule ombre au tableau : le livre, dans le futur de G.-J. Arnaud, est véhiculé sur support papier… mais, au début des années 1980, peut-être n’était-on pas prêt à envisager la lecture numérique comme un acte quotidien.

G.-J. Arnaud, La Compagnie des glaces. Fleuve noir, c1980.

Les deux premiers tomes sont maintenant disponibles en format numérique à la boutique Kindle d’Amazon Canada.

2011, rév. 2017

Paul Laurendeau : Nos premières cruautés

J’ai été étonné d’apprendre que Paul Laurendeau avait écrit un roman sur l’enfance. Étonné parce que, même si je le connais depuis les années de collège, je sais assez peu de choses sur lui, car Paul s’exprime rarement sur son passé, pour ne pas dire jamais. Certes, je sais qu’il a grandi à Repentigny, une petite ville de la banlieue est de l’île de Montréal. Une ville que les résidents de Pointe-aux-Trembles connaissent bien parce qu’elle est située juste de l’autre côté du pont Le Gardeur, ce point de confluence de la rivière des Prairies et du fleuve St-Laurent qui constitue en quelque sorte la frontière naturelle entre Montréal et Lanaudière. Dans l’enfance de Paul Laurendeau, comme dans la mienne, Pointe-aux-Trembles était une petite ville industrielle dont la plupart des habitants travaillaient dans les usines de Montréal-Est alors que Repentigny, première ville à l’est en quittant l’île, correspondait davantage à l’idée qu’on pouvait se faire d’une vraie ville de banlieue, dortoir domiciliaire majoritairement peuplé par des familles exerçant des professions libérales : enseignants, ingénieurs, fonctionnaires, etc.  Autrement dit, dans les années 1960, du point de vue des Pointeliers, Repentigny étaient une ville de « riches »… Aujourd’hui, les choses ont bien changé : je suis revenu vivre à Pointe-aux-Trembles, qui ressemble de moins en moins à la petite ville de mon enfance, alors que Paul, lui, à son grand retour au Québec en 2008, a préféré s’installer dans les Basses-Laurentides, une banlieue géographiquement opposée à Repentigny. Il faut dire que, de nos jours, Repentigny ne ressemble plus vraiment à celle de Nos premières cruautés… car, si Pointe-aux-Trembles a changé pour le mieux (utilisation à des fins communautaires et publics du vieux collège et du couvent, restauration du moulin du XVIIIe siècle, aménagement du bord de l’eau), ce n’est pas le cas de Repentigny. En effet, ses élus ont construit des centres commerciaux le long de l’autoroute et a massacré le bord du fleuve en multipliant les projets immobiliers domiciliaires. Pas étonnant que l’ami Paul ait préféré installer ses pénates dans une autre banlieue, plus champêtre, plus éloignée, de manière à tourner le dos à son enfance, sans toutefois la renier.

Cela dit – et il est essentiel de le dire –, l’action de Nos premières cruautés se déroule dans la banlieue fictive d’Irénéville, et cette volonté de l’auteur, le lecteur n’a pas d’autre choix que de la respecter parce que, contrairement à mon propre roman sur l’enfance (Le bout de l’île, 2010), Paul Laurendeau ne joue pas la carte du réalisme et, si le cadre temporel du roman est bien circonscrit (les quelques années qui précèdent la séparation des Beatles au printemps 1970), il n’en est pas de même pour le cadre spatial. En effet, la quasi intégralité du roman se déroule dans le quartier du narrateur, un espace ne comprenant que de deux ou trois rues délimitées par un boisé et un parc. On ne sait rien d’autre sur cette ville de banlieue, si ce n’est qu’elle comprend de nombreux espaces verts à l’état encore sauvage, espaces qui feront la fortune des promoteurs immobiliers une décennie plus tard… Bref, personne ne peut associer Irénéville à Repentigny en lisant ce roman. On ne sait pas même qu’elle est située en bordure du grand fleuve…

Dans Nos premières cruautés, Paul Laurendeau s’attaque à la période la plus importante de la vie de tout individu en ce monde : la petite enfance. Dans son style habituel, reconnaissable entre tous, il raconte les hauts et les bas de la vie d’un garçon avant même qu’il ne s’assoit sur les bancs d’école et ce, jusqu’à la veille de l’apparition des premiers poils au menton. Le récit se déroule dans une banlieue de Montréal, mais cela n’a guère d’importance, au fond, car Nos premières cruautés n’est pas un roman ancré dans l’Histoire, bien que les références musicales qui parsèment le récit (non explicitées, toutefois) nous permettent de nous situer dans le temps. D’ailleurs, pour un peu, on se croirait dans sa Trilogie domaniale (que vous devez absolument lire, si ce n’est pas déjà fait) tellement on a l’impression parfois de côtoyer un monde étrange où les filles s’appellent Cégismonde, Ténaïde, et les garçons, Caporal, Primo, Pohl…

Je ne sais pas pour vous, mais moi j’adore les récits de l’enfance. Ils nous permettent de remettre les pendules à l’heure, de nous rappeler qu’il n’y a pas de « tendre » enfance, car il s’agit toujours d’une période de la vie partagée entre des guerres de quartier, de l’intimidation, du harcèlement (même sexuel, parfois), mais aussi – fort heureusement – de grandes amitiés où la solidarité des clans qui se font et se défont au gré des événements joue un rôle crucial dans le développement des individus en devenir. C’est cette enfance-là que décrit Paul Laurendeau dans Nos premières cruautés, un récit haut en couleur dans lequel les adultes brillent par leur absence. En effet, les enfants sont entre eux, et c’est entre eux qu’ils parviennent à trouver des solutions aux conflits parfois très violents qui les animent.

Tout peut bien changer autour de nous, les villes comme les individus, mais l’enfant en nous ne change jamais, lui, car, quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise par la suite, on ne sort jamais du pays de l’enfance. Personnellement, je tiens Nos premières cruautés comme une œuvre majeure qui vient prendre place parmi les récits de l’enfance qui ont marqué l’histoire de la littérature, des Allumettes suédoises à Sa majesté les mouches. À lire sans tarder, surtout en été, une saison propice au juste retour sur soi.

Paul Laurendeau, Mes premières cruautés, ÉLP éditeur, 2017, disponible sur toutes les plateformes, y compris sur 7Switch

Mustapha Bouhaddar : Lettre à Fernando Pessoa

Parfois, j’aime lire des auteurs inconnus. Des auteurs qui ne seront probablement jamais publiés dans la chaîne éditoriale traditionnelle du livre. C’est entre autres pour cela que je m’adonne à la lecture numérique depuis plusieurs années : les possibilités de découverte sont infinies par rapport au papier. Mustapha Bouhaddar est un de ceux-là, c’est-à-dire un auteur pas très connu qui publie chez des petits éditeurs, voire en auto-édition. En effectuant des recherches sur Amazon.ca sur Fernando Pessoa, je suis tombé par hasard sur son roman intitulé tout simplement Lettre à Fernando Pessoa. Et je me le suis immédiatement procuré.

Ce roman raconte les tribulations d’un étudiant marocain à Paris qui loge dans un sous-sol sans fenêtre en échange de quelques services domestiques. Un étudiant en mathématiques… mais fortement attiré par la littérature qui guide en partie sa vie. C’est peut-être cet aspect qui m’a séduit parce que moi-même j’ai toujours considéré la littérature comme une activité qui aide à vivre, et non simplement comme un produit culturel destiné à me divertir. Chaque chapitre du roman débute par un passage d’une œuvre de Pessoa, la plupart du temps il s’agit du Livre de l’intranquilité, une œuvre magistrale qu’on n’en finit jamais de lire… et dont je souhaite ardemment la publication en version numérique. Après avoir cité un passage que l’auteur associe à une adresse à l’écrivain (d’où le titre de Lettre du roman), Bouhaddar raconte ses déboires avec des femmes à la fois attirantes et menaçantes. Il y a la jeune fille qui couche avec son logeur deux fois plus âgé qu’elle afin de payer ses études. Il y a Malika, la jolie marocaine qui travaille dans un bureau d’avocats. Il y a Marilène, une étudiante portugaise dont il est amoureux. Et il y a aussi Hortense, cette héritière rencontrée dans l’enterrement de son grand-père avec Raymond, cet arriviste, un juif sépharade du Maroc.

Le narrateur quitte bientôt son sous-sol bancal pour se retrouver dans un appartement chic du 5e arrondissement de Paris avec un loyer payé pour une période de deux ans… Son logeur, atteint d’un cancer, lui offre ce cadeau pour lui permettre de terminer ses études. Un cadeau du sort, comme l’écrit le narrateur qui, en cela, demeure assez proche de la culture arabo-musulmane où tout est écrit…

Ce roman, dont l’auteur est en constant dialogue avec Fernando Pessoa, constitue une agréable découverte. Certes, le récit n’est pas sans naïveté, et on sent la jeunesse (mais la profonde culture littéraire aussi) sous cette plume qui a su me charmer. Franchement, j’ai passé un bon moment et j’en recommande la lecture à tous ceux qui ne voient pas uniquement la littérature comme un mode de divertissement. Et Fernando Pessoa, ce grand auteur portugais, vaut bien ce détour.

Mustapha Bouhaddar. Lettre à Fernando Pessoa. Mon petit éditeur, 2016. Disponible sur la plupart des plateformes, y compris la boutique Kindle d’Amazon Canada.