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Ceux qui restent…

Après la dévastation des îles des Antilles par l’ouragan Irma, les journalistes n’ont pas manqué de souligner le retour des touristes québécois à l’aéroport de Montréal. C’était vraiment touchant de voir tous ces gens s’embrasser en famille, convaincus d’avoir échappé à une mort certaine… De retour de ces clubs de vacances, où ils se sont fait servir par des larbins dix fois moins payés qu’eux, ils n’ont rien trouvé de mieux à faire que de pleurer et crier devant les caméras, allant même jusqu’à se plaindre des autorités canadiennes qui auraient mal gérer la « crise ». Comme si le Canada avait pour mission d’affréter des avions pour venir au secours des touristes avinés. Comme si le Canada pouvait se poser sans autorisation sur une piste d’aéroport en territoire étranger. Ce n’est pas si simple, vous savez. Mais les Français l’ont fait, eux, me direz-vous. Les Anglais et les Néerlandais aussi. Ces îles leur appartiennent… Je sais que vous le regrettez, mais le Canada, ce beau et grand pays, n’a malheureusement pas de colonies outremer… Sans doute parce que nous étions nous-mêmes une colonie pendant plus de deux cents ans. Française d’abord, britannique ensuite. Mais le colonialisme, aujourd’hui, a pris une nouvelle forme qui le rend tout aussi vivant, et la propension de ces touristes à jouer les pachas dans les mers du sud en constitue un exemple éloquent.

Les journalistes aiment bien jouer la carte de l’émotion en structurant leurs reportages comme une mise en scène d’une pièce de théâtre. Il est vrai qu’il est moins coûteux de se déplacer à l’aéroport que d’aller voir sur place ce qu’il advient de ceux qui restent…

Parce que c’est là que le bât blesse… Que fait-on de ceux qui restent ? À l’exception d’un billet dans Le Devoir, je n’ai pas entendu une seule personne s’inquiéter de ceux qui sont restés sur place, de ceux qui, de toute façon, n’avaient nulle part où aller… Pas une qui se soit inquiétée du garçon qui lui servait son cocktail au bord de la piscine. Je ne sais pas pour vous, mais moi j’éprouve un profond malaise devant un tel manque de générosité, de compassion, d’empathie envers ses semblables. Avec leurs larmes indécentes, ils ont surtout montré à la face du monde leur égoïsme fondamental. Moi, qui suis comme eux de ce pays, j’ai honte pour eux, j’ai honte pour nous.

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Accent

L’encyclopédie Wikipédia (wikipedia.fr 2013) définit l’accent comme « une particularité de diction d’un locuteur dans une langue donnée. » Il serait propre à une région ou un milieu social et pourrait se caractériser par des altérations du débit, de la prononciation et de l’intonation. Le Petit Robert (1987), lui, propose une définition un peu plus complète : « Ensemble des caractères phonétiques distinctifs d’une communauté linguistique considérés comme un écart par rapport à la norme (dans une langue donnée) ». Comme Wikipédia, il introduit cette notion de signe distinctif quand il définit l’accent.

L’accent est en quelque sorte la couleur du langage. Bien que le célèbre dictionnaire puisse bien maladroitement le considérer comme un « écart », il est un élément langagier ni négatif ni positif. En conséquence, à l’instar de la provenance géographique d’un individu, il serait parfaitement idiot d’en tirer avantage. Après tout, comme on ne choisit pas l’endroit où l’on naît, on ne choisit pas son accent non plus. On l’a, c’est tout et, quoi qu’on fasse, il est à peu près impossible de l’étouffer à jamais.

Cela dit, rien n’empêche qu’on puisse le moduler en fonction du lieu où on élit domicile. Chez un Québécois qui vit en France depuis quelques années, on constate forcément une certaine transformation dans sa manière de parler. Tout comme le Français qui vit au Québec. Pour nous, il a toujours l’accent français mais, quand il retourne en France, on s’accorde à lui trouver un accent québécois. En fait, avec les années, il finit par adopter bien malgré lui un accent hybride qui ne ressemble plus à rien, peu importe où il va. Bien entendu, ce phénomène s’applique aussi à toute personne qui pratique une langue étrangère, ce qui donne à cette langue d’emprunt une couleur particulière que d’aucuns trouvent charmante.

Il ne faut pas confondre l’accent et le parler local qu’on appelle – souvent faussement – le patois (dans les faits, certains patois sont de véritables langues qui, pour toutes sortes de raison, s’éteignent doucement). L’accent porte sur la façon de prononcer les mots, par sur les mots eux-mêmes.

Se moquer de l’accent de l’autre est une attitude indigne d’un homme accompli. Cela revient à se moquer d’une infirmité, d’un handicap, bref de ce qu’on ne peut changer – même si l’accent peut se moduler, comme je l’ai mentionné ci-dessus. En écrivant ces mots, il me revient en mémoire une émission à la télévision d’État au cours de laquelle une animatrice se moquait ouvertement d’une chanteuse québécoise qui vivait en France depuis quelques années. Elle s’amusait à lui faire prononcer des mots québécois. Même si la chanteuse se prêtait de bonne grâce à cet exercice destiné à faire rire les imbéciles, il était visible qu’elle se sentait mal-à-l’aise (je me demande encore aujourd’hui pourquoi elle n’a pas quitté le studio, comme d’autres l’ont déjà fait en pareille circonstance). À ce moment-là, je me souviens d’avoir eu honte de l’accueil réservé à cette auteure-compositrice-interprète qui, par la suite, n’est plus revenue chez nous – pas souvent à tout le moins.

L’accent, donc, est un phénomène linguistique qui pourrait être considéré comme un écart par rapport à la norme. Ainsi, il y aurait un accent québécois, signe distinctif de cette communauté par rapport au français de France, par exemple. Est-ce vraiment juste ? Il y a aussi beaucoup d’accents en France, tout comme en Suisse, en Belgique et même au Canada. Le développement des communications depuis les années 1960 a toutefois pour conséquence d’atténuer le phénomène et, dans une certaine mesure, de resserrer la norme langagière.

Il y a quelque temps, un lien sur Facebook pointait un article publié dans La Presse. L’auteur de l’article, un chroniqueur qui n’hésite jamais à flatter les bas instincts du bon peuple québécois, dénonçait un dramaturge qui, sur les ondes de la radio française, aurait osé critiquer l’accent québécois qu’il refuserait d’adopter (comme si on pouvait « adopter » volontairement un accent). Sur Facebook, il ne fallut pas trente secondes pour qu’un gars offre un visa permanent à cet auteur pour la France…

La langue française n’est pas un outil de discrimination envers les étrangers ou les gens issus de régions éloignées des grands centres urbains. La langue française est un outil de communication que partagent plusieurs États de la planète. L’accent n’est pas un frein à cette communication. Avec la mondialisation, il est appelé à s’atténuer. Par contre, la valorisation des lacunes (du genre : « C’est comme ça qu’on parle chez nous ! ») constitue un frein à cette communication, un frein à l’amitié entre les francophones du monde, un frein au progrès social.

Croche

Croche n’est pas un mot considéré officiellement de langue française. Et pourtant, il est fort utile à ceux qui l’emploient dans leur vie quotidienne, notamment au sens figuré. Son emploi au Québec relève sans doute de ce que nous pourrions appeler l’aspect émotif de la langue.

Pierre Turcotte, c2017 : https://pierreturcotteart.blog/

Quand je vivais à Genève, je parlais un français dit « international » de manière à me faire comprendre du premier coup par mes collègues et par mes étudiants. Malgré ma bonne volonté d’intégration, il m’arrivait, parfois, après une mauvaise nuit de sommeil, de dire à mes collègues en arrivant au bureau que je me sentais tout croche. Alors, on se moquait de moi. « Eh, ce mot n’existe pas en français ! » me disait-on. « Mais, demandai-je, perplexe, comment dit-on qu’une chose n’est pas droite ? » Personne ne savait… et je trouvais alors que la langue française était bien mal faite… car, à mes yeux, aucune autre expression ne pouvait décrire mon état.

Me sentir croche signifiait que j’avais passé une mauvaise nuit, que je ne me sentais pas bien, physiquement ou moralement, que je n’étais pas d’équerre, comme disait ma mère. En raison de son image (une chose croche est une chose pliée, crochue, brisée), il parle tout de suite aux gens qui partagent une même culture. Bien entendu, en France ou en Suisse, ça ne passait pas, le mot croche n’étant employé que pour qualifier une note de musique. J’ai dû renoncer à l’emploi de ce mot, sauf que, de temps en temps, le Québec en moi ressortait au grand jour. C’était humain, j’imagine. Comme on dit, on peut sortir un gars du Québec, mais on ne peut sortir le Québec du gars. Cet adage un peu idiot est usité dans de nombreux pays…

Pour conclure, rappelons que le mot croche s’emploie aussi au Québec pour désigner une personne malhonnête, quelqu’un qui n’est pas net, quoi. Mais il s’avère néanmoins plus parlant quand on l’utilise pour ce qui est mal fait, ou fait n’importe comment, comme dans il travaille tout croche. Dans le cas illustré ci-dessus, c’est au sens figuré, bien entendu, que je l’avais utilisé.

Soixante ans (3 de 3)

Bref, je suis vieux, sans être un vieillard. Ah le pouvoir des mots ! Je suis prêt à me déclarer « vieux », mais je refuse qu’on me désigne comme un vieillard… Comme s’il y avait un âge intermédiaire dans la vieillesse, un âge au cours duquel des vieux seraient plus vieux que d’autres… car, s’il existe bel et bien une distinction entre un vieux et un vieillard, elle ne tient pas à l’âge, mais plutôt à la condition physique et mentale de la personne vieillissante. Un vieillard s’avère forcément plus vieux qu’un vieux… mais bien malin celui qui saurait dire à quel âge de sa vie un vieux devient un vieillard !

Bon, soixante ans. Même s’il y en a plus derrière que devant, on continue. L’avantage de devenir vieux, car il y en a un – et même plus d’un –, c’est qu’on se soucie moins du qu’en dira-t-on, du jugement que les autres portent sur nous. Sans doute parce qu’on n’a plus de temps à perdre. Ça permet de faire sauter quelques barrières…

Mais revenons sur cette notion de vieillesse. Selon le Petit Robert (2006), elle correspond à la « dernière période de la vie qui succède à la maturité. » Elle est « caractérisée par un affaiblissement global des fonctions physiologiques et des facultés mentales, et par des modifications atrophiques des tissus et des organes. » Pas très réjouissant, n’est-ce pas ? Surtout que personne n’y échappe, à la vieillesse, les riches comme les pauvres, les Américains comme les Africains. Certains ont la chance de la prolonger, souvent au-delà de sa limite naturelle. Reste à savoir s’il s’agit vraiment d’une chance…

Dans un numéro du Magazine littéraire (janvier 2008), le sociologue Pierre-Henri Tavoillot a fait un compte rendu de La vieillesse, un ouvrage de Simone de Beauvoir paru en 1970. Ce qui est réjouissant, dans cet essai, c’est que la vieillesse n’est pas niée pour elle-même comme on s’évertue à le faire aujourd’hui, notamment en la désignant par des termes d’un euphémisme puéril comme « l’âge d’or », « le bel âge », etc. Beauvoir rappelle que, si les vieux se disent toujours jeunes, c’est justement parce qu’ils nient la vieillesse, que celle-ci leur répugne autant qu’à la société tout entière qui la masque sous un voile teintée d’infantilisme dégradant. Elle rappelle aussi que : « Partout et en tout temps, être vieux signifie être laid, usé, dépendant, pauvre et malade. » Qu’on se le tienne pour dit.

Pour le « bel âge », on repassera…

Le problème de la vieillesse n’est pas la mort qui peut survenir à tout moment. Non, la mort n’est rien. Le problème, c’est l’ennui qui résulte de la raréfaction des projets. Ainsi, le vieux qui cesse de faire des projets sous prétexte que la mort est proche se condamne lui-même à mourir. Il prend volontairement sa retraite du monde, se laissant nourrir par le tout-venant en attendant qu’on le délivre d’une vie qui n’a plus de sens en elle-même. Comme le suggère Simone de Beauvoir, la seule façon de vivre sa vieillesse est simplement de continuer à faire ce qu’on a toujours fait : « Poursuivre des fins qui donnent un sens à notre existence. »

On en revient donc à cette notion de projet. Il ne faut jamais cesser d’en faire, tant pour soi-même que pour la collectivité. C’est la seule façon de vivre et, par conséquent, de vieillir.

Soixante ans (2 de 3)

Si, à soixante ans, on est vieux, cela ne veut pas dire pour autant qu’on cesse de faire des projets. Sinon, on meurt avant de mourir, on capitule sans avoir livré bataille, on plie l’échine alors que personne n’a commencé à y exercer son poids. Il importe donc d’avoir des projets.

Selon le Petit Robert (2006), un projet est « l’image d’une situation, d’un état que l’on pense atteindre. » Plus simplement, le projet est ce que l’on se propose de faire, à un moment donné. Voilà pour le dictionnaire. Certes, on n’a pas tort de définir ainsi ce qui, à mon avis, s’avère l’inscription de l’humain dans la temporalité. Et la temporalité, autrement dit le temps, n’est-ce pas l’écoulement de la vie elle-même ? En conséquence, la notion de projet est étroitement associée à la vie et, contrairement aux poètes qui, à l’instar de Georges Moustaki, chantent « la vie sans projet » (Le temps de vivre), cette vie-là, si c’est vraiment de la vie qu’il est question, ne vaut sans doute pas la peine d’être vécue. Le verbe qui découle de ce substantif est projeter, ce qui signifie : « Jeter en avant et avec force, souvent dans une certaine direction. » En un certain sens, faire des projets revient à se jeter nous-mêmes en avant dans une direction donnée. N’est-ce pas cela, au fond : se mettre en avant, s’élever au-dessus de sa condition et s’offrir à la vie dans ce qu’elle a de plus prometteur ? En conséquence, renoncer à faire des projets, c’est renoncer à la vie elle-même. Et soixante-ans n’est pas encore l’âge du renoncement, même si l’on doit forcément renoncer à certaines choses… mais certainement pas aux activités qui consistent à faire des projets !

Au fond, il importe peu de réaliser tous les projets qui naissent en nous. Si nous en réalisons un sur cent, cela suffit à faire de nous des vivants. Et pendant que nous élaborons les quatre-vingt dix-neuf autres, nous étudions, nous nous documentons, nous nous déplaçons pour évaluer leur faisabilité, bref nous acquerrons des connaissances que nous n’aurions jamais acquises si nous n’avions pas fait de tels projets. Personnellement, je ne saurais imaginer une autre manière de vivre que celle qui consiste à faire des projets. Quand je cesserai d’en faire, c’est que je serai prêt à mourir. J’aurai alors beaucoup plus que soixante ans…

Soixante ans n’est pas l’âge de mourir, du moins pas pour la plupart d’entre nous. Soixante ans, c’est même l’âge d’un nouveau départ, l’âge où on adopte un mode d’existence tourné vers la méditation, la connaissance de soi et celle du monde aussi. Ce n’est certes pas pour rien que d’aucuns débutent leur généalogie à cet âge-là ; la quête des origines est depuis toujours une activité de connaissance de soi et des autres, de la société et de l’État. Une vie sans examen, disait Socrate, ne vaut pas la peine d’être vécue. Alors, à soixante ans, il est grand temps de débuter cet examen…

Soixante ans (1 de 3)

Je viens d’avoir soixante ans. Ne me dites pas que nous sommes encore jeunes à soixante ans. Ne me le dites pas, même si cela part d’un bon sentiment. Je sais, vous connaissez des personnes de quatre-vingt ans qui font encore des « choses merveilleuses ». Ça aussi, je ne veux pas le savoir. D’abord, je n’aime pas l’emploi du mot encore ici. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On fait des choses ou on n’en fait pas. À la limite, on peut dire qu’on n’en fait plus, mais certainement pas qu’on en fait « encore » ! Et puis, qu’entendez-vous par des « choses merveilleuses » ? Encore un abus de langage. Vraiment, il n’y pas de quoi s’émerveiller du fait qu’un individu de soixante ans peint une toile ou complète un puzzle. N’importe quel débile peut peindre, écrire, courir. À vingt ans comme à soixante. Alors, ne trichez pas avec moi, d’accord ? Soyez honnête et comprenez d’emblée qu’il serait aussi futile qu’inutile de poursuivre vos encouragements en énonçant, par exemple, des clichés tels que « c’est dans la tête qu’on est vieux ». Je n’ai que faire de vos propos convenus, insignifiants. Des propos rebattus depuis la nuit des temps qui ne servent qu’à faire avaler la pilule à l’homme vieillissant, à le détourner de l’essentiel, de ce qui compte vraiment, de ce qui a encore un sens pour lui à la veille de tirer sa révérence. S’il-vous-plaît, ne vous évertuez pas à gâcher les dernières années de sa vie, de ma vie puisque, en l’occurrence, c’est de moi qu’il s’agit ici, moi qui viens d’avoir soixante ans, qui les ai eus cette année…

Soixante ans, ça représente sans aucun doute un âge qui appelle le respect mais, qu’on le veuille ou non, cela n’en fait pas moins de nous un vieux. Ouvrez l’œil, prêtez attention : il ne se passe pas un jour sans que les médias annoncent le décès d’une personne dans la soixantaine. Un artiste, un écrivain, un politicien. Donc, cessez de dire des bêtises ou passez votre chemin.

Soixante ans, c’est vieux, donc. C’est une affaire entendue sur laquelle je ne reviendrai plus. À soixante ans, on commence à faire de l’ordre en soi, à se préparer à mourir. En soi et hors de soi. Si vous n’avez pas fait votre testament, il est grand temps de passer chez un notaire. Il faut s’occuper de ses archives aussi, de ce qu’on veut léguer à nos proches, même s’ils finiront peut-être par tout foutre à la récupération par la suite. Ce n’est pas si grave, au fond. Ce qui va advenir après nous ne devrait en aucun cas constituer une source de préoccupation, d’inquiétude. Déjà, si vous pouvez laisser vos choses en ordre, tout le monde appréciera. Vous n’avez pas à chercher plus loin.

Ce qui est encore plus important, par contre, c’est l’ordre en soi. Les regrets, les occasions ratées, tout ce qui empoisonne l’homme vieillissant : ça, il faut le régler de manière à ne ressentir qu’une seule chose au moment de quitter ce monde : la paix de l’âme.

Écrire est un sacerdoce

en plein travail de révision d'un manuscrit (1985, photo: Lyne DesRuisseaux)
En 1985, alors que je révisais un manuscrit (Crédit photo: Lyne DesRuisseaux)

Écrire un roman tient du sacerdoce, de l’oubli de soi au dépend d’un projet dont on ne connaît ni les tenants ni les aboutissants. Écrire aujourd’hui représente une forme supérieure d’abnégation. Tout comme l’Être heideggérien qui se manifeste dans son retrait, l’écrivain contemporain s’oublie lui-même pour mieux se retrouver. Écrire c’est partir de sa propre vie pour en créer d’autres, y compris la sienne. Peu importe le genre littéraire auquel on s’adonne, c’est toujours comme ça que ça se passe : on se retrouve seul avec soi-même, comme au dernier jour de sa vie, et on crache le venin. C’est tout.

L’écrivain du XXIe siècle, surtout s’il est Québécois, doit, tout en écrivant, gagner sa vie, vaquer à l’entretien de la maison, s’occuper de ses enfants. Alors, quand il ressent le besoin irrépressible d’écrire et qu’il s’évertue à décrire par des mots ce qui gît en lui, il doit se donner les moyens, coûte que coûte, de le faire. En conséquence, le temps de l’écriture est celui qu’il vole à son sommeil, à ses loisirs, à son repos. Pour écrire, donc, il dort une heure de moins, rogne des jours de vacances, utilise des journées de maladie pour faire avancer son projet. Et peu à peu il construit une œuvre au mépris de ceux qui, quand il s’en ouvre, le regarde avec un sourire en coin, comme s’ils n’y croyaient pas. Écrire, disait Henry Miller, c’est forcer la confiance des autres. Il ne croyait pas si bien dire…

Il construit son œuvre, donc, comme d’autres construisent des maisons. À la différence près, toutefois, que lui ne sait absolument pas s’il en sortira un produit susceptible d’intéresser un éditeur, ce gourou subventionné des temps modernes qui a droit de vie ou de mort sur son projet. Bref, celui qui sacrifie son sommeil et ses loisirs à son projet littéraire ignore s’il sera publié ou non. Si la réponse est positive, il fera partie des 3% des auteurs publiés chaque année au Québec et, dans ces 3%, d’un pourcentage sans doute encore plus négligeable d’auteurs qui seront lus par plus de 500 personnes, la moyenne des ventes des romans québécois se situant autour de 300 exemplaires.

Si, malgré tout ça, vous persistez à écrire, alors votre activité tient du sacerdoce. C’est tout.