Archives pour la catégorie FICTION

Quand Jean-Luc avait bu…

Quand Jean-Luc avait bu, il était prêt à se battre pour la moindre cause. Et même sans boire, il pouvait en étonner plus d’un. Je me souviens d’un soir de janvier où l’aventure avait bien failli tourner au vinaigre. Nous avions bu quelques verres au second étage d’un grand bar de la rue Saint-Denis. C’est dans ce bar d’ailleurs qu’est né notre projet d’écrire un téléroman pour se sortir de l’impasse professionnelle dans laquelle nous étions. Lui travaillait comme journaliste dans une revue de bricolage ; moi, je m’apprêtais à entreprendre des études de maîtrise en sciences de l’information. Bref, nous n’étions rien… pauvres et sans avenir à la fin de la vingtaine. C’était du moins ainsi que nous nous percevions.

Donc, un soir un peu plus arrosé que d’habitude, un soir où nous avions décidé de nous lancer dans la rédaction d’un feuilleton télévisuel, en sortant du bar, nous descendîmes la rue Saint-Denis pour nous engager vers l’est sur le boulevard De Maisonneuve. Il faisait froid, un froid vif et sec comme on en connaît certains soirs de février. La voiture de mon ami était garée sur la rue Saint-Hubert. En allant la récupérer, voilà que nous remarquâmes un gars qui mangeait un sandwich dans la voiture garée juste devant celle de Jean-Luc. Soudain, le gars ouvrit la vitre côté conducteur et déversa dans la rue ses déchets, l’emballage de son sandwich, quoi. En constatant ce fait, mon ami se mit à l’invectiver :

— Hé ! Qu’est-ce que tu fais, mon cochon ? La rue c’est pas une poubelle !

— Jean-Luc, arrête ça, lui dis-je tout bas, me disant in petto qu’on ne sait jamais à qui on a affaire dans une grande ville comme Montréal. Mais mon ami était lancé, complètement sourd à mes paroles de sagesse.

— Tu vas me ramasser ça, cria Jean-Luc à l’adresse du gars.

— Mêle-toi de tes affaires, toi ! lui dit le gars.

— La rue, c’est justement mes affaires, comme celles de tout le monde !

— Crisse ton camp ! Attends pas que je sorte de mon char !

Debout, près de la portière côté passager de la voiture de mon ami, je sentis mes jambes devenir flageolantes sous mon corps alourdi par l’alcool. Mais Jean-Luc de continuer :

— T’as qu’à sortir, cochon ! Penses-tu que j’ai peur d’un gros lard comme toi !

Certes, cochon, le gars l’était assurément, mais gros… J’ai pu le constater quand le gars sortit de l’auto : il dépassait Jean-Luc d’une bonne tête et, surtout, alors que mon ami avait l’air d’un grand échalas, le gars arborait une silhouette tout en muscles…

N’en ayant cure, Jean-Luc se mit en position, continuant à provoquer son adversaire.

— Tu penses que tu m’impressionnes avec tes graisses.

Le gars s’apprêtait cogner mon ami… qui, heureusement, trouva le moyen d’esquiver le premier coup. Alors il cria dans ma direction : « Gaby, sors le gun, vite ! » Pendant que le gros dégueulasse, soudain inquiet, jeta un regard dans ma direction, Jean-Luc rabattit le loquet de la voiture du gars en fermant violemment la porte. Du coup, le gars se retrouva dehors avec les clés à l’intérieur de sa voiture. Pendant qu’il tenta en vain d’ouvrir sa porte en jurant, Jean-Luc revint rapidement à sa voiture et démarra en trompe, non sans avoir fait un doigt d’honneur au gars.

Ouf ! Ce soir-là, j’ai eu peur…

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La dame comblée

Au premier jour de la formation à la préparation à la retraite, il y avait une dame étrange qui n’a cessé de clamer au tout venant qu’elle était sans conjoint depuis vingt-cinq ans. En sous-groupe, elle a dit qu’elle avait élevé sa fille toute seule et que, financièrement, il fallait tout assumer et que, en raison de cette charge, elle n’avait pu cotiser suffisamment pour sa retraite. Plus tard, j’ai fait allusion au fait que mon fils allait entreprendre des études universitaires… Elle m’a coupé la parole en disant que, compte tenu de sa situation de mère célibataire, elle n’a pas pu financer les études de sa fille qui a dû se débrouiller toute seule, comme elle-même a dû se débrouiller toute seule dans sa jeunesse… Bref, elle a conclu que ma situation était beaucoup plus avantageuse que la sienne, même si elle ne connaissait rien de ma situation…

Les choses en sont restées là. Au midi, je suis allé manger avec le même sous-groupe, dont la mère monoparentale que, bien naïvement, je croyais dans la gêne. Mais voilà que, sous prétexte de vérifier ses messages, elle sort de son sac un super téléphone à la marque de fruit, le plus récent, le plus grand et, donc, le plus cher. Ensuite, un homme a parlé de sa joie de faire du vélo, un vélo de ville, tout simplement. La dame a immédiatement pris la parole pour signifier qu’elle faisait du vélo et qu’elle en possédait trois : un vélo de montagne, un vélo de compétition et un vélo de ville. Pour elle, chacune de ces bicyclettes avait une fonction bien distincte… car il n’est pas recommandé, nous a-t-elle expliqué, de faire de la piste de montagne avec un vélo de ville, et patati et patata. Il fallait donc trois vélos, carrément…

Au cours du même repas, elle a fait part au sous-groupe de son hésitation à prendre une décision. Devait-elle vivre dans son condo en ville ou dans sa maison de campagne ? Bien entendu, elle a rappelé que sa pension ne serait jamais « grosse »… Au milieu du repas, une petite dame a annoncé son intention de partir trois mois dans le sud au moment de sa retraite. Bien entendu, la « pauvre » mère monoparentale n’a pas manqué de clamer qu’elle avait été en Chine deux fois, sans compter ses séjours dans plusieurs pays d’Europe et d’Amérique. Par contre, quand je lui ai parlé de mon expérience passée, elle m’a rabattu le caquet en affirmant qu’elle n’avait jamais entendu parler des Comores, un pays peu prestigieux, au demeurant… Puis, se tournant vers la petite dame, elle a affirmé, avec un brin de condescendance, que vivre au XXIe siècle sans aller en Chine équivalait à passer à côté d’un lieu essentiel à la compréhension du monde… Enfin, à la toute fin du repas, quelqu’un a parlé de musique… et, là aussi, elle n’a pas manqué d’embêter tout le monde avec sa kyrielle d’instruments… Et je passerai sous silence son véhicule utilitaire, indispensable au sentiment de sécurité d’une femme au volant, a-t-elle ajouté en rigolant.

En après-midi, de retour à la formation, j’ai éprouvé un sentiment de perplexité, ce sentiment difficile à identifier mais qui nous jette dans un profond malaise. Comment un parent peut-il ne pas participer aux frais d’études de son enfant alors qu’il possède autant de biens matériels ? Du coup, je n’ai ressenti que de la pitié pour cette femme matériellement comblée à la limite de la décence… mais si pauvre, si triste, si seule… au point de prendre le premier venu – en l’occurrence moi-même – comme confident.

Un sophisme

Lors d’une séance de formation à la préparation à la retraite, l’animatrice du matin a recouru à un vulgaire sophisme pour illustrer le bonheur qui nous attend une fois que nous ne travaillerons plus. Comme s’il y avait du bonheur à devenir vieux… Pour illustrer ses propos, elle a mis côte à côte deux photographies dans un Powerpoint. À gauche, une photographie ancienne, vraisemblablement un ferrotype ou un ambrotype du troisième quart du XIXe siècle, qui représentait une famille visiblement pauvre avec des vieux, des parents et leurs enfants. Sur la photographie, aucun sourire, mais des mines graves aux traits tirés. Sans doute était-ce l’effet du cliché noir et blanc abîmé par le passage du temps qui donnait cette impression. À droite, une photographie couleur d’un couple de vieux qui se baladait en souriant dans l’allée d’un parc verdoyant. Des vieux qui respiraient la richesse, le bonheur… et la bêtise aussi.

Bon, revenons au sophisme…

Comparer une famille de la fin du XIXe siècle, qui n’avait même pas la moindre idée de la notion de retraite (apparue seulement à la fin de la Deuxième guerre mondiale), avec un couple de vieillards d’aujourd’hui n’a pas beaucoup de sens. Par ailleurs, d’un point de vue strictement professionnel, il y a une explication très simple au fait que les membres de la famille de la photographie de gauche ne sourient pas : le temps d’exposition. En effet, il faut savoir qu’à cette époque il fallait tenir la pose pendant plusieurs minutes pour réussir un portrait. Un daguerrotype, par exemple, exigeait un temps de pose de près de vingt minutes… Or, comment pouvez-vous offrir un visage souriant pendant tout ce temps ? À moins de s’être injecté du Botox, je ne vois pas trop comment…

Bref, l’archiviste en moi s’est indignée de l’utilisation fallacieuse d’un document d’archives. Et l’humaniste aussi… Le bonheur n’est pas une notion temporelle, et personne ne peut affirmer que les gens étaient moins heureux il y a cent ans que maintenant. L’explosion de la vente des antidépresseurs devrait suffire à relativiser cette notion de bonheur…

La dame a poursuivi son charabia positiviste devant un auditoire béat d’admiration, convaincu d’avance que le meilleur est à venir… comme si quelque chose au monde pouvait compenser la jeunesse perdue…

La mort du petit homme (histoires comoriennes)

à  Ali Mohamed Bacar

Ouani, Anjouan (Comores), la route qui descend au centre-ville, 2007

Le petit homme est mort, juste avant d’atteindre le centième anniversaire de sa naissance. J’ai eu la chance de le rencontrer l’été dernier alors que je séjournais aux Comores, pays de mon épouse. En une fin d’après-midi du mois de juillet, ma nièce me demanda de l’accompagner en ville pour rendre visite à son grand-père. J’acceptai de bon cœur, les occasions de sortie se faisant plus rares en cette période marquée par les cérémonies entourant le mariage d’un neveu cher. Alors, juste avant la tombée de la nuit, nous descendîmes la pente qui s’étend de Shitsunguini, un quartier situé à l’extrémité sud-ouest de la ville, jusqu’à l’orée du centre-ville de Ouani. La descente fut interrompue à de nombreuses reprises, bien entendu, car il fallait constamment s’arrêter pour saluer un membre de la famille, autrement dit la moitié du village… Ma nièce, la douceur et la patience incarnées, ne rechignait jamais à s’acquitter de cette obligation, consciente d’appartenir à une grande famille de Ouani, troisième ville en importance de l’île d’Anjouan (Ndzuani) après Mutsamdu et Domoni.

Sur la route, donc, partout on s’arrêta pour les salamalecs habituels : Gégé ? Ça va ? Habari ? Comment va ta mère ? Ça va ? Et monsieur, ça va ? Après avoir répondu quarante-deux fois que nous allions bien et que, Dieu merci, nous étions en bonne santé, nous parvînmes enfin à la grande place dite de Msiroju, une place bien triste depuis qu’ils ont coupé l’arbre centenaire qui la recouvrait d’une ombre salutaire. Aujourd’hui, au lieu de l’immense albizia qui trônait en son milieu, il y a un stationnement – signe de modernité, je présume…

Une fois sur la place, nous prîmes à gauche pour nous enfoncer dans les ruelles de la médina, au cœur de la vieille ville. La nuit était déjà tombée (les nuits viennent dès 18 heures en cette saison), de sorte que je ne sais plus quelle direction emprunta ma nièce pour me conduire devant une maison en béton. À la lourde porte de tôle, elle frappa en criant : « Hodi ». Quelques secondes plus tard, on entendit : « Karibu », mot de bienvenue qui nous donne de facto l’autorisation d’entrer, et c’est que nous fîmes.

La tante de ma nièce, soit la sœur de son père et, par conséquent, la fille de son grand-père, nous accueillit avec bienveillance, à peine surprise que ma nièce soit accompagnée par son oncle mzungu. La porte d’entrée donnait sur la cuisine, un espace à ciel ouvert, histoire d’éviter que les odeurs de cuisson se répandent dans la maison. À gauche, une jeune fille cuisinait un plat en sauce sur un réchaud à alcool tandis que l’eau du riz bouillait dans l’autocuiseur prévu à cette fin. Après les salutations d’usage, la tante nous conduisit dans une grande pièce au bout d’un couloir sombre. Il s’agissait en quelque sorte d’un grand salon avec des fauteuils, des divans, des tables basses. Des meubles lourds et massifs comme on les aime ici, sans doute parce que, dans l’esprit des gens, ils sont associés à la richesse, à la réussite sociale, ou alors parce qu’on ne peut pas se procurer autre chose, la plupart du mobilier provenant, soit d’ébénisteries locales, soit de Madagascar. Au fond de la pièce, accolé au mur du fond, il y avait un lit. En raison de la présence d’une moustiquaire soutenue par des poteaux de bois, on avait l’impression qu’il s’agissait d’un lit à baldaquin. Dans ce lit reposait le petit homme de 97 ou 98 ans…

La pièce était plongée dans la pénombre, résultat du délestage du courant pratiqué par intermittence par la société d’électricité des Comores. Le petit homme, recroquevillé sur lui-même, ne faisait que la peau et les os, ce qui accentuait encore davantage sa petitesse. Il semblait dormir. En témoignait sa respiration régulière, un son singulier qui jurait avec le silence de la maison. J’eus l’impression d’assister à la mise en scène d’une pièce de théâtre comme Le roi se meurt d’Eugène Ionesco car, en effet, le petit homme décharné, encore plus petit dans ce lit trop grand pour lui, avait tout l’air d’un petit roi posé au milieu de ses sujets, en l’occurrence ma nièce qui s’était déplacée pour aller le voir, et moi-même, un vieux Blanc qui cadrait mal dans ce décor quasi insolite.

Pendant que, confortablement installé dans le fauteuil en bois massif recouvert d’un tissu beige, j’étais plongé dans mes pensées, ma nièce s’entretenait avec son grand-père. Tout en demeurant en position couchée, celui-ci s’était vraisemblablement éveillé. Je me trouvais assez loin d’eux, à une distance d’environ vingt mètres, mais je parvenais à entendre la voix du vieux monsieur, une suite de sons rauques, comme étouffés, mais remarquablement audibles en dépit de l’état moribond du petit homme. Soudain, il posa son regard sur moi. Ma connaissance rudimentaire du comorien conjuguée à la distance à laquelle je me trouvais ne me permirent pas de saisir la teneur exacte de leur conversation mais, au bout d’un moment, le petit homme aux yeux perçants me fit signe d’approcher afin qu’il puisse me voir. Intimidé, je me levai et me dirigeai vers lui d’un pas hésitant, m’attendant aux salutations quotidiennes en usage sur cette île de l’océan Indien. Près du lit, je m’accroupis devant lui, le regardant à mon tour dans l’attente de ses paroles. Il me regarda aussi et, après quelques secondes de silence qui me parurent interminables, il me demanda essentiellement trois choses : suivre les traditions, respecter l’islam et apprendre le shindzuani, la langue comorienne parlée à Anjouan. Il me fit cette triple requête en me regardant droit dans les yeux pendant que ma nièce jouait à l’interprète pour l’occasion. Ensuite, il récita une prière, me bénit et demanda à se « reposer », signe que le temps était venu pour ma nièce et moi de partir. Nous le saluâmes en joignant les mains et quittâmes les lieux pour rentrer à la maison.

Cette visite au petit homme a laissé une vive impression dans mon imagination, une impression que le temps écoulé n’a toujours pas oblitérée depuis. Pendant un moment, en face de ce petit homme qui allait bientôt mourir et qui trônait sur un lit trop grand au milieu de cette pièce, un peu comme une statue de marbre dans un musée italien, je me sentis comme un personnage d’un roman fantastique, loin des contingences du réel et, surtout, de ce temps présent abîmé par les technologies qui ne le réduisent qu’à une série de passages furtifs. Et je me demandai : Pourquoi ce petit homme, qui se trouvait au faîte de sa vie, m’avait-il adressé la parole de cette manière ? Pourquoi, alors que tout ce qu’il savait de moi se résumait au fait que j’étais apparenté par alliance à la famille de sa bru, m’avait-il livré un tel message ? Je ne sais pas et je ne le saurai jamais… Peu importe, j’ai accepté ses paroles que j’ai interprétées comme un signe de respect pour ma qualité d’étranger – de mdjeni, comme disent les Comoriens, mot qui signifie à la foi « étranger » et « invité », synonyme qui en dit long sur l’ouverture d’esprit des gens de ce pays.

Le petit homme est mort au début de la nouvelle année ; il avait presque cent ans. Il a eu une longue vie. Une vie bien ancrée dans la tradition et dans cette religion qu’il a partagées toute sa vie avec les pairs de son village. Je ne le connaissais pas vraiment, ce petit homme. Je ne sais même pas ce qu’il a fait au cours de sa longue vie, quel métier il a exercé, ni comment il traversé soixante années de colonisation française et plus de quarante ans d’indépendance ponctués de deux, voire de trois coups d’État. Tout ce que je sais – et c’est tout ce qui compte dans cette histoire – est que lui, un homme de tradition, m’a accueilli dans sa maison à la veille de sa mort comme si j’étais l’un des siens. Et de cela je lui en suis reconnaissant.

Bah… je sais aussi deux ou trois petites choses que mon beau-frère m’a racontées à son sujet, notamment le fait que le petit homme lui ait chauffé les oreilles à l’occasion parce qu’il avait commis quelques bêtises, comme on en a tous fait dans notre jeunesse. Mais je me dis, pour terminer ce récit qui n’en finit pas, que, au fond, se faire chauffer les oreilles par un tel homme – si petit et si grand en même temps – peut être considéré comme une bénédiction, voire comme un privilège, qui manque cruellement aux gamins de notre époque, de ce pays comme du nôtre, qui ont trop souvent l’impression d’être laissé à eux-mêmes. Et cela manque encore à son propre fils, lui-même homme vieillissant, qui n’a d’ailleurs pas manqué de remercier le petit homme le jour de sa mort.

Adieu, petit homme. Ce texte est une prière que je t’envoie par-delà les nuages, comme tu m’en as toi-même envoyé une, en ce jour de juillet 2016, avant de retrouver la paix après ta longue vie sur cette Terre.

Les journaux gratuits

captureJe ne prends pas souvent les journaux gratuits qu’on m’offre à la porte du métro. Ou, si je fais, c’est par solidarité envers les camelots qui se lèvent à l’aube pour assurer leur distribution. Ces gens-là se lèvent très tôt, bien avant tout le monde, pour un salaire dérisoire qui leur confère tout de même une dignité. Il s’agit souvent de personnes qui n’ont qu’une maigre prestation de retraite pour survivre, des personnes âgées de plus de soixante-cinq ans. Mais on rencontre aussi des gens plus jeunes qui ont sans doute leurs raisons pour exercer ce travail ingrat. Voilà pourquoi, qu’ils soient jeunes ou vieux, que je tiens à les encourager.

Donc, je les prends, ces journaux, même si je ne les lis pas. En fait, je les touche à peine, les glissant rapidement dans mon sac. Pour dire la vérité, je n’aime pas avoir les mains tachées d’encre. Je suis comme ça, que voulez-vous. Un vieux monsieur à ses habitudes, ses manies, ses tics. Et ça ne va pas s’arranger avec les années… Il y a aussi autre chose qui explique mon comportement et qui a trait au contenu de ces journaux qui ne font qu’effleurer les sujets. Personnellement, je ne souscrits pas au concept d’un quotidien qui se lit en quatorze minutes, durée moyenne d’un trajet en métro. On ne peut pas réduire un drame humain en quelques minutes de lecture. Aussi bien ne laisser qu’un titre… Un titre fait rêver, stimule l’imagination du lecteur, alors qu’un article trop court ne raconte rien, ne peut aller au fond des choses et, par conséquent, ne relate que l’événement… Une vison fugace d’un événement vite banalisé. Un peu comme les nouvelles du monde en trente secondes que nous offre le TVA Nouvelles chaque soir.

Bref, j’évite de prendre ces journaux, voilà tout, tout en m’efforçant de préserver les emplois de ceux qui les distribuent. Je les prends sans les prendre, donc. Comme d’autres prient sans prier, mangent sans appétit, travaillent sans passion, etc. Enfin… je les prends et les dépose dans un bac vert de récupération dès que j’en ai l’occasion.

Patins à roulettes

Lucie prétend n’avoir aucune imagination. Elle affirme même n’en avoir jamais eue. Pourtant, si elle se donnait la peine de fouiller sa mémoire, elle se rappellerait qu’à huit ans elle se voyait déjà patinant sur les rayons azurés d’un arc-en-ciel. A l’époque, dans sa petite maison de Saint-François (un charmant village avant qu’il ne soit amalgamé à cette ville périphérique de banlieue qu’est Laval), elle guettait fébrilement les orages de juillet. Dès qu’il s’en présentait un, elle s’appuyait contre la fenêtre de la cuisine, toute excitée par l’attente. Mais la plupart du temps, avant même que la pluie n’ait cessé de tomber, elle accourait dans le jardin, fixant le ciel d’un œil hagard. Ses yeux bruns, en ces instants privilégiés, brillaient comme des lacs perdus aux confins de l’Auvergne. Enfin, au bout d’un siècle, elle apercevait au loin les traits lumineux de l’arc-en-ciel, lequel offrait les couleurs étincelantes du prisme – le violet, l’indigo, le bleu, le vert, le jaune, l’orangé et le rouge. Et ce n’était qu’alors, encore toute trempée, toute transie, qu’elle chaussait ses patins à roulettes, quittant un monde composé d’une vaisselle à laver, d’un plancher à balayer, de courses à faire, d’une école à fréquenter, pour s’envoler vers un autre, situé très loin, plus loin que le lointain, là, dans les cieux…

c1987, 2016

Jean-Luc ne grille pas son pain

Parfois il me vient des souvenirs de mon ami Jean-Luc. Des souvenirs des petites choses de la vie, comme des habitudes alimentaires, par exemple. Une fois, il est venu dormir à la maison. J’écris « une fois » parce que ce n’est arrivé qu’une seule fois, et je ne me souviens plus dans quelle circonstance, d’ailleurs. Comme quoi les souvenirs ne remontent pas tous à la surface de notre conscience… Donc, ce matin-là, après notre lever, il a bien entendu pris le petit-déjeuner à la maison, sous l’œil vigilant de ma grand-mère qui ne se gênait jamais pour soumettre un interrogatoire à tous ceux qui franchissaient le seuil de notre porte.

Jean-Luc avait mangé de simples toasts au beurre accompagné d’un verre de lait alors que moi, plus gourmand que lui, je m’étais fait plusieurs rôtis tartines de beurre d’arachides que je trempais sans vergogne dans mon café. Mais le pain de Jean-Luc était à peine grillé… Du fauteuil du salon dans lequel elle était assise, ma grand-mère lui a demandé :

« Eh garçon, tu ne toastes pas tes toasts plus que ça ?

─ Non, je préfère quand le pain est à peine grillé.

─ Tu ne bois pas de café ?

─ Non, non, le lait me va…

─ Comme un petit garçon, hein ? »

Pour quiconque connaissait l’orgueil démesuré de mon ami, ce n’était pas une chose à dire… mais, puisqu’il s’agissait d’une vieille femme n’ayant jamais terminé son cours primaire, Jean-Luc s’est contenté de lui adresser un bref sourire en coin. Mais je suis tout de même intervenu avant que mon ami ne devienne trop mal à l’aise :

« Grand-maman, ça va comme ça. Pourriez-vous nous laisser un peu ?

─ Ok, je vous laisse… Viens, Catou », dit-elle à son petit chien, fidèle compagnon de ses vieux jours.