Chris Simon : Memorial Tour

Memorial_TourPlus rien n’arrête le touriste de nos jours. Pour se divertir de sa morne vie où il ne se passe pas grand-chose, le touriste occidental va dans toutes les directions : tourisme balnéaire où il se fait servir comme un pacha par des hommes et des femmes souvent plus scolarisés que lui ; tourisme d’aventure où il fait l’ascension du Kilimandjaro où participe à des safaris au cœur de l’Afrique des Grands lacs ; tourisme culturel où il visite des monuments et musées dans diverses capitales du monde en s’efforçant de lire les notices descriptives… Puis il y a cet autre tourisme, le tourisme morbide, celui qui consiste à ressentir des « émotions » sur des lieux des grandes catastrophes de l’humanité, présentes ou passées. À New York, des millions de personnes vont se recueillir sur l’emplacement des tours jumelles pulvérisées par les terroristes le 11 septembre 2001. À Port-au-Prince, plusieurs visiteurs demandent à voir Cité-Soleil, l’un des plus grands bidonvilles du monde. C’est ce phénomène que traduit Chris Simon dans un récit romancé qu’elle maîtrise parfaitement bien, comme à l’accoutumée. (Je dois confesser que je lis tous les ouvrages de cette auteure autopubliée qui, certes, travaille d’arrache-pied pour assurer la visibilité à ses œuvres, mais se montre aussi très généreuse de sa personne en cédant la parole à de nombreux auteurs sur son Mag des Indés, illustrant de façon éloquente que travailler pour soi ne signifie pas se désolidariser des autres.)

Dans Memorial Tour, des touristes embarquent dans un train pour revivre l’expérience des Juifs, victimes des rafles au cours de la Deuxième guerre mondiale. Chris Simon recrée la journée dans la vie d’un couple qui se prépare à faire ce voyage excitant : ils font leur valise, font garder les enfants, s’occupent du chat… jusqu’au moment où les militaires débarquent chez eux pour les embarquer sans ménagement. Certes, ils sont un peu surpris par leur brutalité… mais ils jouent le jeu « réaliste » pour lequel ils ont payé. D’ailleurs, le mari – celui-là même qui a offert ce voyage tout inclus à son épouse – ne cesse de répéter, à chaque contrariété : « Rigoureusement historique… »

Tout en interpellant le comportement mémoriel de ses contemporains et, par le fait même, en les sortant dans leur zone de confort, Memorial Tour est un récit qui s’apparente au genre du thriller. Un récit qui nous tient en haleine du début à la fin. Un récit divertissant… qu’on est presque soulagé d’arriver – intacts – à la fin…

Simon, Chris. Memorial Tour. Éd. du Réalisme délirant, 2016 (2016). Lien vers la boutique Kindle d’Amazon.ca où vous pouvez vous procurer cet ouvrage pour une somme dérisoire…

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Jour de paie : le rythme de parution des billets

Dans un billet dédié à un ami, j’ai écrit que le succès d’un blogue résidait, entre autres choses, sur la régularité de la mise en ligne.  Aussi je publie un billet par semaine sur ce blogue depuis le mois de septembre 2013. Certains billets, notamment les posts relatifs à la lecture numérique remportent un certain succès. D’autres aussi, comme mes critiques de films ou de téléséries (je suis loin d’être un cinéphile, pourtant) sont beaucoup plus lus que mes textes de fiction et de critiques littéraires. Cela dit, entre nous, cela m’importe assez peu… Ce qui compte pour moi, c’est l’expression et, bien entendu, la fidélité d’un nombre – même restreint – de lecteurs.  Pour le reste…

Tout ça pour vous annoncer que je vais modifier la régularité de parution de mes billets. Dorénavant il y aura, beau temps mauvais temps, un billet chaque jour de paie…  Pour les lecteurs européens et d’ailleurs en ce monde, peu familiers avec le mode de versement de la rémunération au Canada, cela signifie un billet chaque deux semaines, soit le jeudi – jour de la paie. Bien entendu, je me réserve le droit de « poster » des billets surprises entre les jours de paie,  toujours le jeudi, toutefois.  La chose à retenir, donc, c’est que je maintiendrai cette régularité bi-hebdomadaire coûte que coûte.

Je vous remercie de suivre ce blogue que j’entretiens depuis bientôt trois ans.

J’ai perdu un ami (hommage à Pierre Thouin)

Il y a huit ans, j’ai perdu un ami, mort à l’âge où on ne devrait pas mourir. Certes, il a vécu ce que d’autres ne vivront jamais, même s’ils vivaient jusqu’à un âge très avancé. N’empêche, il n’aurait pas dû mourir. Non.

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J’ai perdu un ami. Pas un grand ami, non, mais un ami quand même, un ami avec lequel j’avais en commun un pays lointain où il n’ira plus jamais, compte tenu que ses projets de voyage, ses projets d’y retourner, se sont éteints avec lui. Se dire qu’on voyagera plus tard ? Autant dire qu’on pique-niquera sur Mars. Les voyages forment la jeunesse, pas la vieillesse qui, elle, se forme par les souvenirs, à condition qu’on en ait, bien entendu. Mais quand on meurt, comme mon ami vient de mourir, ni les voyages ni les souvenirs ne sont possibles.

J’ai perdu un ami, mort au milieu de ceux qui ont connu le pays lointain, comme lui, et dont la ferveur est ravivée par la présence du mort, je veux dire, par celle de mon ami perdu. Ceux qui ont connu ce pays sont conscients, chacun à leur façon, d’avoir vécu dans un endroit unique au monde, et que, après avoir connu un tel privilège, la mort n’est pas la pire chose qui puisse leur arriver ici-bas.

J’ai perdu un ami. Mort parmi les morts, il ne reviendra jamais parmi nous, sauf dans les souvenirs de ceux qui l’ont connu dans ce pays lointain, bande de terre coincée entre montagne et océan, très loin, très loin d’ici.

Aux Comores, précisément. Un pays qu’on aime à mort, comme mon ami l’a aimé.

Sinclair Dumontais : La deuxième vie de Clara Onyx

dumontaisEn raison d’une certaine confusion des genres littéraires, La deuxième vie de Clara Onyx entre dans la catégorie de ces romans qui ne se laissent pas facilement résumer, sous peine d’atténuer l’intérêt de ceux qui s’apprêtent à les lire. C’est qu’à l’instar de L’empêcheur (Stanké 2004), Clara Onyx se situe à mi-chemin entre le roman policier et la science-fiction, tout en n’ayant rien à voir avec l’un ou l’autre de ces genres. En fait, ce roman n’a pas de genre ou, s’il en a un, cela n’a de toute façon aucune importance, car il ne sert que de toile de fond à un récit. Je vais néanmoins tâcher d’en rendre compte, en m’efforçant d’en suggérer la trame sans révéler son point culminant.

Dans ce roman, Sinclair Dumontais raconte la vie et la mort de Clara Onyx. Accompagné de Sydney Payne, un auteur-compositeur qui est également son compagnon dans la vie, cette chanteuse a fait du Gospel Next un courant musical au succès planétaire au début des années 1980, des années « qui n’avaient rien à nous offrir, rien qui puisse nous rassembler ». En 1987, juste après le célèbre concert de Brunt, un événement tragique vient mettre fin, toutefois, à la brillante carrière de Clara qui est assassinée par un fan. Après le drame, en signe de respect, Sydney décide de ne pas poursuivre ses activités musicales de manière à figer le Gospel Next dans le temps, à éviter qu’il soit dénaturé par d’éventuels émules car, à ses yeux, ce courant musical puissant, envoûtant, ne peut être incarné par personne d’autre que Clara. Avec l’aide de la bibliothécaire Geneviève Fribourg, qui partagera bientôt sa vie, il entreprend de rédiger la biographie officielle de la chanteuse afin d’assurer la pérennité de sa mémoire.

Jusque-là, tout va bien. On pourrait penser à John Lennon et à sa compagne Yoko Ono qui ont connu un sort similaire. Mais voilà qu’en 2010 une météorite frappe la terre, une catastrophe qui a pour effet de modifier radicalement le sens de sa rotation. En effet, celle-ci se met à tourner à l’envers, inversant ainsi le cours du temps. C’est ce qu’on appelle l’Inversion. À partir de ce moment, tous les espoirs sont ravivés : les vieux rajeunissent, les morts ressuscitent… mais cela n’est pas sans conséquence sur la vie et la mort qui prennent soudain un tout autre sens…

La deuxième vie de Clara Onyx relate avec précision l’exhumation de la chanteuse qui, en 1987 après I. (soit 46 ans plus tard en calculant les années précédant et suivant 2010, année de l’Inversion), revient à la vie, le temps fonctionnant à reculons. Pour raconter cette histoire abracadabrante, Sinclair Dumontais utilise la technique du reportage journalistique. Ainsi, dans chacun des huit chapitres du roman, un témoin s’exprime en toute liberté sur les événements. On a droit aux discours de Lucien Dalphond, témoin accrédité lors de l’exhumation de Clara, de René Dirieux, le médecin en charge du Centre de retour des célébrités, du psychologue affecté au bon déroulement de la renaissance de Clara, de l’infirmière qui lui prodigue des soins, de Geneviève Fribourg, la bibliothécaire et amie intime de Sydney Payne, de Vincent Oslo, l’assassin de Clara, de Robert Stenton, un compositeur ami de Sydney qui veut relancer la carrière de la chanteuse et, enfin, d’un journaliste qui témoigne du retour sur scène de Clara juste avant l’événement ultime… que je ne vous raconterai pas.

Avec L’empêcheur, Sinclair Dumontais souhaitait en découdre avec Dieu. Avec La deuxième vie de Clara Onyx, il s’attaque au temps et, en ce sens, va beaucoup plus loin dans sa quête d’un absolu dont l’existence s’avère fort improbable… Loin du roman métaphysique, du roman à clé, du roman grave et lourd qui pourrait caractériser un tel récit, Clara Onyx est un roman léger – dans le sens mozartien du terme – qui se lit comme un charme, notamment en raison de l’aspect ludique que Sinclair Dumontais lui confère. Personnellement, j’ai lu avec beaucoup de plaisir ce roman qui échappe à la notion même de genre littéraire, ce roman qui, tant par sa forme que par sa structure, devrait être considéré comme le roman québécois le plus original de l’année. En conséquence, je ne saurais trop vous le recommander.

Né dans l’est de Montréal en 1958, Sinclair Dumontais étudie la philosophie et la littérature avant de devenir rédacteur-concepteur pour diverses firmes de communications-marketing. En 1999, il fonde Dialogus, un site web culturel fort populaire dans les milieux de l’éducation. Il vit aujourd’hui à La Rochelle (France). Outre La Deuxième vie de Clara Onyx (2008), il a deux autres romans à son actif: L’empêcheur (Stanké 2004), Le Parachute de Socrate (Hurtubise HMH 2004), et, plus récemment, Condamné à mots publié chez ÉLP éditeur en 2012. Sinclair Dumontais est aussi l’auteur de Onze nouvelles, la onzième étant une nouvelle érotique pour que l’éditeur fasse ses frais, publié également chez ÉLP éditeur (2010).

Sinclair Dumontais, La deuxième vie de Clara Onyx. Québec, Septentrion, 2008

Lecture numérique : le choix d’une liseuse

kindleUn ami m’a récemment demandé mon avis sur l’achat d’une liseuse. Puisqu’il ne sait pas si cela va lui plaire (il est plutôt réfractaire à la lecture numérique), il ne souhaite pas trop investir, de sorte qu’il hésite entre la Kobo Touch 2.0 à environ 90 dollars ou la Kobo Glo HD à près de 130 dollars. Il a également fait allusion à la Kindle de base à 80 dollars, même s’il n’aime pas Amazon, notamment en raison du fait que cette société américaine ne paierait pas toujours ses impôts dans les pays dans lesquels elle serait installée. Je pourrais lui dire qu’Apple et Google ne font pas mieux, mais enfin… là n’est pas le problème. Voici grosso modo ce que je lui ai répondu :

Tu dois hésiter entre la Kobo Glow HD ou la Kindle Paperwhite, et pas autre chose. Il y a d’autres marques de liseuse, mais elles ne sont pas disponibles au Canada. L’une comme l’autre tournent autour de 140 dollars. Ces deux modèles te permettront de souligner tes textes, de prendre des notes et de récupérer tes annotations, soit dans Calibre, soit ailleurs. La Kindle est plus fluide, et tu as accès pour presque rien à une foule d’auteurs auto publiés dont certains sont très bons. À toi de voir. Avec Amazon, tu fonctionne en anglais, mais tu as un grand choix de livres français, de plus en plus en fait, le catalogue d’Amazon France se retrouvant presque intégralement sur celui d’Amazon Canada. Avec Kobo, tu as aussi pas mal de choix. Personnellement, j’ai ma Kindle depuis trois ans, et elle est encore excellente. Cela vaut l’investissement.

Tu peux gérer les liseuses Kobo et Kindle dans leur écosystème, comme tu peux t’en passer en les contournant. En effet, même si l’une comme l’autre fonctionne dans un écosystème prétendument fermé, tu peux les gérer avec Calibre, un logiciel libre disponible sur lequel je me suis déjà penché sur ce blogue.

Avant d’acheter ta liseuse, demande-toi ce que tu veux faire. Est-ce que souligner des passages de Kant est important pour toi ? Est-ce que tu veux récupérer tes notes ? Que souhaites-tu lire ? Des nouveautés, des œuvres marginales, des ouvrages libres de droit, de la fiction ou de la philosophie ? En attendant, va sur Amazon.ca et, dans le Kindle Store (menu déroulant à gauche du moteur de recherche), tape, par exemple : « Kant french edition » ou « Theophile Gauthier french edition », et tu verras apparaître des ouvrages que tu pourras acquérir pour quelques dollars, voire pour rien du tout. Prends le temps de fouiller un peu la boutique Kindle. Ensuite, fais pareil avec Kobo. Dans Google, tape « Kobo Canada librairie » ou tout simplement « Kobo books », puis fais le même exercice : tu verras alors si tu as accès à autant d’ouvrages. Si oui, alors c’est l’un ou l’autre, mais va pas en bas de 130 $.

Si tu ne comptes pas lire beaucoup alors tu peux choisir une tablette aussi. La Samsung Tab A de 8 pouces est à 250 $. Mais ce n’est pas comme une liseuse. Avec une liseuse, tu peux tenir deux mois sans recharge et tu la traînes partout, y compris à la plage (ce que tu ne peux pas faire avec une tablette).

L’humanisme, une croyance

Je n’aime pas dire que je suis athée. Je n’aime pas dire ça en raison du fait que cela contrevient à un principe taxonomique fondamental : on ne définit pas un objet parce ce qu’il n’est pas. Or, le signe privatif « a » m’embête parce qu’il me définit par rapport à des croyances que je ne partage pas. Alors, au lieu de me dire athée, je préfère dire que je suis humaniste. Je sais, il y a des humanistes chrétiens… voire musulman. Mais j’adopte une approche très stricte de l’humanisme qui, par définition, place les croyances religieuses au second plan de mes préoccupations. Bref, l’essentiel n’est pas là…

Qu’est-ce que l’humanisme ? Il s’agit d’un ensemble de valeurs centrées sur l’être humain. En cela je postule que la vie humaine constitue la valeur suprême, la valeur fondamentale qui devrait être partagée par l’ensemble des croyances de la planète. Bref, rien de plus sacrée que la vie. Malheureusement la plupart des religions ne partagent pas cette valeur, elles qui placent le sacrifice humain en haut de leur échelle de valeurs. Ne voit-on pas chaque jour des kamikazes qui meurent pour leur Dieu ? Des musulmans, certes, mais pas seulement.

L’humanisme n’est pas étranger à la foi, la foi en l’avenir des hommes et des femmes dans leur combat pour l’avènement d’un monde plus juste. Si Dieu dans l’Ancien Testament se définit par « celui qui est », cet être universel n’est pas incomparable avec l’humanisme. On peut donc être humanisme tout en s’exerçant à une spiritualité. Mais cette spiritualité n’est pas basée sur un ensemble de dogmes encadrés par des rites, mais sur l’étude et la recherche.

Dans l’Évangile de Thomas, un texte apocryphe, on peut lire (loggion 2): « Jésus a dit : Que celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il trouve ; et quand il aura trouvé, il sera bouleversé et, étant bouleversé, il sera émerveillé, et il régnera sur le Tout. »
Le tout ici n’est peut-être rien d’autre que l’acceptation de notre finitude, et le fait que tout homme sensé doit se préparer un jour ou l’autre à faire le grand saut dans le Néant. Toutefois, avant de faire ce saut, il cherche à comprendre… car tout humaniste postule que les hommes et les femmes ont ce qu’il faut pour exercer leur libre arbitre, leur jugement. Ils ont les ressources en eux permettant d’accomplir leur destin, peu importe la religion qu’ils ont adoptée en fonction de la région du monde dans laquelle ils sont nés.

J’ai écrit plus haut que l’humanisme est un ensemble de valeurs. En cela, il constitue une croyance, un projet, un souhait. Fasse le ciel qu’il se réalise.

Frère François : Comme une flûte de roseau

garonTu es mort en plein hiver dans un pays où l’hiver n’existe pas. Il est vrai que tu n’as jamais fait pas les choses comme tout le monde. Déjà, en ta jeunesse, tu prétendais avoir désappris à l’école, d’être tombé malade à l’hôpital, d’avoir cessé de croire en Dieu à l’église. Tu n’étais pas comme les autres. La vie, telle que vécue par tes parents et amis, ne te convenait pas. Il te fallait autre chose. Des réponses à tes nombreuses questions sur le sens de la vie. Car il te fallait du sens. Un sens à tout prix. Alors un jour, tu as fait ton baluchon et, quittant parents et amis, tu es parti sans te retourner, sans trop pourquoi. Tu as pris simplement la route vers l’ouest jusqu’à Vancouver et, une fois sur place, tu as mis le cap plein sud sur la Californie, là où il faisait chaud, là où il faisait soleil, là où il y avait peut-être quelque chose qui se rapprochait d’un quelconque absolu auquel tu aurais pu t’accrocher. Après, personne ne sait, du moins personne ne savait avant que ta sœur Anne écrive ce bouquin sur lequel je suis tombé par hasard. Après tu es entré dans une secte pour laquelle tu prêchais de ville en ville pour cet homme appelé « révérend ». Quelques années plus tard, tu es revenu au pays. Pour tes amis, tu étais devenu bizarre… je veux dire: encore plus bizarre qu’avant. En raison de certaines circonstances indépendantes de nos volontés respectives, nous avons cessé de nous voir, mais jamais je n’ai cessé de penser à toi.

Au début de la trentaine, je t’ai retrouvé dans les couloirs de cette université pour laquelle je travaillais. Tu étudiais la théologie dans l’espoir de joindre les rangs d’une communauté religieuse. Nous discutions souvent dans un coin de la cafétéria. Un jour, je suis parti à mon tour, sans doute pour des raisons assez similaires aux tiennes. Toi, pendant ce temps, tu entrais chez les Franciscains de l’Emmanuel, faisant vœux de grande pauvreté. Tu as pris la décision de consacrer ta vie à ta quête d’absolu, trouvant sans doute un réconfort à te préoccuper des autres, un moyen comme un autre de s’oublier soi-même. Je ne t’ai jamais revu… jusqu’à ce jour de janvier 2012 où j’ai aperçu ta photographie dans les pages nécrologiques de La Presse. Je t’ai reconnu du premier coup d’œil malgré les années passées, malgré la mauvaise qualité de l’image. Ton regard était le même : des yeux étonnés sur un monde en quête d’absolu.

Frère François, je n’ai jamais cessé de penser à toi. Toi le mélomane, toi le musicien, toi l’étrange ami qui m’a plus d’une fois réconforté quand j’entrais avec difficulté dans l’âge adulte. Frère François, il n’y a pas de dieu, il n’y a pas d’absolu, mais je te retrouverai dans la mort, bien au-delà du monde pour lequel j’éprouve, tout autant que toi, un sentiment d’insatisfaction.

Merci mon frère, adieu l’ami.

Pour ceux qui souhaitent en savoir davantage sur cet ami disparu, sa sœur Anne Garon a fait paraître un ouvrage en 2015 aux éditions Novalis. Pour vous dire la vérité, ce témoignage tient davantage de l’hagiographie que de la biographie, même si cela demeure un hommage sublime au frère qu’Anne a perdu trop tôt. Moi qui ai fréquenté François pendant les années cruciales de mon existence, cet ouvrage a une résonance toute particulière. Je l’ai dévoré en un seul jour tellement j’avais faim de mon ami disparu. Il y a longtemps que je ne vais plus à la messe, mais aujourd’hui je constate que l’hostie que l’on avalait à l’église était du même ordre…

Anne Garon, Comme une flûte de roseau. Novalis, 2015. Ouvrage disponible sous forme papier ou numérique.