Jacques Côté : Dans le quartier des agités

coteAlire publie de la littérature dite populaire. Parfois méprisés par les autres éditeurs, et souvent boudés par la presse, ses titres n’ont cependant pas besoin des maigres pages littéraires des quotidiens montréalais pour s’imposer d’eux-mêmes auprès des lecteurs de la Francophonie. Aussi les romans de Jean-Jacques Pelletier ou de Patrick Sénécal, pour ne nommer que ces deux-là, connaissent un véritable rayonnement au-delà des frontières du Québec, ce qui est loin d’être le cas de la plupart des écrivains versant dans la vraie littérature. Certes, Alire n’est pas un éditeur 100% numérique comme Numériklivres ou ÉLP éditeur mais, contrairement à la plupart des maisons québécoises, il fait un effort considérable pour développer la lecture sous cette forme. D’abord, il vend ses ebooks sans DRM, c’est-à-dire sans le verrou d’Adobe qu’imposent certains éditeurs et distributeurs. Ensuite, il vend ses ebooks à un prix raisonnable, près de 40% moins cher que l’édition papier. Malheureusement, malgré la déclaration de principe de son directeur général, les nouveautés sont vendues trop chers… comme c’est le cas d’ailleurs du Quartier des agités qu’on peut se procurer au coût de 13,99 euros, soit près de 20 dollars canadiens, alors que les autres titres de la collection se vendent entre 7 et 9 euros.

Dans le quartier des agités, premier volet des Cahiers noirs de l’aliéniste, est sans conteste un roman exceptionnel dans le paysage littéraire du Québec. Jacques Côté, son auteur, fait normalement dans le roman policier et, à cet égard, cet ouvrage participe au genre. Mais, avec Dans le quartier des agités, il transcende le genre en ajoutant une dimension historique assez rare en littérature : l’histoire des sciences. En effet, son roman porte sur le séjour que fait le docteur Georges Villeneuve à Paris en 1889. Stagiaire à l’asile Sainte-Anne, Villeneuve suit l’enseignement en médecine légale du célèbre aliéniste Valentin Magnan, digne successeur de Philippe Pinel (1745-1826) qui, au 18ème siècle, a œuvré pour l’humanisation du traitement réservé aux malades mentaux. Aliéniste, vous l’aurez compris, est un mot qui n’a plus cours aujourd’hui puisqu’il a été remplacé, au début du 20ème siècle, par psychiatre. Peu importe, Georges Villeneuve, jeune médecin, à peine débarqué dans la capitale française, se retrouve au cœur de l’enquête sur le coupeur de nattes qui terrorise la population. À cette occasion, il se lie avec un étrange chanteur d’opéra, adepte de l’absinthe, qui adopte un comportement effrayant. Pour les besoins de l’enquête, le docteur Villeneuve fréquente même un bordel dans lequel il rencontre Viviane, une prostituée dont il tombe amoureux. Bref, l’enquête sera résolue et les amours du docteur Villeneuve connaîtront une fin réaliste… Mais ce qui est passionnant dans ce roman, c’est que Jacques Côté restitue fort bien le cadre étouffant de la société canadienne-française à la fin du 19ème siècle, cadre dans lequel les scientifiques devaient somme toute s’épanouir. Aussi Georges Villeneuve, à son retour au pays, a présidé les destinées de l’Asile Saint-Jean-de-Dieu, aujourd’hui l’Hôpital Louis-Hippolyte Lafontaine, et assumé la responsabilité de la Morgue de Montréal en tant que médecin légiste.

Dans le quartier des agités est un excellent roman. Le deuxième volet des Cahiers noirs de l’aliéniste, Le sang des Prairies, vient d’ailleurs de paraître chez le même éditeur. Il est disponible, en format ePub, à la librairie 7switch (autrefois Immatériel).

Jacques Côté. Les Cahiers noirs de l’aliéniste : 1. Dans le quartier des agités. Alire, 2010. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7switch.

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Honoré de Balzac : La recherche de l’absolu / Les proscrits / Louis Lambert

balzacCette semaine, je déjeunais avec une amie qui me confessait n’avoir jamais lu Balzac. Parions qu’elle n’est pas la seule. Contrairement à plusieurs auteurs classiques de la littérature française comme Flaubert, Maupassant ou Zola, Honoré de Balzac (1799-1850) n’est pas vu comme un écrivain cool. Plutôt conservateur, royaliste à une époque de montée du libéralisme républicain, il n’a jamais constitué un modèle pour la jeunesse occidentale. Catholique et royaliste, tel est cet écrivain qui ne se gêne pas pour l’énoncer dans son « avant-propos » à cette œuvre monumentale que constitue La Comédie humaine : « Le christianisme, et surtout le catholicisme, étant, comme je l’ai dit dans le Médecin de campagne, un système complet de répression des tendances dépravées de l’homme, est le plus grand élément d’ordre social ».

Cela dit, doit-on s’en détourner pour autant ? Certainement pas. Sinon, il faudrait aussi se détourner de Céline, de Proust… bref des plus grands noms de la littérature française. Il serait idiot de se priver d’une expérience de lecture qui ne peut que nous enrichir, car, à l’instar de Marcel Proust, Honoré de Balzac fait partie de ces écrivains qu’on ne peut ignorer dans une existence.

Balzac a structuré son œuvre en trois grands blocs : les études de mœurs (Scènes de la vie privée, Scènes de la vie de province, Scènes de la vie politique, etc.), les études philosophiques et, enfin, les études analytiques. Les deux premières sont de loin les plus importantes en nombre de nouvelles et de romans. Les études de mœurs représentant, selon Balzac, les « effets sociaux ». Alors j’ai décidé de débuter cette (re)lecture de Balzac par les « causes », soit par quelques textes issus des études philosophique. Quand on sait que Balzac voyait sa Comédie comme une vaste étude de la société française au 19e siècle, cela a son importance. Du moins à mes yeux.

Au cours des derniers mois, j’ai donc lu, dans l’ordre, les œuvres suivantes : La recherche de l’absolu (1834), Les proscrits (1831), Louis Lambert (1832), Le réquisionnaire (1831), Adieu (1830), Jésus-Christ en Flandre (1831) et Massimilla Doni (1837). Toutefois, ce premier billet ne porte que sur trois de ces œuvres.

La recherche de l’absolu (1834)
Un gros roman qui a pour thème la recherche scientifique en tant que recherche de la perfection. Issue de la tradition alchimiste, cette recherche est perçue par Balzac comme une addiction, un phénomène qui ne nous lâche plus une fois que nous en sommes atteints. La recherche scientifique doit-elle primer sur l’attachement à la famille ? Dilemme moral que Balzac traite avec un brin de naïveté. Dans le roman, la folie du chercheur qui poursuit ses travaux, même si cela occasionne la ruine de sa propre famille, n’est pas condamnée par Balzac : « Trop souvent le vice et le génie produisent des effets semblables, auxquels se trompe le vulgaire. » Ne soyons donc pas vulgaire… La recherche de l’absolu aurait pu être un roman fort déprimant sans la présence du personnage de Marguerite, la fille aînée de Claës, un modèle de femme assez peu répandu, d’ailleurs, à cette époque. Après la mort de sa mère, c’est elle qui prend les rênes de la Maison Claës, une femme forte, donc, en ces temps où elles disposaient de si peu de droit…

Les proscrits (1831)
Il s’agit d’un court roman – ou une grosse nouvelle, c’est selon – qui met en scène un jeune homme qui souhaite mourir, croyant ainsi prendre un raccourci pour atteindre plus rapidement le paradis. Cette naïveté est aujourd’hui partagée par de nombreux islamistes… Les proscrits est un roman mystique rédigé dans un style poétique à couper le souffle. Sans doute le roman que je préfère jusqu’à maintenant. Pour ajouter une note de curiosité, terminons cette brève notice en révélant que le personnage mystique n’est nul autre que Dante.

Louis Lambert (1832)
Contrairement aux romans précédents, Louis Lambert est écrit à la première personne. Dans celui-ci, Balzac décrit la rencontre du narrateur avec un jeune surdoué alors qu’ils étudiaient tous deux dans un collège de Vendôme. Louis Lambert doit sa présence dans ce collège grâce à la générosité de madame de Staël. À l’écart des autres, il est souvent l’objet des moqueries, parfois très méchantes, de ses camarades, phénomène d’intimidation encore assez courant dans nos institutions contemporaines. Mais Louis n’y prête que peu d’attention tellement il est absorbé par des études personnelles. Parmi ses lectures, on retrouve Swedenborg (1668-1772), un philosophe et théologien suédois qui reviendra dans un autre ouvrage de Balzac. Louis Lambert est donc décrit par l’écrivain comme une sorte de génie dont ses professeurs ne comprennent pas la soif d’absolu. Ils vont d’ailleurs saisir son Traité de la volonté sans en comprendre un paragraphe.

La lecture de Louis Lambert de Balzac a favorisé chez moi une réflexion sur l’utilité sociale d’un esprit lucide. À quoi ça sert le génie humain s’il n’est pas reconnu par la société ? Comme Balzac, j’en viens à envier les anachorètes du premier siècle du christianisme, ces hommes qui avaient compris qu’il fallait se méfier des honneurs de ce monde. On meurt seul après tout et les honneurs ne sont que de courte durée. La satisfaction immédiate qu’elle apporte à la personne honorée passe dans son ciel plus rapidement qu’une étoile filante. Comme ses retraités qui reviennent voir leurs anciens collègues sur leur lieu de travail et qui, au bout de dix minutes, s’aperçoivent qu’ils dérangent ceux-là mêmes qu’ils les avaient fêtés en grande pompe quelques mois plus tôt. Cruauté de la vie. Méfiez-vous des honneurs : ils ne servent qu’à enfoncer le clou…

Enfin… à la sortie du collège, dont Balzac ne se gêne pas pour dénoncer les conditions de vie des élèves, les choses ne tournent pas très bien pour Louis Lambert. Mais je vous laisse le découvrir par vous-mêmes.

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Vous trouverez tous les romans et nouvelles de la Comédie humaine (éd. Furme, 1842-1848) en format ePub, aux Réimpressions Efélé. Saluons au passage la très grande qualité de cette édition accessible à titre gratuit. Toutes nos félicitations à ces vrais travailleurs du patrimoine qui, trop souvent, œuvrent dans l’ombre, sans reconnaissance aucune des pontifes de la Culture.

Anita Berchenko : Suite 2086

berchenkoJe me doutais bien que les mésaventures de Dominique Strauss-Kahn allaient faire couler de l’encre. Comme je me doute aussi qu’un jour ou l’autre l’Affaire DSK fera l’objet d’un film français, voire américain. Cette affaire suscite de l’intérêt. Normal puisqu’elle met en scène un homme puissant qui aurait commis un délit sexuel sur une femme de chambre d’origine africaine. Peut-on imaginer un plus grand déséquilibre entre deux individus ? Lui, homme d’autorité à la tête d’une organisation internationale, considéré de surcroît comme un candidat éventuel à la présidence d’un pays membre du G8. Elle, une simple femme qui a quitté son pays d’origine pour élever seule sa fille dans un quartier populaire de New York. Savez-vous combien gagne une femme de chambre ? Le salaire minimum auquel s’ajoute un pourboire. Bref, près de vingt fois, voire trente fois moins que DSK. Mais dans cette affaire il y a un troisième personnage qu’on a du mal à discerner : l’épouse de DSK elle-même. Elle joue un rôle obscur, mal défini, assez ténu publiquement, mais qui pourrait bien prendre de l’importance sous la plume d’un scénariste doté d’une imagination conséquente.

Avec Suite 2806, toutefois, nous ne sommes pas dans un scénario hollywoodien. Dans un style sobre d’une élégance rare, aux contours parfaitement maîtrisés, Anita Berchenko fait le récit des événements tels qu’ils auraient pu se produire. Elle se met tantôt dans la peau de Daniel, « riche grâce à son épouse, puissant grâce au poste qu’il occupe », tantôt dans la peau de Nissa, cette femme noire qui a reçu pour consigne de ne pas susciter le scandale, de ne pas heurter les clients. Par un concours de circonstances que je n’exposerai pas ici de crainte de vous ôter l’envie de lire ce roman, Nissa se retrouve dans la suite de Daniel alors qu’il n’a pas quitté les lieux. Sans savoir, elle s’apprête à faire le ménage, comme elle le fait tous les jours, en débutant par le grand lit. Et c’est là que survient l’événement, un acte sexuel d’une durée maximale de neuf minutes… Un acte consenti ? Impossible de trancher la question quand on est en présence d’une relation d’autorité qui met en présence un petit vieux bedonnant plein de pognon et une immigrée africaine en situation quasi irrégulière aux États-Unis.

Dans la fiction d’Anita Berchenko, l’homme n’est guère sympathique. Dans la réalité, il est acquitté. En raison de cette affaire, il a perdu son poste de haut dirigeant international et a mis un frein à ses ambitions politiques dans son pays où il est rentré avec sa femme et sa fille. De la femme de chambre, on ne sait rien. Peu importe, elle ne joue aucun rôle dans aucune organisation et a rompu depuis belle lurette avec son pays d’origine dans lequel elle ne reviendra sans doute jamais.

Fiction ? Réalité ? Aucune importance, il faut lire Suite 2086 pour ce qu’il est : le récit fort bien maîtrisé d’une réalité qui dépasse la fiction. Avec madame Berchenko, on vit une expérience littéraire, pas journalistique. Et c’est littéralement passionnant.

Anita Berchenko. Suite 2806. Numériklivres, 2011. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.fr

Christian Gailly : Nuage rouge

gaillyÀ l’instar de Jean Echenoz, de Christian Oster et de quelques autres, Christian Gailly est associé au courant minimaliste, un courant d’écrivains français qui renouvellent le genre romanesque sans oublier que l’essence du roman consiste à raconter une histoire, même si elle se résume à une suite d’imbroglios plus ou moins absurdes. Aux dires des critiques, Christian Gailly ferait partie de ce courant-là. Bien que je me méfie des étiquettes qui, bien souvent, sont attribuées de façon arbitraire par le milieu littéraire, je trouve rassurant l’existence de ce courant original à l’heure où on ne cesse de décrier la culture française, statuant péremptoirement sur son déclin. Par ailleurs, j’applaudis le fait qu’il se trouve encore des éditeurs, en l’occurrence les éditions de Minuit, pour publier des romans comme Nuage rouge, en rupture avec le mode linéaire du récit.

Dans Nuage rouge, Christian Gailly raconte une histoire qui ne se laisse pas résumer facilement, une histoire à la fois simple et complexe, comme la vie elle-même. Au départ, on sait que le narrateur rentre chez lui et que, sur sa route, il croise une voiture conduite par une femme au visage rouge. On apprend ensuite que cette femme (Rebecca Lodge), une muséologue danoise veuve d’un marin breton, vient de se faire violer par un homme qui n’est nul autre que le meilleur ami du narrateur et que celui-ci, par les bons soins de Rebecca, qui manie fort habilement le couteau, ne pourra jamais plus le faire à aucune autre femme… Le rouge, on l’aura compris, c’est le sang qui recouvre son visage juste après les faits. Le violeur en question s’appelle Lucien. Il représente le prototype même du dragueur impénitent qui n’aime pas qu’une femme lui résiste, tout en étant bien incapable de se détacher de sa propre mère avec laquelle il vit toujours, en dépit de son âge relativement avancé. Ce soir-là, donc, le narrateur rentre chez lui retrouver sa femme (Suzanne) qui l’attend pour aller au cinéma et qui, comme on peut s’en douter, n’a jamais vraiment aimé ce Lucien avec lequel elle a néanmoins couché dans sa jeunesse. Après les événements, contre l’avis de sa femme, le narrateur prend l’habitude de rendre quotidiennement visite à son ami qui a refusé de porter plainte, compte tenu des circonstances, et dont le moral est à plat, en raison des mêmes circonstances… Alors le narrateur, fasciné par Lucien, agresseur et agressé et, inversement, par Rebecca Lodge, accepte la « mission » que lui confie son ami: retrouver cette femme pour lui transmettre un message de regret et de pardon. Le narrateur s’envole aussitôt pour Copenhague et retrouve rapidement Rebecca Lodge qui est heureuse de bavarder avec un Français. Elle le fait d’ailleurs tous les midis de cette semaine-là, autant de repas pendant lesquels le narrateur tourne autour du pot, hésitant à révéler ce qu’il sait à cette femme dont il finit par s’éprendre. A la fin de la semaine, celle-ci accepte de dîner avec lui, dîner au cours duquel il apprend que Rebecca n’a aimé, n’aime et n’aimera qu’un seul homme dans sa vie: ce marin breton assassiné dans un port deux ans plus tôt. Au cours de cette soirée, il constate aussi que Rebecca n’a gardé aucune séquelle de cet événement qu’elle avait d’ailleurs presque chassé de sa mémoire. Son amour naissant anéanti, le narrateur rentre en France, cherchant à renouer avec sa femme qui a cependant quitté la maison. Puis il se rend chez ami Lucien. Là, il avoue à son ami qu’il a failli à sa mission car rien ne valait plus la peine d’être transmis. Alors Lucien, au bout de sa peine, et en colère contre le narrateur, lui propose une combine, un moyen original d’en finir avec la vie. Et le héros tombe dans un piège, faisant justement ce qu’il ne fallait pas faire…

J’ai aimé ce roman, minimaliste ou pas. Je l’ai aimé parce que j’ai sauté à pieds joints dans le jeu que l’auteur lui-même voulait nous faire jouer: celui du roman dans le roman, du narrateur qui se fait auteur pour narrer cette histoire inénarrable… En effet, tout au long de ce récit, Christian Gailly ne manque pas de nous adresser des clins d’œil, à nous, les lecteurs. Parfois, après une phrase redondante, il écrit: «Cette reprise est délibérée. Je supplie mon futur éditeur, s’il s’en trouve un pour me publier, de ne pas la supprimer» (p. 188). Et puis, sur la vie en général, certains passages sont ravissants. En voici un extrait : «Perdre son temps, vivre, c’est pareil. Vraiment ? Oui, c’est la même chose, c’est une seule et même chose. Exemple : Quand on s’occupe agréablement, on oublie qu’on perd son temps mais on le perd quand même.» (p. 64). Bref, j’ai aimé le récit en dents de scie de Christian Gailly, sa façon de relater les faits à reculons, comme s’il craignait que les événements débordent de la phrase. Lisez donc Nuage rouge, sans hésitation: le plaisir est garanti.

Né en 1943 dans la banlieue parisienne, Christian Gailly est d’abord technicien en chauffage, puis grand amateur de jazz et, enfin, écrivain. Il publie son premier roman en 1987 – Dit-il. Plusieurs autres suivront dont les plus récents sont: Un soir au club (2002), Dernier amour (2004) et Les oubliés (2007), tous publiés aux Éditions de Minuit. Il est décédé le 4 octobre 2013 à l’âge de 70 ans.

Christian Bailly, Nuage rouge. Paris, éd. de Minuit, c2000. Ouvrage disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.fr.

Florian Rochat : Un printemps sans chien

rochat2Florian Rochat est un auteur qui a choisi l’auto-publication pour promouvoir ses œuvres. Un auteur qui, à l’instar de Chris Simon, Laurent Bettoni ou David Forrest, met à la portée du public des ouvrages d’une qualité littéraire indiscutable et ce, à des prix dérisoires. Bien entendu, tous les romans auto-publiés ne passeront pas à l’histoire… mais n’est-ce pas la même chose pour ceux qui sont publiés ? Les détracteurs de l’auto-publication crient haut et fort que n’importe qui peut « publier » son livre sur les plateformes d’Amazon ou de Kobo. Et puis après ? N’importe qui peut devenir éditeur aussi. Juste au Québec on en compte plusieurs centaines… Bon, revenons à Florian Rochat dont j’ai fait la connaissance suite à la lecture de La légende de Little Eagle, un roman qui a déclenché mon enthousiasme au point que j’en ai rédigé une note lecture pour ce blogue.

Avec Un printemps sans chien, Florian Rochat offre au public une œuvre plus modeste, une œuvre qui ne nous entraîne ni dans les grands espaces du Montana ni dans le temps d’Antoine de Saint-Exupéry. Non, dans ce beau texte à échelle humaine, si j’ose dire, l’auteur raconte avec tristesse la perte de son chien, son compagnon des promenades quotidiennes. Il s’agit d’un récit intimiste doublé d’une réflexion sur les relations qu’entretiennent les humains avec leurs chiens. Pour ce faire, il n’hésite pas à faire une incursion dans la littérature, plus précisément chez ses auteurs américains de prédilection: Jim Harrison, Rick Bass, William Kittredge et plusieurs autres.

En toute honnêteté, je ne connais pas les chiens, bien qu’à l’exception des pitbulls que j’exècre au plus haut point, je les aime plutôt bien. Mais sous la plume lumineuse de Florian Rochat, je me suis surpris à aimer les bêtes, me rendant soudain compte que ce n’était pas vraiment les chiens que je n’aimais pas, mais plutôt leurs maîtres… Du coup, depuis cette lecture, j’ai étrangement envie d’adopter un chien. Ici, je dois préciser que, dans plusieurs passages de son récit, Florian Rochat nous décrit l’apport essentiel de la présence d’un chien dans le quotidien d’un homme ou d’une femme en santé, notamment en ce qui a trait aux promenades, aux balades en solitaire qui nous procurent souvent ce moment de calme et de réflexion nécessaire au maintien de notre équilibre mental et physique. Bref, un chien s’avère un compagnon de vie, surtout quand on commence à prendre de l’âge.

Je vous recommande sans réserve cette lecture qui, je vous en fais la promesse, vous ravira. Et si vous êtes peu sensible à l’expérience canine, vous serez à tout le moins conquis par l’écriture parfaitement maîtrisée de Florian Rochat, par la beauté de ses phrases, par le côté profondément humain qui s’en dégage.

Florian Rochat, Un printemps sans chien. c2013, disponible aux boutiques Kindle d’Amazon Canada au prix dérisoire de 3,11 $ et à celle d’Amazon France à 2,68 euros. Pour en savoir davantage, rendez-vous sur le site de l’auteur.

Sorj Chalandon: Le petit Bonzi

chalandonLe bègue a toujours trouvé les moyens d’atténuer ses problèmes d’élocution afin d’être en mesure de « fonctionner » en société. Bien que je l’aie toujours nié, je suis bègue. Si j’en souffre moins aujourd’hui, ce ne fut pas le cas pendant mes années d’enfance, surtout les années d’âge scolaire où je devais affronter au quotidien mes camarades de classe.

Le petit Bonzi raconte l’histoire de Jacques Rougeron, un garçon de onze ans qui recourt à différents moyens pour pallier ce handicap. Encouragé par le petit Bonzi, son meilleur ami, son frère, son autre lui-même, il se convainc qu’il existe une herbe susceptible de guérir son mal. À la pharmacie de son quartier, il a observé que chaque herbe contenue dans les sachets de tisane s’attaque à une maladie: les maux d’estomac, les troubles du sommeil, etc. Alors il en existe sûrement une contre le bégaiement. Mais il n’ose pas entrer dans la boutique pour demander au monsieur. Alors il cherche lui-même l’herbe en question, n’hésitant à en expérimenter sur lui-même. Jusqu’au jour où, après avoir mangé des feuilles qui poussent le long de son immeuble, il s’intoxique au point qu’on doit le conduire à l’infirmerie. Pendant un court laps de temps, pourtant, il a cru qu’il était guéri…

Mais le moyen le plus courant qu’utilise le bègue pour contrer son handicap demeure l’emploi de synonymes en remplacement de mots sur lesquels il bute. Par exemple, il est plus facile de prononcer « voiture » que « auto » ou « bagnole ». Ainsi Jacques cache dans sa chambre un cahier à mots dans lequel il inscrit des alternatives aux mots qu’il prononce avec difficulté. Cela étonne parfois ses camarades qui jugent que Jacques utilise un langage savant pour s’exprimer. Cette technique, toutefois, permet seulement d’atténuer le mal, et non de l’enrayer. Cela ne suffit donc pas.

Alors Jacques invente une histoire terrible: il raconte à son professeur et à ses camarades de classe que son père a disparu, de sorte qu’il est devenu un garçon « triste » qui refuse de parler. De cette manière, croit-il, les autres le laisseront tranquille… Mais là, l’histoire se complique et je vous laisse en découvrir vous-mêmes le dénouement. Disons simplement que le professeur de Jacques jouera un rôle non négligeable dans la conclusion de ce récit qui se déroule dans la région lyonnaise au début des années soixante.

Sorj Chalandon raconte son histoire avec brio, n’utilisant que des phrases courtes. Une histoire qu’il rédige au présent, sans recourir à des complications de style. L’intrigue y est néanmoins menée d’une main de maître au point où l’intensité dramatique du récit culmine vers l’insoutenable.

Le petit Bonzi m’a touché dans mon cœur de bègue, dans mon cœur d’enfant. Mais peu importe que vous soyez bègue ou pas, Le petit Bonzi mérite d’être lu car il éclaire un phénomène rarement traité en littérature: le bégaiement. Il dévoile, entre autres, l’immense solitude de l’enfant bègue qui doit parfois s’inventer un autre univers pour « fonctionner » dans celui-ci. Et n’est-ce pas le rôle de la littérature de mettre à jour des vécus occultés, voilés ? À ce titre, Sorj Chalandon peut prétendre que la mission est accomplie. Au fait, qui est le petit Bonzi ? Je vous laisse lire le roman pour le découvrir.

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Ce texte est une mise à jour d’une critique parue sur le site Écouter Lire Penser en 2010. Depuis lors, l’éditeur Grasset s’est partiellement converti en numérique et le roman de Chalandon est disponible sur la plupart des plateformes. Grasset ayant choisi de plomber ces ouvrages numériques de DRM (en français : gestion de droits numériques), je vous encourage à vous le procurer à la boutique Kindle d’Amazon ou sur Kobobooks, ces deux systèmes, si fermés soient-ils, vous permettent de conserver votre bibliothèque sans limite de temps.

Sorj Chalandon. Le petit Bonzi. Paris, Grasset, c2005, ouvrage disponible sur toutes les plateformes au prix de 6,49 euros ou 8,99 dollars canadiens.