Alexandre Dumas : Georges

dumasGeorges est un roman d’Alexandre Dumas publié en 1843. Bien qu’il ne constitue pas une œuvre de jeunesse, il précède les grands romans populaires de l’auteur comme Les trois mousquetaires (1844), Le Comte de Monte-Cristo (1845) ou La reine Margot (1845). Selon Noël Lebeaupin, de la Société des amis d’Alexandre Dumas, le collaborateur de Dumas à cette époque – pour ne pas recourir au mot détestable de nègre – serait Félicien Malville, homme inconnu au bataillon contrairement à Auguste Paquet que le film français L’autre Dumas, réalisé en 2010, a rappelé à nos mémoires. Georges n’est sans doute par un « grand » roman d’Alexandre Dumas, mais il présente au moins trois points d’intérêt.

Premièrement, l’action se déroule à l’île Maurice, alors appelée Isle-de-France, au moment où celle-ci passe aux mains des Britanniques vers 1810. Sauf erreur, à l’exception de Paul et Virginie de Bernadin de Saint-Pierre (1737-1814), on ne connaît nulle trace d’œuvres romanesques ayant pour cadre l’île Maurice dans la littérature française du dix-neuvième siècle. Aujourd’hui, on compte plusieurs titres, notamment le très beau Dernier frère de Nathacha Appanah dont j’ai fait le compte rendu sur ÉLP.

Deuxièmement, l’écrivain, lui-même métis, offre un roman tout entier porté par le combat contre le « préjugé » envers les Noirs. Bien entendu, époque oblige, on ne parle jamais de racisme dans le roman de Dumas, mais bel et bien de préjugé, penchant dont l’auteur n’était pas exempt lui-même. Quand deux tonneaux remplis d’alcool suffisent à tuer dans l’œuf une révolte d’esclaves noirs, on imagine bien la piètre opinion que Dumas avait des Noirs, même s’il en était lui-même issu par sa mère antillaise. Et je passe sous silence les nombreux passages où il est question de la « nature primitive » et de « l’âme simple » des Noirs dans cette œuvre de Dumas.

Troisièmement, ce que j’ai aimé dans Georges et qui constitue en soi une rareté, c’est le rôle que jouent les personnages de Nazim et de Laïza, deux Comoriens de l’île d’Anjouan. Le premier veut retourner à Anjouan par tous les moyens possibles alors que le second préfère rester à Maurice pour prendre la tête de la révolte des esclaves. Toutefois, l’un et l’autre préfèrent mourir plutôt que de continuer à vivre dans l’esclavage. Je vous laisse lire le roman pour savoir ce qu’il advient de ces personnages secondaires, certes, mais combien intéressants, surtout pour moi qui ait eu le privilège de vivre deux ans dans cet archipel de l’océan Indien.

Même si Georges n’est pas un roman de la trempe du Comte de Monte-Cristo, il réunit tous les ingrédients d’une recette qui fait de Dumas un écrivain incontournable pour ceux et celles qui souhaitent quitter leur aire spatio-temporelle pour pénétrer un monde n’ayant plus rien de commun avec leur routine habituelle. En effet, chez Dumas, les mœurs sont simples, les sentiments sont exaltés et les cœurs sont purs. On n’a nul besoin surtout de se couper les cheveux en quatre pour savoir qui sont les bons, qui sont les méchants, même si certains personnages de Georges, comme Williams Murrey, le gouverneur anglais qui est devenu, par orgueil sans doute, l’ennemi du héros, ne se laissent pas classer facilement parmi les méchants. Même chose pour le comportement de Georges qu’on pourrait aisément qualifier d’irresponsable dans la mesure où, au nom de ses principes, il n’hésite pas à mettre en danger ceux qui l’aiment et va jusqu’à entraîner dans la mort les nombreux hommes ayant servi son père. Bref, un peu de négociation aurait pu éviter bien des dégâts… et cela n’aurait pas fait un roman aussi enlevant !

Je ne vous résumerai pas l’histoire de Georges. Si vous le souhaitez, vous pouvez lire la fiche descriptive que lui consacre Noël Lebeaupin sur le site de la Société des amis d’Alexandre Dumas .

Alexandre Dumas, Georges. Bibliothèque électronique du Québec, c1843.

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Emmanuelle Cart-Tanneur : Ainsi va la vie

carttannerIl arrive parfois que des auteurs ou des éditeurs m’envoient des textes pour que j’en fasse un compte rendu sur ce blogue ou sur celui d’ÉLP éditeur. Je prends ça comme une marque d’estime, bien entendu. Par contre, je les avise d’emblée d’un principe qui guide mon travail de critique depuis plusieurs années : si je n’aime pas le bouquin, je n’en ferai pas de compte rendu. Depuis la fondation d’Écouter Lire Penser en 2005, l’équipe d’ÉLP a adopté comme ligne de conduite le partage. Cela veut dire qu’on ne partage pas ce qu’on n’aime pas. Point trait.

Ainsi va la vie est un recueil de dix-sept nouvelles qui ont toutes en commun qu’elles illustrent un incident, voire un accident, dans la vie quotidienne de gens comme vous et moi. L’écriture est sobre, agréable et, le style, parfaitement maîtrisé par l’auteure qui sait nous emmener là où elle veut. Ces nouvelles mettent donc en scène des gens ordinaires, de gens qui pourraient être nos voisins, nos collègues, des gens qui vivent des existences apparemment banales, comme des millions de personnes au Canada, en France ou ailleurs. Mais le quotidien recèle son lot de mystères, de drames, d’histoires d’horreur parfois. Et c’est justement là que réside la force d’Emmanuelle Carl-Tanneur : elle sait parfaitement bien comment nous faire découvrir ce qui se cache derrière la banalité de la vie quotidienne.

Dans La ligne droite, une femme prend soin de son mari Alzheimer, un brillant professeur avant qu’il ne passe ses journées à tracer des lignes dans des cahiers d’écolier. Dans Sarbarcane, un petit garçon attend chaque soir le retour de son père, peintre en bâtiment, dans l’espoir que celui-ci lui ramène un bout de tuyau avec lequel il fera une sarbacane. Dans Fatigue, une femme tente de faire le vide en elle de peur de sombrer dans la dépression. Dans Mon ange, une femme entre deux âges raconte sa difficile décision de recourir à l’avortement. Dans Mobile home, l’auteure raconte la rencontre entre un homme et un itinérant qui se tient sur le seuil de la porte d’un immeuble. Dans Bals perdus, une vieille en maison d’hébergement attend son Jeannot qui ne viendra plus. Dans Le syndrome de Diogène, une dame de 80 ans est retrouvée morte dans son appartement jonché de déchets. Dans Promesses, une femme aide sa mère à mourir dans sa chambre d’hôpital. Dans Old friends, deux amies se retrouvent, une jolie qui a réussi sa vie dans le design de mode, et une moche qui a tout raté. Dans Terminus, la fin d’un couple racontée par une femme assise à une table d’un café d’habitués. Dans Les bungalows, une femme se rappelle l’agression sexuelle qu’elle l’a subie à neuf ans dans une colonie de vacances, au moment où elle s’apprête à en subir une autre… Dans Détournement de majeur, une élève de 3e enlève pratiquement le pion dont elle est amoureuse. Dans Le saut de l’ange, une institutrice, qui a perdu un enfant il y a 40 ans, reçoit la visite d’un ange. Dans C’est la vie, l’auteure met en scène une femme, un homme et un accident de moto. Dans Le bonheur est dans le pré, il est question d’une séquestration. Dans Paradis perdu, une femme se suicide en avançant dans la mer lors d’un séjour dans le sud qu’elle fait sans son mari fauché par une voiture. Enfin, dans Échecs et mat, un petit garçon attend son grand-père qui vient de subir un infarctus.

Je vous conseille vivement la lecture de ce recueil qui vous rappellera qu’on n’a pas nécessairement besoin d’aller très loin pour assister au bouleversement du monde.

Emmanuelle Cart-Tanneur. Ainsi va la vie. Numériklivres, 2011, 2,99 euros. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7switch.com

Thierry Cabot: La Blessure des Mots

cover_cabot_blessure2On dit que la poésie n’est plus de notre temps, tout comme les poètes qui n’auraient plus la cote auprès des élites culturelles. Ici, j’entends eux qui sont chargés de rédiger les chroniques culturelles des journaux et qui, bien souvent, se contentent de faire la promotion des œuvres moussées par des agents avec lesquels ils s’entendent généralement bien, étant issus du même milieu (car, au fond, qui pend la décision de « critiquer » un livre plutôt qu’un autre ?). Bref, la poésie ne se vend plus. C’est ce que les éditeurs, qui en publient de moins en moins, vous diront si vous leur présenter votre recueil. Pourtant, pour peu qu’on s’y arrête, cette affirmation s’avère fortement démentie par la réalité. En témoigne la chanson qui se vend fort bien et, pourtant, elle repose essentiellement sur du texte versifié, donc sur une forme classique de poésie. Alors, comment peut-on prétendre que le genre n’est pas grand public ?

Remarquez, je ne suis pas un grand lecteur de poèmes. J’en lis à l’occasion, moins aujourd’hui qu’en ma jeunesse où les œuvres de Nelligan, de Rimbaud et de Verlaine m’accompagnaient au quotidien. Il y a quelques années, j’ai lu les poèmes d’Alphonse Piché, un poète québécois qui m’a tellement plu que j’ai fait pour ÉLP un compte rendu de son recueil publié à la fin des années 1960. Et, bien entendu, je lisais régulièrement les poèmes de Florence Saillen et de Paul Laurendeau mis en ligne sur le site Écouter Lire Penser avant qu’il ne devienne le blog(ue) officiel d’ÉLP éditeur à l’automne 2013.

Quand, au printemps 2011, ÉLP éditeur a pris la décision de publier les poèmes de Thierry Cabot, j’en ai lu quelques-uns mais, allez savoir pourquoi, ce n’est qu’une fois le recueil publié que j’ai vraiment pris le temps de les découvrir. Bien calé dans mon fauteuil, j’ai lu ces vers dans le silence du soir et j’ai été particulièrement touché par les « mots » de Cabot. Touché parce que ce poète parle du temps comme rarement les poètes savent le faire. En témoigne un extrait d’un Quai de gare à Toulouse qui l’illustre avec beaucoup d’acuité :

Et le limon obscur des mois et des années
A glacé mon visage et fendillé mon cou ;
Si parfois j’ai bu tant d’espérances bien nées,
J’ai vingt fois du destin essuyé le vil coup.

En poursuivant tranquillement ma lecture, j’ai trouvé aussi que, sous de maints égards, Thierry Cabot rappelait Nelligan, ce poète qui a tant marqué les jeunes d’ici dans les années 1960 et 1970. Le poème Angoisse de janvier, qui décrit la mélancolie qu’évoque le froid de janvier, nous ramène immanquablement à Soir d’hiver, un poème célèbre de Nelligan (Ah que la neige a neigé…)

Mais la mélancolie du poète n’est pas exempte d’engagement social comme, par exemple, dans le Monde du travail et Évaluation, deux poèmes qui décrivent la déception qu’éprouvent de nombreux individus pour le monde réel, notamment lors du passage à l’âge adulte. Un poème comme l’argent, avatar par excellence de la modernité, s’avère du même ordre.

Argent ! mes boyaux fous lâchent cent loups rebelles
Et, tandis que souillé par les mêmes crétins,
Un idéal saignant pleure dans les poubelles,
Je te dis cent fois « merde » avec mes intestins

Les poèmes de Thierry Cabot se lisent lentement et, si possible, à petite dose. Lisez-les de préférence le soir, une fois les tâches ménagères accomplies, quand le poids du jour commence à se faire sentir. La mélancolie chassera votre déprime… et vous dormirez peut-être en paix, loin du tumulte du monde.

Cabot, Thierry. La Blessure des Mots. ÉLP éditeur, 2011, versions ePub et PDF, 3,49 euros ou 4,99 $CA. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.fr

François Bon : Notes sur Balzac

bon_balzacJ’ai débuté en février 2013 une série de billets sur ma lecture de Balzac Vous n’êtes pas sans savoir que cet immense écrivain français souffre d’un problème d’image. Enfin… c’est ce qu’on dirait, aujourd’hui, si Balzac était de notre temps. Récemment, donc, j’ai rédigé un compte rendu succinct de trois œuvres – La recherche de l’absolu, Les proscrits et Louis Lambert -, toutes rattachées aux Études philosophiques que je (re)lis dans son intégralité. Récemment j’ai lu La peau de chagrin (1831) et je m’apprête à commencer Melmoth réconcilié (1838). J’y reviendrai plus tard au cours d’un prochain billet. Entre temps, histoire de faire une pause, je me suis offert les Notes sur Balzac de François Bon publiées chez Publie.net en 2008 mais qui, selon ce que j’ai pu décoder dans le texte, auraient été rédigées quelques années plus tôt.

Disons-le d’emblée, cet ouvrage n’est ni un essai ni une biographie, mais bien des notes… François Bon en a rédigées vingt-huit au total. Certaines font trois quarts de page, d’autres presque deux pages, mais jamais plus.

Le problème d’image de Balzac, François Bon le règle dès la note 5 : « Dans les manuels scolaires devrait être interdite la phrase éculée, « le réalisme de Balzac », avec l’accent inspiré sur le isme des gens qui savent. Son rapport au roman, Balzac l’invente dans récits brefs, à teneur fantastique, chacun de ces joyaux s’attelant précisément à une des frontières récit/réel. » Qu’on se le tienne pour dit : Balzac n’est pas un écrivain réaliste… Au contraire même, plusieurs de ses œuvres pourraient être qualifiées de fantastiques.

Autre chose qui m’a plu dans ces notes : le rapport à Proust, mon écrivain de prédilection. En effet, jamais je n’aurais pu établir de lien entre Balzac et Proust. Bon le fait, lui, à plusieurs occasions. Il le fait parce qu’il a lu et relu Balzac plus que tout autre personne et que, bien entendu, il connaît Proust. À ce propos, je vous invite à lire son Proust est une fiction sur Le Tiers livre.

J’ai aimé ces Notes sur Balzac, non pas pour les informations qu’elles fournissent sur Balzac lui-même, mais plutôt parce qu’elles sont une manifestation concrète ce que la littérature peut être autre chose qu’un divertissement. La littérature, en l’occurrence l’œuvre de Balzac, accompagne notre vie au quotidien : elle aide à vivre.

François Bon débute et termine ces notes par une citation de Balzac : « Toute poésie procède d’une rapide vision des choses ». Je vous laisse méditer cette phrase… ou à vous rendre à la note 28 de cet ouvrage.

François Bon. Notes sur Balzac, publie.net, 2008. Disponible à la Librairie Immatériel.fr et sur toutes les plateformes.

Jacques Côté : Dans le quartier des agités

coteAlire publie de la littérature dite populaire. Parfois méprisés par les autres éditeurs, et souvent boudés par la presse, ses titres n’ont cependant pas besoin des maigres pages littéraires des quotidiens montréalais pour s’imposer d’eux-mêmes auprès des lecteurs de la Francophonie. Aussi les romans de Jean-Jacques Pelletier ou de Patrick Sénécal, pour ne nommer que ces deux-là, connaissent un véritable rayonnement au-delà des frontières du Québec, ce qui est loin d’être le cas de la plupart des écrivains versant dans la vraie littérature. Certes, Alire n’est pas un éditeur 100% numérique comme Numériklivres ou ÉLP éditeur mais, contrairement à la plupart des maisons québécoises, il fait un effort considérable pour développer la lecture sous cette forme. D’abord, il vend ses ebooks sans DRM, c’est-à-dire sans le verrou d’Adobe qu’imposent certains éditeurs et distributeurs. Ensuite, il vend ses ebooks à un prix raisonnable, près de 40% moins cher que l’édition papier. Malheureusement, malgré la déclaration de principe de son directeur général, les nouveautés sont vendues trop chers… comme c’est le cas d’ailleurs du Quartier des agités qu’on peut se procurer au coût de 13,99 euros, soit près de 20 dollars canadiens, alors que les autres titres de la collection se vendent entre 7 et 9 euros.

Dans le quartier des agités, premier volet des Cahiers noirs de l’aliéniste, est sans conteste un roman exceptionnel dans le paysage littéraire du Québec. Jacques Côté, son auteur, fait normalement dans le roman policier et, à cet égard, cet ouvrage participe au genre. Mais, avec Dans le quartier des agités, il transcende le genre en ajoutant une dimension historique assez rare en littérature : l’histoire des sciences. En effet, son roman porte sur le séjour que fait le docteur Georges Villeneuve à Paris en 1889. Stagiaire à l’asile Sainte-Anne, Villeneuve suit l’enseignement en médecine légale du célèbre aliéniste Valentin Magnan, digne successeur de Philippe Pinel (1745-1826) qui, au 18ème siècle, a œuvré pour l’humanisation du traitement réservé aux malades mentaux. Aliéniste, vous l’aurez compris, est un mot qui n’a plus cours aujourd’hui puisqu’il a été remplacé, au début du 20ème siècle, par psychiatre. Peu importe, Georges Villeneuve, jeune médecin, à peine débarqué dans la capitale française, se retrouve au cœur de l’enquête sur le coupeur de nattes qui terrorise la population. À cette occasion, il se lie avec un étrange chanteur d’opéra, adepte de l’absinthe, qui adopte un comportement effrayant. Pour les besoins de l’enquête, le docteur Villeneuve fréquente même un bordel dans lequel il rencontre Viviane, une prostituée dont il tombe amoureux. Bref, l’enquête sera résolue et les amours du docteur Villeneuve connaîtront une fin réaliste… Mais ce qui est passionnant dans ce roman, c’est que Jacques Côté restitue fort bien le cadre étouffant de la société canadienne-française à la fin du 19ème siècle, cadre dans lequel les scientifiques devaient somme toute s’épanouir. Aussi Georges Villeneuve, à son retour au pays, a présidé les destinées de l’Asile Saint-Jean-de-Dieu, aujourd’hui l’Hôpital Louis-Hippolyte Lafontaine, et assumé la responsabilité de la Morgue de Montréal en tant que médecin légiste.

Dans le quartier des agités est un excellent roman. Le deuxième volet des Cahiers noirs de l’aliéniste, Le sang des Prairies, vient d’ailleurs de paraître chez le même éditeur. Il est disponible, en format ePub, à la librairie 7switch (autrefois Immatériel).

Jacques Côté. Les Cahiers noirs de l’aliéniste : 1. Dans le quartier des agités. Alire, 2010. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7switch.

Honoré de Balzac : La recherche de l’absolu / Les proscrits / Louis Lambert

balzacCette semaine, je déjeunais avec une amie qui me confessait n’avoir jamais lu Balzac. Parions qu’elle n’est pas la seule. Contrairement à plusieurs auteurs classiques de la littérature française comme Flaubert, Maupassant ou Zola, Honoré de Balzac (1799-1850) n’est pas vu comme un écrivain cool. Plutôt conservateur, royaliste à une époque de montée du libéralisme républicain, il n’a jamais constitué un modèle pour la jeunesse occidentale. Catholique et royaliste, tel est cet écrivain qui ne se gêne pas pour l’énoncer dans son « avant-propos » à cette œuvre monumentale que constitue La Comédie humaine : « Le christianisme, et surtout le catholicisme, étant, comme je l’ai dit dans le Médecin de campagne, un système complet de répression des tendances dépravées de l’homme, est le plus grand élément d’ordre social ».

Cela dit, doit-on s’en détourner pour autant ? Certainement pas. Sinon, il faudrait aussi se détourner de Céline, de Proust… bref des plus grands noms de la littérature française. Il serait idiot de se priver d’une expérience de lecture qui ne peut que nous enrichir, car, à l’instar de Marcel Proust, Honoré de Balzac fait partie de ces écrivains qu’on ne peut ignorer dans une existence.

Balzac a structuré son œuvre en trois grands blocs : les études de mœurs (Scènes de la vie privée, Scènes de la vie de province, Scènes de la vie politique, etc.), les études philosophiques et, enfin, les études analytiques. Les deux premières sont de loin les plus importantes en nombre de nouvelles et de romans. Les études de mœurs représentant, selon Balzac, les « effets sociaux ». Alors j’ai décidé de débuter cette (re)lecture de Balzac par les « causes », soit par quelques textes issus des études philosophique. Quand on sait que Balzac voyait sa Comédie comme une vaste étude de la société française au 19e siècle, cela a son importance. Du moins à mes yeux.

Au cours des derniers mois, j’ai donc lu, dans l’ordre, les œuvres suivantes : La recherche de l’absolu (1834), Les proscrits (1831), Louis Lambert (1832), Le réquisionnaire (1831), Adieu (1830), Jésus-Christ en Flandre (1831) et Massimilla Doni (1837). Toutefois, ce premier billet ne porte que sur trois de ces œuvres.

La recherche de l’absolu (1834)
Un gros roman qui a pour thème la recherche scientifique en tant que recherche de la perfection. Issue de la tradition alchimiste, cette recherche est perçue par Balzac comme une addiction, un phénomène qui ne nous lâche plus une fois que nous en sommes atteints. La recherche scientifique doit-elle primer sur l’attachement à la famille ? Dilemme moral que Balzac traite avec un brin de naïveté. Dans le roman, la folie du chercheur qui poursuit ses travaux, même si cela occasionne la ruine de sa propre famille, n’est pas condamnée par Balzac : « Trop souvent le vice et le génie produisent des effets semblables, auxquels se trompe le vulgaire. » Ne soyons donc pas vulgaire… La recherche de l’absolu aurait pu être un roman fort déprimant sans la présence du personnage de Marguerite, la fille aînée de Claës, un modèle de femme assez peu répandu, d’ailleurs, à cette époque. Après la mort de sa mère, c’est elle qui prend les rênes de la Maison Claës, une femme forte, donc, en ces temps où elles disposaient de si peu de droit…

Les proscrits (1831)
Il s’agit d’un court roman – ou une grosse nouvelle, c’est selon – qui met en scène un jeune homme qui souhaite mourir, croyant ainsi prendre un raccourci pour atteindre plus rapidement le paradis. Cette naïveté est aujourd’hui partagée par de nombreux islamistes… Les proscrits est un roman mystique rédigé dans un style poétique à couper le souffle. Sans doute le roman que je préfère jusqu’à maintenant. Pour ajouter une note de curiosité, terminons cette brève notice en révélant que le personnage mystique n’est nul autre que Dante.

Louis Lambert (1832)
Contrairement aux romans précédents, Louis Lambert est écrit à la première personne. Dans celui-ci, Balzac décrit la rencontre du narrateur avec un jeune surdoué alors qu’ils étudiaient tous deux dans un collège de Vendôme. Louis Lambert doit sa présence dans ce collège grâce à la générosité de madame de Staël. À l’écart des autres, il est souvent l’objet des moqueries, parfois très méchantes, de ses camarades, phénomène d’intimidation encore assez courant dans nos institutions contemporaines. Mais Louis n’y prête que peu d’attention tellement il est absorbé par des études personnelles. Parmi ses lectures, on retrouve Swedenborg (1668-1772), un philosophe et théologien suédois qui reviendra dans un autre ouvrage de Balzac. Louis Lambert est donc décrit par l’écrivain comme une sorte de génie dont ses professeurs ne comprennent pas la soif d’absolu. Ils vont d’ailleurs saisir son Traité de la volonté sans en comprendre un paragraphe.

La lecture de Louis Lambert de Balzac a favorisé chez moi une réflexion sur l’utilité sociale d’un esprit lucide. À quoi ça sert le génie humain s’il n’est pas reconnu par la société ? Comme Balzac, j’en viens à envier les anachorètes du premier siècle du christianisme, ces hommes qui avaient compris qu’il fallait se méfier des honneurs de ce monde. On meurt seul après tout et les honneurs ne sont que de courte durée. La satisfaction immédiate qu’elle apporte à la personne honorée passe dans son ciel plus rapidement qu’une étoile filante. Comme ses retraités qui reviennent voir leurs anciens collègues sur leur lieu de travail et qui, au bout de dix minutes, s’aperçoivent qu’ils dérangent ceux-là mêmes qu’ils les avaient fêtés en grande pompe quelques mois plus tôt. Cruauté de la vie. Méfiez-vous des honneurs : ils ne servent qu’à enfoncer le clou…

Enfin… à la sortie du collège, dont Balzac ne se gêne pas pour dénoncer les conditions de vie des élèves, les choses ne tournent pas très bien pour Louis Lambert. Mais je vous laisse le découvrir par vous-mêmes.

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Vous trouverez tous les romans et nouvelles de la Comédie humaine (éd. Furme, 1842-1848) en format ePub, aux Réimpressions Efélé. Saluons au passage la très grande qualité de cette édition accessible à titre gratuit. Toutes nos félicitations à ces vrais travailleurs du patrimoine qui, trop souvent, œuvrent dans l’ombre, sans reconnaissance aucune des pontifes de la Culture.

Anita Berchenko : Suite 2086

berchenkoJe me doutais bien que les mésaventures de Dominique Strauss-Kahn allaient faire couler de l’encre. Comme je me doute aussi qu’un jour ou l’autre l’Affaire DSK fera l’objet d’un film français, voire américain. Cette affaire suscite de l’intérêt. Normal puisqu’elle met en scène un homme puissant qui aurait commis un délit sexuel sur une femme de chambre d’origine africaine. Peut-on imaginer un plus grand déséquilibre entre deux individus ? Lui, homme d’autorité à la tête d’une organisation internationale, considéré de surcroît comme un candidat éventuel à la présidence d’un pays membre du G8. Elle, une simple femme qui a quitté son pays d’origine pour élever seule sa fille dans un quartier populaire de New York. Savez-vous combien gagne une femme de chambre ? Le salaire minimum auquel s’ajoute un pourboire. Bref, près de vingt fois, voire trente fois moins que DSK. Mais dans cette affaire il y a un troisième personnage qu’on a du mal à discerner : l’épouse de DSK elle-même. Elle joue un rôle obscur, mal défini, assez ténu publiquement, mais qui pourrait bien prendre de l’importance sous la plume d’un scénariste doté d’une imagination conséquente.

Avec Suite 2806, toutefois, nous ne sommes pas dans un scénario hollywoodien. Dans un style sobre d’une élégance rare, aux contours parfaitement maîtrisés, Anita Berchenko fait le récit des événements tels qu’ils auraient pu se produire. Elle se met tantôt dans la peau de Daniel, « riche grâce à son épouse, puissant grâce au poste qu’il occupe », tantôt dans la peau de Nissa, cette femme noire qui a reçu pour consigne de ne pas susciter le scandale, de ne pas heurter les clients. Par un concours de circonstances que je n’exposerai pas ici de crainte de vous ôter l’envie de lire ce roman, Nissa se retrouve dans la suite de Daniel alors qu’il n’a pas quitté les lieux. Sans savoir, elle s’apprête à faire le ménage, comme elle le fait tous les jours, en débutant par le grand lit. Et c’est là que survient l’événement, un acte sexuel d’une durée maximale de neuf minutes… Un acte consenti ? Impossible de trancher la question quand on est en présence d’une relation d’autorité qui met en présence un petit vieux bedonnant plein de pognon et une immigrée africaine en situation quasi irrégulière aux États-Unis.

Dans la fiction d’Anita Berchenko, l’homme n’est guère sympathique. Dans la réalité, il est acquitté. En raison de cette affaire, il a perdu son poste de haut dirigeant international et a mis un frein à ses ambitions politiques dans son pays où il est rentré avec sa femme et sa fille. De la femme de chambre, on ne sait rien. Peu importe, elle ne joue aucun rôle dans aucune organisation et a rompu depuis belle lurette avec son pays d’origine dans lequel elle ne reviendra sans doute jamais.

Fiction ? Réalité ? Aucune importance, il faut lire Suite 2086 pour ce qu’il est : le récit fort bien maîtrisé d’une réalité qui dépasse la fiction. Avec madame Berchenko, on vit une expérience littéraire, pas journalistique. Et c’est littéralement passionnant.

Anita Berchenko. Suite 2806. Numériklivres, 2011. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.fr