Archives du mot-clé Autofiction

L… comme Laurence

Je me souviens, comme si c’était hier, de cette soirée de septembre 1984. Je m’en souviens à cause de la nuit qui s’ensuivit, mais aussi parce que ce fut, en quelque sorte, notre dernière soirée ensemble. Ce soir-là, après des centaines de conservations et des milliers de lettres, j’avais cru que nous pouvions passer une nuit l’un contre l’autre dans cet appartement, rue de l’Esplanade, que je partageais avec un ami qui ne l’est plus depuis lors. Et là, dans cette petite chambre dont la fenêtre donnait sur la ruelle, j’avais voulu que nous prenions le temps de découvrir nos corps, de nous mettre simplement nus l’un et l’autre, comme au premier jour de la création. Mais cela ne s’est pas passé ainsi, car il a fallu que tu t’allumes comme une torche vivante, que tu te consumes de désir pour moi, alors que je n’étais pas prêt, tremblant d’émotion devant ton corps magnifiquement déployé dans la splendeur de ses chairs. Que pouvais-je faire d’autre que de tenter, bien maladroitement, de répondre à tes attentes ? Et contre ma volonté, nous avons fait l’amour, gâchant à tout jamais ce moment magique, ce moment que j’attendais pourtant depuis tellement d’années et dont je ne garde aujourd’hui qu’un souvenir diffus.

Après, ce fut la débâcle: les appels téléphoniques sans retour, les conversations sans complicité, les baisers sans amitié. Quelque chose était cassée entre nous, quelque chose que nos quinze ans d’amitié et nos vingt mille mots échangés n’ont pu réparer. Je n’étais pas prêt, L… Et pourtant, je te voulais comme jamais je n’ai voulu une femme avant toi.

Là, je pense à toi au milieu de la nuit, en proie à des insomnies récurrentes, alors que je suis dans une chambre d’hôtel à Québec. Je pense encore à cette soirée, maintenant que je suis si vieux, si fatigué de vivre. Je pense à cette sexualité manquée, à la nuit au sommeil trouble qui s’en est suivie et, surtout, à ce terrible lendemain matin rempli de malaises, à ce matin où déjà nous n’étions plus des amis. Est-ce qu’il t’arrive d’y penser, toi aussi, de temps en temps ?

Bonne nuit, L… Je vais me rendormir, maintenant, en espérant que demain je n’y penserai plus.

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Au chevet de ma mère

En souvenir de Claire Benoit, ma mère
qui s’est éteinte le 9 juillet 2005, il y a dix ans.

Montreal_1996_69_MamanJe suis au chevet de ma mère qui va mourir sous peu. Atteinte d’un cancer généralisé, elle est hospitalisée depuis trois mois déjà. Depuis la fin de l’après-midi, j’ai perdu le contact avec elle. Elle gît sur son lit dans un état quasi comateux, ne réagissant guère à mes appels répétés. Cependant, à une heure vingt de la nuit, alors que j’étais penché sur elle, elle a ouvert les yeux et, soudain, a poussé un léger cri de surprise en me reconnaissant.

— On n’est pas rendus ? m’a-t-elle demandé.
— Non, pas encore, lui ai-je répondu tout doucement en lui caressant les cheveux.
— On va se rendre, m’a-t-elle dit alors sentencieusement.
— Oui, quand tu seras prête.

Après qu’elle se soit endormie, je me suis demandé pourquoi a-t-elle dit «on». Croyait-elle que j’allais l’accompagner dans cet ultime voyage ? Visiblement, pour ma mère, la mort n’est pas une fin, mais un lieu d’arrivée, ou plutôt un point de rupture à partir duquel quelque chose va commencer ou recommencer. En tout cas, dans son esprit, il ne fait aucun doute que ce point de départ – ou d’arrivée, c’est selon – ne peut être qu’un lieu de paix absolue. Nul souci nul tracas là où elle allait.

Une vision du paradis qui en vaut une autre.

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Je suis au chevet de ma mère qui va mourir sous peu. Plus tôt dans l’après-midi, mon frère et ma sœur, exténués, se sont avoués vaincus et sont rentrés chacun chez eux pour dormir. Ils en étaient à leur deuxième nuit consécutive, se jurant d’être là au moment où ma mère allait rendre l’âme. Comme si elle avait une âme à rendre, ma mère. Comme si un cœur qui s’arrête pouvait constituer un spectacle, un phénomène qui vaut la peine d’être vu.

Mon frère et ma sœur, très frère-et-sœur depuis le début de la fin de ma mère, ont littéralement épousé les croyances polythéistes de cette dernière, invoquant Dieu et les saints, déposant des médailles de sainte Thérèse autour de ses mains en croix. C’est sans doute leur façon de manifester leur attachement à leur mère, à ma mère.

Une façon d’aimer qui en vaut une autre.

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Je suis au chevet de ma mère qui va mourir sous peu. Je reviens de l’aéroport d’où je ramène mon grand frère, celui qui a quitté ce pays pour un autre, plus ancien, mieux balisé. Les autres prétendent que ma mère l’attendait pour mourir. À son arrivée sur les lieux, il est vrai qu’elle a ouvert les yeux, qu’elle a semblé le reconnaître. En tous cas, tout le monde veut bien croire que ce clignement d’yeux soit un geste de reconnaissance. Peut-être vaut-il mieux y croire. Moi, je n’en suis pas certain, mais ma sœur et mes frères, le jeune comme le vieux, y croient dur comme fer.

Une croyance qui en vaut une autre.

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Je suis au chevet de ma mère qui vient de mourir, comme nous allons tous le faire un jour ou l’autre. Nous voilà sans mère, maintenant, laissés à nous-mêmes comme de grands enfants que nous sommes devenus. Nous quittons l’hôpital de cette région où aucun de nous n’a grandi. Nous quittons les lieux, laissant ma mère aux soins du personnel hospitalier, chacun de nous désarmés, seuls avec sa peine. Mon jeune frère et ma sœur vont brûler un cierge en priant Dieu, les saints et, plus particulièrement, sainte Thérèse. Mon grand frère prendra tristement le chemin de son pays d’accueil, conservant en lui le souvenir de cette mère qui l’a tant aimé, quand il était enfant et adolescent. Et moi, j’irai faire une longue promenade pour assouvir ma peine, là, sous les trembles qui couvraient cette pointe de l’île du temps de ma mère, là, exactement.

Une manière de souffrir qui en vaut une autre.

Texte extrait de Des nouvelles du bout de l’île / Daniel Ducharme. ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $ à la librairie 7Switch.com

Monique

À la mémoire de Monique Boulet

J’ai un ami peintre, ce qui est assez courant, je pense, les arts visuels étant devenus une pratique beaucoup plus répandue que la littérature à notre époque. En octobre dernier, cet ami a organisé un vernissage dans un espace public près du fleuve. Et en un dimanche maussade d’automne, je suis allé l’encourager. D’abord parce que c’est un ami de longue date pour lequel j’éprouve une grande affection. Ensuite parce que, même si je suis loin d’être un amateur d’art, je crois qu’il s’agit d’un assez bon peintre.

Sur les lieux, il y avait plusieurs connaissances de ma première jeunesse. Ici, je dois préciser que cet ami habite mon quartier et que je le connais depuis l’enfance. Certes, nous nous sommes surtout fréquentés pendant les années cruciales de l’adolescence, soit entre treize et dix-huit ans, mais ce sont généralement les années qui comptent le plus dans la vie d’un homme. Bref, sur les lieux. ce dimanche-là, il y avait des gens que je connaissais depuis belle lurette et, parmi ceux-ci, Madeleine.

Madeleine est la sœur aînée de Monique, une fille que j’ai connue assez bien entre douze et seize ans et que j’ai revue à quelques occasions par la suite. Sans trop savoir pourquoi, j’ai pensé souvent à elle ces dernières années, au point de la googliser à quelques reprises, mais sans succès, Monique étant aussi absente de la toile que de ma vie… Alors vous comprendrez qu’une fois auprès de Madeleine – que je n’aurai jamais reconnue si on me ne l’avait pas (re)présentée – je me suis empressé de lui demander des nouvelles de sa sœur.

Elle m’a appris la triste nouvelle : Monique est morte depuis l’année dernière et, si j’en crois Madeleine, sa vie a été plutôt difficile. À l’âge de vingt-six ans, on lui a découvert la sclérose en plaque, une terrible maladie pour laquelle il n’y a rien à faire. Aussi a-t-elle vécu pratiquement toute son existence avec cette maladie, souffrant le martyr dans les dernières années et ce, jusqu’à sa mort à l’âge de cinquante-quatre ans.

Certes, il y avait longtemps que je ne voyais plus Monique. À l’âge de vingt ans, j’ai quitté Pointe-aux-Trembles pour m’installer en ville mais, juste avant de partir, je l’ai croisée sur la rue Sainte-Anne, une ancienne rue en plein cœur du village où elle habitait avec son amoureux, un musicien qui croyait en lui mais dont je n’ai jamais entendu parler par la suite. Tout comme Monique, d’ailleurs. C’est la dernière fois que je l’ai vue. Je sais, ça ne date pas d’hier, mais, allez savoir pourquoi, je me souviens exactement de ce que j’ai ressenti en la voyant ce jour-là.

C’était un après-midi d’été. Pour une raison qui m’échappe, j’avais emprunté la petite rue Sainte-Anne pour rentrer chez ma mère qui, après sa séparation d’avec mon père, avait loué un appartement sur la rue Saint-Jean-Baptiste, près du fleuve. En passant devant la vieille maison à trois étages où elle logeait, je trouvai Monique assise dans l’escalier, attendant vraisemblablement son copain qui, d’ailleurs, ne tarda pas à la rejoindre. Quand je m’approchai d’elle, elle m’aborda avec sa gentillesse habituelle. Debout sur le trottoir, accompagné de Christian, son ami musicien, elle me fit la conversation, me parlant davantage de Christian que d’elle-même. Visiblement, elle aimait beaucoup ce gars-là. Juste à la manière dont elle le regardait, c’était évident. Pendant qu’elle répondait aux questions d’usage que je lui posai, elle jetait constamment un regard rempli d’affection à son ami qui, fort de cet amour, prenait la parole à l’occasion, sûr de lui, confiant en son avenir. Ce fut à ce moment-là que j’ai ressenti sur sorte d’envie pour cet amour si manifeste envers l’autre. Au bout de quelques instants, je repris mon chemin, me dirigeant plein sud sur vers la rue Notre-Dame.

En marchant, je me dis combien j’aurais aimé qu’une fille m’aime comme ça… J’étais alors amoureux de Florence qui elle-même sortait avec Bernard, un autre musicien. On était tous plus moins musiciens à l’époque…

De Monique, je me souviens de sa gentillesse, de la manière bien à elle de m’aborder avec son large sourire. À quatorze ans, j’aurais peut-être pu sortir avec elle. Elle sortait alors avec un gars plus vieux, un gars aux cheveux longs qui m’impressionnait beaucoup. Jamais je n’aurais pu croire que Monique aurait pu s’intéresser à moi après avoir connu un tel gars. Pourtant j’ai senti une approche. Mais à quatorze ans, que voulez-vous ? on laisse les occasions filer…

Monique n’a peut-être pas fait partie de ces femmes qui ont marqué ma vie, mais je pensais à elle à l’occasion. Et suffisamment pour que je me donne la peine de la rechercher sur Google. Inutile de la googliser, maintenant, puisqu’elle est morte avant d’être vieille. Comme André, comme François, comme Hélène, comme tant d’autres hommes et femmes qui ont grandi dans ma petite ville de Pointe-aux-Trembles.

La mort du Gonze : sept ans déjà

Rene_GirardRené Girard, alias Le Gonze, est mort seul dans son appartement au cours d’une journée caniculaire d’août 2007. Il avait quarante neuf ans. Depuis il ne se passe pas une journée sans que je pense à lui. Doté d’une forte personnalité, il recherchait avant toute chose l’authenticité et ce, tant dans sa vie quotidienne que dans son activité littéraire. Bâti d’une seule pièce, il n’était guère porté sur le compromis. En désaccord avec le dilettantisme que j’incarnais chez ÉLP, il s’était retiré du projet au printemps 2007, nous laissant seuls, Pierre Rivet et moi, à la barre d’Écouter Lire Penser. Mais cela n’entachait en rien notre amitié qui remontait au tout début des années 1980. Nous avions d’ailleurs conservé le contact et, si la vie en avait décidé autrement, il aurait sans doute continué à faire ce qu’il ne pouvait s’empêcher de faire: réviser les textes du site dans un souci constant de qualité. Et il aurait sans doute été le premier à sauter à pieds joints dans le projet d’édition numérique que je mène depuis l’automne 2010 avec Allan E. Berger, Aline Jeannet et Paul Laurendeau.

Pour lui rendre hommage, je me permets de reproduire ci-dessous un de ses poèmes qui le caractérise bien: Je suis fait pour ma vie. En le lisant, vous comprendrez mieux l’âme du Gonze, un homme qui avait raté depuis longtemps son rendez-vous avec la chance.

Je suis fait pour ma vie
Comme la plaie pour la lame
Comme si j’existais avant ma vie
Comme si la plaie existait avant la lame
Et que ma vie s’installait en moi
Après mon existence
Comme la lame dans la plaie
Après la blessure.

Je vous rappelle que René Girard dit Le Gonze est le co-fondateur du webzine Écouter Lire Penser. Sans lui, il est probable que j’aurais renoncé à ce projet qui s’est éteint, après huit années d’existences le 1er novembre 2013. Par ailleurs, René m’a fait connaître des auteurs que j’aurais mis sans doute longtemps à connaître, notamment Raymond Abellio. Il savait mieux que quiconque reconnaître une grande œuvre. Ainsi en est-il de ce roman québécois – sans doute le meilleur du XXe siècle – oublié d’un auteur qui l’est tout autant : Batissez mon temple… de Gilles Lamer, publié chez Leméac en 1985. Il m’en avait recommandé la lecture avec enthousiasme.

Je termine cette épitaphe en citant ces vers qu’il récitait en plusieurs langues :

Allez poser vos bombes ailleurs!
Ici, ce qui n’est pas déjà dévasté
est maintenant inatteignable.