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Testament of Youth (Mémoires de jeunesse)

memoire_de_jeunesseUn beau film. Un film qui porte sur la peine inconsolable qu’une jeune femme ressent à la perte de son fiancé, de ses amis, puis de son frère. Cette perte est occasionnée par l’action la plus stupide que les hommes puissent commettre : la guerre.

Vera Brittain, auteure de ces mémoires, s’engage comme infirmière, mettant fin à des études prometteuses dont l’accès, pour les femmes de cette époque, s’avérait difficile, un bon mariage constituant encore la meilleure garantie pour leur avenir. Mais, dans les circonstances de la guerre de 1914, poursuivre des études de lettres classiques n’avait plus de sens pour elle. Elle s’engage donc comme infirmière, d’abord en Angleterre, puis, après la mort de son fiancé, en France où elle cherche à se rapprocher de son frère. Elle s’est effectivement rapprochée de ce frère qui est mort peu de temps après son arrivée. Cette scène avec tous ces corps de jeunes hommes étendus sur des civières de fortune vous laissera une forte impression qui vous fera comprendre encore avec plus d’acuité la célèbre réponse que fit Louis-Ferdinand Céline, dans Voyage au bout de la nuit (1932), à Lola qui lui demandait pourquoi il ne voulait pas partir à la guerre, et s’il était lâche : « Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans… Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi… Je ne pleurniche pas dessus moi… Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir. »

À la fin de cette guerre, Vera Brittain a trouvé le courage de prendre la parole dans une assemblée de revanchards pour clamer que le monde doit trouver un autre moyen que la violence pour solutionner ses conflits. Elle s’engage alors sur la voie du pacifisme. Jamais elle n’oubliera ceux qui ont illuminé sa jeunesse. Et jamais elle ne sera la même personne qu’avant la guerre. Comme l’écrit encore Céline, une année avant la parution de Testament of Youth de Vera Brittain : « De la prison, on en sort vivant, pas de la guerre. Tout le reste, c’est des mots. »

Il est rare que je vois un film tiré d’un livre sans que j’aie lu celui-ci avant. Ce fut le cas pour Testament of Youth (1933), un très beau film britannique qui, à moins que vous n’ayez pas la moindre parcelle de sensibilité, saura vous toucher.

Mémoires de jeunesse (Testament of youth), 2015, un film britannique de James Kent, avec Alicia Vikander, Kit Harrington et Taron Egerton. 2 h 10.

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The Killing (série américaine)

killingJ’ai écouté les deux saisons de cette série américaine sur Netflix. J’écris « deux saisons » mais, dans les faits, il n’y en a qu’une, car chacun des vingt-six épisodes relate une journée dans l’enquête que mènent Sarah Linden et son collègue Holder pour résoudre l’assassinat de Rosie Larsen, une jeune fille de seize ans. Cette série, je l’ai découverte un peu par hasard. Je dois vous dire que je suis assez difficile en matière de consommation télévisuelle. Je travaille beaucoup dans la vie et, quand j’écoute une série ou que je lis un roman, le réalisateur ou l’auteur doit absolument me sortir de mon monde pour m’entraîner dans le sien. S’il n’y réussis pas, je renonce vite… Je suis comme ça: je dois « croire » à l’histoire qu’on me raconte, un peu comme un gamin « croit » au Père-Noël en âge préscolaire.

En raison de la nature policière de cette série, je ne peux évidemment pas vous raconter l’histoire… Par contre, je peux vous divulguer deux ou trois choses que j’ai aimées dans The Killing : le décor de Seattle qui, pour l’occasion, rappelle assez le Danemark, pays dans lequel la série a été présentée la première fois (cette version est un remake américain) ; les personnages, notamment celui de Holder, le partenaire de Linden ; l’ambiance générale qui m’a rappelé certains romans de Simenon, en raison notamment de cette pluie qui semble constante… Mais la chose que j’ai la plus aimée dans cette série, et qui les vaut toutes, réside dans le traitement des victimes, en l’occurrence la famille Larsen. En effet, le réalisateur de The Killing a pris bien le temps de faire comprendre – ou plutôt, devrais-je dire: de faire ressentir – ce que vivent les victimes. Aussi le meurtre en lui-même suscite notre indignation, mais le comportement des victimes remporte notre empathie totale, et je dois dire que, dans les premiers épisodes, on n’en sort pas indemne. Moi, en tous les cas, cela m’a touché au coeur et aujourd’hui, plus qu’hier, je peux comprendre le désarroi que peuvent vivre des proches à la disparition d’un des leurs. Cette empathie envers les victimes, vous la ressentirez jusqu’au vingt-sixième épisode, épisode ultime où l’affaire s’avère enfin résolue.

The Killing m’a rappelé un peu Broadchurch, cette télésérie britannique qui a rencontré un certain succès. À mon avis, toutefois, elle la dépasse en intensité et, surtout, en authenticité. Certes, The Killing est une série policière comme tant d’autres, mais l’enquête s’y déroule dans un contexte politique, social et économique rarement évoqué avec une telle véracité dans les séries habituellement diffusées à la télévision américaine. Mais peu importe la politique qui, en fin de compte, ne s’avère jamais propre, même avec les meilleures intentions du monde. Ce que The Killing nous apprend, ce qu’elle peut nous transmettre le mieux, c’est le caractère unique et sacrée de la vie humaine. Chaque vie humaine fauchée avant qu’elle ne soit vécue constitue une perte irrémédiable, une perte qui laisse les survivants dans un désespoir sans nom. Les victimes se relèvent toujours de la perte d’un proche, mais leur vie en reste à jamais inchangée. Ça, si vous ne l’avez pas déjà compris, vous le comprendrez mieux après avoir vu The Killing.

The Killing, série américaine (2011-2014) réalisée par Veena Sud avec Mireille Enos, Joel Kinnaman, Billy Campbell, diffusée sur Netflix.

Meanwhile in Mamelodi

Photographie tirée du site Web du documentaire: http://meanwhile-in-mamelodi.com/pages/intro.php
Photographie tirée du site Web du documentaire.

Un samedi de novembre de l’année 2012, j’ai accompagné mon fils aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Pour un travail scolaire, il a choisi un film tourné en Afrique du Sud: Meanwhile in Mamelodi. Réalisé par l’allemand Benjamin Kahlmeyer en 2011, ce film décrit la vie d’une famille ordinaire dans un township de Pretoria appelé Mamelodi (extension 11) pendant la Coupe du monde de football (soccer) de 2010. Le père de famille – Steven – fait la seule chose qui compte vraiment dans la vie: faire des affaires. Pour lui, cela consiste à tenir une sorte de dépanneur. Mais cela lui permet de nourrir sa famille : sa femme, qui souffre d’une maladie mentale indéterminée, son petit garçon et sa fille, une lycéenne du nom de Mosquito. Ce film, donc, montre la vie quotidienne de cette famille avec ses joies, ses peines et ses espoirs d’une vie meilleure.

Tout au long du film, le cinéaste adopte un point de vue objectif, c’est-à-dire qu’il laisse vivre la famille sous nos yeux. En fait, il n’intervient qu’à deux reprises, une première fois auprès de la mère, qui se trouve vraiment mal en point, et la seconde auprès de Mosquito quand il lui demande si elle a un petit ami. Sans doute le passage le plus charmant du film.

Si le cinéaste n’a pas d’hypothèse à valider, pas de thèse à défendre, il sait par contre montrer les choses telles qu’elles sont. La vie est difficile. Elle est marquée par la pauvreté et la maladie mentale de la mère. La famille vit dans une maison de double tôle et, tout le long du film, on sent qu’il fait froid. Il faut dire qu’en Afrique du Sud l’hiver est en été… La Coupe du monde s’est déroulée en juin 2010, donc au début de l’hiver austral.

Mosquito, la jeune adolescente, joue une sorte de premier rôle. À elle seule, elle représente la jeunesse sud-africaine du XXIe siècle. D’ailleurs, à la fin du film, elle dit que les choses se passent mieux qu’avant. Avant l’Apartheid, bien entendu. Elle dit qu’elle est libre, qu’elle a un avenir. Pour elle, la liberté s’apparente à une promesse d’une vie meilleure. Et elle regarde la caméra, les yeux brillants d’espoir.

Mais moi je n’ai pas cru une seule seconde au discours de Mosquito. Non, je n’ai pas cru cette jeune fille, désarmante de charme et de simplicité, qui rêve de devenir joueuse de foot et paléontologue. Et en rentrant à la maison, alors que la nuit tombait sur Montréal, je n’ai pu empêcher une certaine tristesse d’envahir peu à peu tout mon être.

Photographie tirée du site Web du documentaire: http://meanwhile-in-mamelodi.com/pages/intro.php

The Words, le cinéma et la littérature

les_motsIl a plu ces derniers jours. Alors, contrairement à mon habitude, par un soir de déprime je suis avachi dans mon fauteuil pour voir, en compagnie de mon épouse, le film américain The Words, traduit simplement par Les mots en français. En voici un résumé succinct. – Un jeune homme se consacre à plein temps à l’écriture, rêvant d’être publié par une maison d’édition de New York. Bien entendu, comme des milliers d’écrivains d’avant l’avènement des technologies de l’information et des communications, il a soumis ses manuscrits à des dizaines d’éditeurs et, en retour, ils n’a reçu que des lettres stéréotypés de refus, quand il en recevait… Un jour, pendant son voyage de noce à Paris, sa femme lui offre une vieille serviette en cuir découverte au fond d’un bazar. De retour à New York, il s’aperçoit que la serviette contient un manuscrit. Après l’avoir lu, il est subjugué par les mots de ce document qui pénètrent en lui comme des dards. Et voilà qu’il s’approprie le manuscrit… Après l’avoir recopié, il le soumet à un éditeur qui l’accepte d’emblée. Et c’est ainsi qu’il devient un auteur à succès. Tout va bien jusqu’à ce qu’il rencontre un vieillard dans un parc. Il s’agit du véritable auteur du manuscrit… – Je ne vous en dis pas plus, histoire de ne pas gâter votre plaisir si l’envie vous vient de voir ce film.

Les mots est certes un bon film sur le plan cinématographique, notamment en raison de son procédé narratif qui comporte plusieurs niveaux spatio-temporels et qui nous plonge dans une histoire où tant l’écrivain que le vieillard se retrouvent parfois dans les années 1950, parfois aujourd’hui, parfois demain même… Et bien entendu, quand il est question de littérature, la France est là, pays mythique aux yeux des Américains qui cultivent encore l’image de l’écrivain inspiré, capable de pondre une œuvre monumentale en quelques semaines pour la jeter à la face du monde. C’est peut-être cela que je reproche à ce film: véhiculer cette image éculée de l’écrivain qui, saisi par le feu créateur, n’aurait pas besoin de « travailler » pour pondre l’Œuvre avec un grand O. Certes, il arrive qu’on puisse rédiger une histoire rapidement, comme soufflé par le vent d’une inspiration qui nous pousse à sortir ce qui gît en nous. Mais combien d’heures, de semaines, de mois de relecture, de correction, de réécriture accompagnent cet acte créateur ? Et puis, vous savez quoi ? Le créateur ne se contente pas d’une seule œuvre… Dans le film, l’auteur du manuscrit n’a plus écrit une ligne après que sa femme française l’eût oublié dans un train. Drôle d’écrivain, s’il en est. Un écrivain travaille par projet. Dès qu’un manuscrit est achevé, il en débute un autre. Mais il est vrai que ça accroche moins le spectateur d’un film américain…

Les mots (The Words), film américain réalisé par en 2012 par Brian Klugman et Lee Sternthal avec Bradley Cooper, Zoe Saldana, Jeremy Irons, Ben Barnes, Dennis Quaid et Olivia Wilde. Durée: 1h37

La pirogue, un film sénégalais de portée universelle

La_pirogueJ’ai déjà écrit, au mot frontière de mon ouvrage Ces mots qu’on ne cherche pas, ce que je pensais des frontières qu’érigent les pays pour rétrécir le monde au sens propre comme au figuré. J’ai aussi rédigé une critique assez émotive du roman d’Éric-Emmanuel Schmidt, Ulysse from Bagdad, qui aborde un thème similaire. Par contre, je n’ai jamais parlé du film Welcome (2009) de Philippe Lioret qui met en vedette le comédien français Vincent Lindon. J’aurais dû, pourtant… mais, peu importe, car ce texte, ce roman et ce film se rejoignent dans ce magnifique long-métrage de Moussa Touré sorti en 2012 et que nous avons pu voir dans deux ou trois salles de cinéma au Québec.

Voici le synopsis du film tel qu’il circule un peu partout sur les sites promotionnels : « Un village de pêcheurs dans la grande banlieue de Dakar, d’où partent de nombreuses pirogues. Au terme d’une traversée souvent meurtrière, elles vont rejoindre les îles Canaries en territoire espagnol. Baye Laye est capitaine d’une pirogue de pêche, il connaît la mer. Il ne veut pas partir, mais il n’a pas le choix. Son frère fait partie du voyage, le capitaine de la pirogue ne connait pas assez bien la mer, et au pays, aucun avenir n’est possible… Il devra conduire 30 hommes en Espagne. Ils ne se comprennent pas tous, certains n’ont jamais vu la mer et personne ne sait ce qui les attend au bout du voyage… »

J’ai vu ce film avec mes yeux d’occidental, bien entendu, avec tout de même un léger avantage sur mes contemporains : j’ai vécu dans ces villes africaines pendant plusieurs années, ces lieux où l’espoir est si mince que de jeunes gens n’hésitent pas à s’embarquer sur des bateaux de fortune pour tenter une aventure qui se termine, la plupart du temps, mal. Aux Comores, on les appelle les kwassa-kwassa. Ailleurs, en Asie et dans les Caraïbes, on les désigne plutôt sous le nom de boat-people. Dans les années 1980, des milliers de Haïtiens sont morts sur ce type d’embarcations en tentant de rejoindre les côtes américaines.

Le film de Moussa Touré jette un regard lucide sur ce phénomène qu’il nous fait vivre de l’intérieur, c’est-à-dire comme si nous étions parmi eux dans la pirogue. On côtoie ces gens, des Sénégalais et des Guinéens d’origines ethniques et de religions diverses. On fait connaissance avec ces passeurs et avec ceux, si naïfs, qui travaillent pour eux. Le cinéaste ne les dénonce pas avec des mots (ce n’est pas un film politique), mais il sait utiliser les images comme d’autres savent recourir à l’écrit pour passe leur message. À la fin, on s’attache à ces gens…. de sorte qu’on sort de la projection cinématographique avec une tristesse infinie. On en sort en deuil, effondré comme si nous avions perdu des amis.

Vous ne sortirez peut-être pas de ce film indemne. Ou peut-être que oui, après tout. Qui suis-je pour préjuger des émotions des autres ? Pour ma part, il m’a arraché une larme, ce film. Il a bouleversé mon humanité, m’a placé en situation de malaise tout en dévoilant cette impuissance à changer les choses, sentiment que j’ai trop souvent éprouvé en vivant sous ces latitudes.

Consulter la fiche de ce film sur TV5 Monde avec tous les détails. Vous pouvez lire aussi la critique d’Odile Tremblay dans Le Devoir, même si vous n’y apprendrez pas grand-chose.

The Wire (Sur écoute)

the_wireThe Wire (Sur écoute, en français) est une série américaine créée par David Simon, produite par HBO et diffusée sur les ondes télévisuelles de 2002 à 2008. Au long de ses cinq saisons, cette série jette un regard lucide sur la criminalité à Baltimore dans les années 2000. Très réaliste, quasi documentaire, elle se caractérise par son non-manichéisme, c’est-à-dire par le fait que l’auditeur peut avoir du mal à distinguer les bons des méchants. C’est sans doute pour cette raison que, bien qu’acclamée par la critique, le succès commercial de The Wire s’est avéré plus mitigé. C’est connu, les gens éprouvent un malaise avec les œuvres de fiction qui ne mettent pas en scène des méchants qui ne sont pas aussi méchants qu’on le croyait… En effet, dans The Wire, on a du mal à les identifier tellement on sent que chacun des acteurs – au sens sociologique du terme, et non cinématographique – est prisonnier de son milieu, de sa culture. On a dit beaucoup de choses sur cette série américaine qu’on qualifie de policière. Mais ce qu’on n’a pas dit assez, c’est la très grande désolation qui en ressort et du terrible constat qui en résulte : l’argent, le maudit argent comme on dit Québec, c’est sur le dos des pauvres gens qu’on le fait.

Une autre chose qu’on ne dit pas souvent sur The Wire, c’est qu’il s’agit d’une série qui vous touche au cœur malgré la dureté de la vie dans les cités de Baltimore. Parmi tous les personnages qui virevoltent, celui qui m’a touché le plus, qui m’a arraché une larme, c’est le jeune Wallace qui, issu d’une famille paumée de la cité, vit dans la rue avec ses jeunes frères et sœurs. Témoin d’un meurtre crapuleux qui l’a marqué, il tente de fuir ce lieu qui l’a vu grandir et, pour ce faire, s’installe provisoirement chez ses grands-parents. Mais il fugue, il revient dans son quartier de Baltimore – le West Side –, celui qu’il a toujours connu, espérant retrouver la vie qui a toujours été la sienne. Mal lui en prend : il se fait buter par ses propres amis sous prétexte qu’il peut représenter une menace pour les gros dealers – Stinger et Backstale. Dans la cité, un questionnement sur le jeu cruel des acteurs est perçu comme un aveu de faiblesse, comme une menace pour le groupe dominant, et cela ne pardonne pas.

L’autre personnage qui m’a touché s’appelle Dee, pour D’Angelo. Lui, c’est le neveu de Backstale. À l’instar de Wallace, mais à un autre niveau, il a la velléité de changer de vie… mais sa propre mère, indigne comme un bon nombre de parents qui sont représentés dans cette série, le convainc de ne pas le faire, car il appartient à ce monde, à cette famille, sans laquelle il ne saurait survivre. Il renoncera, et les conséquences seront terribles pour lui car, comme on peut s’en douter, il paiera pour les autres, ceux qui tirent les ficelles, y compris sa propre mère. Au moment il a failli basculer dans le mondes des « bons », il a une phrase qui marque le téléspectateur, une phrase qui se traduirait très librement par ces propos : En prison, je me sens davantage en liberté que dehors, là où les contraintes de mon appartenance à la « famille » sont omniprésentes.

The Wire est une série sur la pauvreté, celle des grandes villes du monde occidental. La pauvreté qui n’a rien à voir avec l’argent, la pauvreté culturelle, celle dont on ne sort pas souvent… Dans mon essai Ces mots qu’on ne cherche pas (ÉLP éditeur, 2014), j’ai consacré un mot à la pauvreté. En voici un extrait :

« Aujourd’hui la pauvreté a changé de visage ; elle arbore maintenant des aspects extrêmes : des sans-abris, des familles disloquées, des enfants abandonnés, etc. En fait, la pauvreté frappe de plein fouet ceux qui ne disposent d’aucune structure de pensée pour soutenir leur existence, pour guider leurs actions. Autrement dit, la pauvreté est d’abord culturelle, “culture” étant pris ici dans son sens originel, soit celui de civilisation. La pauvreté n’est plus tant économique que sociale. Elle est le lot des laissés pour compte, des toxicomanes, des hommes ou des femmes en situation de chef de famille monoparentale, un concept utile pour ceux qui cherchent à masquer le phénomène de plus en plus inquiétant de l’abandon des enfants par leurs parents, particulièrement par leurs pères. Bref, les pauvres d’aujourd’hui sont les victimes d’une civilisation qui a rompu avec ses fondements. »

The Wire, c’est exactement cela : le portrait d’une civilisation qui a rompu avec ses fondements.