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La mort du petit homme (histoires comoriennes)

à  Ali Mohamed Bacar

Ouani, Anjouan (Comores), la route qui descend au centre-ville, 2007

Le petit homme est mort, juste avant d’atteindre le centième anniversaire de sa naissance. J’ai eu la chance de le rencontrer l’été dernier alors que je séjournais aux Comores, pays de mon épouse. En une fin d’après-midi du mois de juillet, ma nièce me demanda de l’accompagner en ville pour rendre visite à son grand-père. J’acceptai de bon cœur, les occasions de sortie se faisant plus rares en cette période marquée par les cérémonies entourant le mariage d’un neveu cher. Alors, juste avant la tombée de la nuit, nous descendîmes la pente qui s’étend de Shitsunguini, un quartier situé à l’extrémité sud-ouest de la ville, jusqu’à l’orée du centre-ville de Ouani. La descente fut interrompue à de nombreuses reprises, bien entendu, car il fallait constamment s’arrêter pour saluer un membre de la famille, autrement dit la moitié du village… Ma nièce, la douceur et la patience incarnées, ne rechignait jamais à s’acquitter de cette obligation, consciente d’appartenir à une grande famille de Ouani, troisième ville en importance de l’île d’Anjouan (Ndzuani) après Mutsamdu et Domoni.

Sur la route, donc, partout on s’arrêta pour les salamalecs habituels : Gégé ? Ça va ? Habari ? Comment va ta mère ? Ça va ? Et monsieur, ça va ? Après avoir répondu quarante-deux fois que nous allions bien et que, Dieu merci, nous étions en bonne santé, nous parvînmes enfin à la grande place dite de Msiroju, une place bien triste depuis qu’ils ont coupé l’arbre centenaire qui la recouvrait d’une ombre salutaire. Aujourd’hui, au lieu de l’immense albizia qui trônait en son milieu, il y a un stationnement – signe de modernité, je présume…

Une fois sur la place, nous prîmes à gauche pour nous enfoncer dans les ruelles de la médina, au cœur de la vieille ville. La nuit était déjà tombée (les nuits viennent dès 18 heures en cette saison), de sorte que je ne sais plus quelle direction emprunta ma nièce pour me conduire devant une maison en béton. À la lourde porte de tôle, elle frappa en criant : « Hodi ». Quelques secondes plus tard, on entendit : « Karibu », mot de bienvenue qui nous donne de facto l’autorisation d’entrer, et c’est que nous fîmes.

La tante de ma nièce, soit la sœur de son père et, par conséquent, la fille de son grand-père, nous accueillit avec bienveillance, à peine surprise que ma nièce soit accompagnée par son oncle mzungu. La porte d’entrée donnait sur la cuisine, un espace à ciel ouvert, histoire d’éviter que les odeurs de cuisson se répandent dans la maison. À gauche, une jeune fille cuisinait un plat en sauce sur un réchaud à alcool tandis que l’eau du riz bouillait dans l’autocuiseur prévu à cette fin. Après les salutations d’usage, la tante nous conduisit dans une grande pièce au bout d’un couloir sombre. Il s’agissait en quelque sorte d’un grand salon avec des fauteuils, des divans, des tables basses. Des meubles lourds et massifs comme on les aime ici, sans doute parce que, dans l’esprit des gens, ils sont associés à la richesse, à la réussite sociale, ou alors parce qu’on ne peut pas se procurer autre chose, la plupart du mobilier provenant, soit d’ébénisteries locales, soit de Madagascar. Au fond de la pièce, accolé au mur du fond, il y avait un lit. En raison de la présence d’une moustiquaire soutenue par des poteaux de bois, on avait l’impression qu’il s’agissait d’un lit à baldaquin. Dans ce lit reposait le petit homme de 97 ou 98 ans…

La pièce était plongée dans la pénombre, résultat du délestage du courant pratiqué par intermittence par la société d’électricité des Comores. Le petit homme, recroquevillé sur lui-même, ne faisait que la peau et les os, ce qui accentuait encore davantage sa petitesse. Il semblait dormir. En témoignait sa respiration régulière, un son singulier qui jurait avec le silence de la maison. J’eus l’impression d’assister à la mise en scène d’une pièce de théâtre comme Le roi se meurt d’Eugène Ionesco car, en effet, le petit homme décharné, encore plus petit dans ce lit trop grand pour lui, avait tout l’air d’un petit roi posé au milieu de ses sujets, en l’occurrence ma nièce qui s’était déplacée pour aller le voir, et moi-même, un vieux Blanc qui cadrait mal dans ce décor quasi insolite.

Pendant que, confortablement installé dans le fauteuil en bois massif recouvert d’un tissu beige, j’étais plongé dans mes pensées, ma nièce s’entretenait avec son grand-père. Tout en demeurant en position couchée, celui-ci s’était vraisemblablement éveillé. Je me trouvais assez loin d’eux, à une distance d’environ vingt mètres, mais je parvenais à entendre la voix du vieux monsieur, une suite de sons rauques, comme étouffés, mais remarquablement audibles en dépit de l’état moribond du petit homme. Soudain, il posa son regard sur moi. Ma connaissance rudimentaire du comorien conjuguée à la distance à laquelle je me trouvais ne me permirent pas de saisir la teneur exacte de leur conversation mais, au bout d’un moment, le petit homme aux yeux perçants me fit signe d’approcher afin qu’il puisse me voir. Intimidé, je me levai et me dirigeai vers lui d’un pas hésitant, m’attendant aux salutations quotidiennes en usage sur cette île de l’océan Indien. Près du lit, je m’accroupis devant lui, le regardant à mon tour dans l’attente de ses paroles. Il me regarda aussi et, après quelques secondes de silence qui me parurent interminables, il me demanda essentiellement trois choses : suivre les traditions, respecter l’islam et apprendre le shindzuani, la langue comorienne parlée à Anjouan. Il me fit cette triple requête en me regardant droit dans les yeux pendant que ma nièce jouait à l’interprète pour l’occasion. Ensuite, il récita une prière, me bénit et demanda à se « reposer », signe que le temps était venu pour ma nièce et moi de partir. Nous le saluâmes en joignant les mains et quittâmes les lieux pour rentrer à la maison.

Cette visite au petit homme a laissé une vive impression dans mon imagination, une impression que le temps écoulé n’a toujours pas oblitérée depuis. Pendant un moment, en face de ce petit homme qui allait bientôt mourir et qui trônait sur un lit trop grand au milieu de cette pièce, un peu comme une statue de marbre dans un musée italien, je me sentis comme un personnage d’un roman fantastique, loin des contingences du réel et, surtout, de ce temps présent abîmé par les technologies qui ne le réduisent qu’à une série de passages furtifs. Et je me demandai : Pourquoi ce petit homme, qui se trouvait au faîte de sa vie, m’avait-il adressé la parole de cette manière ? Pourquoi, alors que tout ce qu’il savait de moi se résumait au fait que j’étais apparenté par alliance à la famille de sa bru, m’avait-il livré un tel message ? Je ne sais pas et je ne le saurai jamais… Peu importe, j’ai accepté ses paroles que j’ai interprétées comme un signe de respect pour ma qualité d’étranger – de mdjeni, comme disent les Comoriens, mot qui signifie à la foi « étranger » et « invité », synonyme qui en dit long sur l’ouverture d’esprit des gens de ce pays.

Le petit homme est mort au début de la nouvelle année ; il avait presque cent ans. Il a eu une longue vie. Une vie bien ancrée dans la tradition et dans cette religion qu’il a partagées toute sa vie avec les pairs de son village. Je ne le connaissais pas vraiment, ce petit homme. Je ne sais même pas ce qu’il a fait au cours de sa longue vie, quel métier il a exercé, ni comment il traversé soixante années de colonisation française et plus de quarante ans d’indépendance ponctués de deux, voire de trois coups d’État. Tout ce que je sais – et c’est tout ce qui compte dans cette histoire – est que lui, un homme de tradition, m’a accueilli dans sa maison à la veille de sa mort comme si j’étais l’un des siens. Et de cela je lui en suis reconnaissant.

Bah… je sais aussi deux ou trois petites choses que mon beau-frère m’a racontées à son sujet, notamment le fait que le petit homme lui ait chauffé les oreilles à l’occasion parce qu’il avait commis quelques bêtises, comme on en a tous fait dans notre jeunesse. Mais je me dis, pour terminer ce récit qui n’en finit pas, que, au fond, se faire chauffer les oreilles par un tel homme – si petit et si grand en même temps – peut être considéré comme une bénédiction, voire comme un privilège, qui manque cruellement aux gamins de notre époque, de ce pays comme du nôtre, qui ont trop souvent l’impression d’être laissé à eux-mêmes. Et cela manque encore à son propre fils, lui-même homme vieillissant, qui n’a d’ailleurs pas manqué de remercier le petit homme le jour de sa mort.

Adieu, petit homme. Ce texte est une prière que je t’envoie par-delà les nuages, comme tu m’en as toi-même envoyé une, en ce jour de juillet 2016, avant de retrouver la paix après ta longue vie sur cette Terre.

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