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The Words, le cinéma et la littérature

les_motsIl a plu ces derniers jours. Alors, contrairement à mon habitude, par un soir de déprime je suis avachi dans mon fauteuil pour voir, en compagnie de mon épouse, le film américain The Words, traduit simplement par Les mots en français. En voici un résumé succinct. – Un jeune homme se consacre à plein temps à l’écriture, rêvant d’être publié par une maison d’édition de New York. Bien entendu, comme des milliers d’écrivains d’avant l’avènement des technologies de l’information et des communications, il a soumis ses manuscrits à des dizaines d’éditeurs et, en retour, ils n’a reçu que des lettres stéréotypés de refus, quand il en recevait… Un jour, pendant son voyage de noce à Paris, sa femme lui offre une vieille serviette en cuir découverte au fond d’un bazar. De retour à New York, il s’aperçoit que la serviette contient un manuscrit. Après l’avoir lu, il est subjugué par les mots de ce document qui pénètrent en lui comme des dards. Et voilà qu’il s’approprie le manuscrit… Après l’avoir recopié, il le soumet à un éditeur qui l’accepte d’emblée. Et c’est ainsi qu’il devient un auteur à succès. Tout va bien jusqu’à ce qu’il rencontre un vieillard dans un parc. Il s’agit du véritable auteur du manuscrit… – Je ne vous en dis pas plus, histoire de ne pas gâter votre plaisir si l’envie vous vient de voir ce film.

Les mots est certes un bon film sur le plan cinématographique, notamment en raison de son procédé narratif qui comporte plusieurs niveaux spatio-temporels et qui nous plonge dans une histoire où tant l’écrivain que le vieillard se retrouvent parfois dans les années 1950, parfois aujourd’hui, parfois demain même… Et bien entendu, quand il est question de littérature, la France est là, pays mythique aux yeux des Américains qui cultivent encore l’image de l’écrivain inspiré, capable de pondre une œuvre monumentale en quelques semaines pour la jeter à la face du monde. C’est peut-être cela que je reproche à ce film: véhiculer cette image éculée de l’écrivain qui, saisi par le feu créateur, n’aurait pas besoin de « travailler » pour pondre l’Œuvre avec un grand O. Certes, il arrive qu’on puisse rédiger une histoire rapidement, comme soufflé par le vent d’une inspiration qui nous pousse à sortir ce qui gît en nous. Mais combien d’heures, de semaines, de mois de relecture, de correction, de réécriture accompagnent cet acte créateur ? Et puis, vous savez quoi ? Le créateur ne se contente pas d’une seule œuvre… Dans le film, l’auteur du manuscrit n’a plus écrit une ligne après que sa femme française l’eût oublié dans un train. Drôle d’écrivain, s’il en est. Un écrivain travaille par projet. Dès qu’un manuscrit est achevé, il en débute un autre. Mais il est vrai que ça accroche moins le spectateur d’un film américain…

Les mots (The Words), film américain réalisé par en 2012 par Brian Klugman et Lee Sternthal avec Bradley Cooper, Zoe Saldana, Jeremy Irons, Ben Barnes, Dennis Quaid et Olivia Wilde. Durée: 1h37

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A propos de Ces mots qu’on ne cherche pas

ducharme_ces_mots_coverEn février 2014, mon essai sur les mots quotidiens est sorti des « presses » d’ÉLP éditeur. Cet ouvrage regroupe quelques quarante-cinq définitions personnelles, voire intimistes, de mots usités dans la vie courante, de ces mots que, parce qu’on les connaît bien, on ne prend pas la peine d’en rechercher le sens dans le dictionnaire usuel. À ce propos, Allan E. Berger qui, à l’instar de Paul Laurendeau, a commenté Ces mots, m’a fait une observation fort intéressante: « Tous les mots contenus dans cet ouvrage ont une origine latine, sauf un qui a une origine saxonne. Pas un poil de grec. C’est que ce sont des mots usuels, des mots de la langue quotidienne, des mots du peuple et pas des mots issus du vocabulaire des « sçavans ». Ici, nul périmètre, jamais d’hypothèse ni de paradoxe, de périphrase ou d’anthologie ! Ces mots, on ne les cherche pas, et pour cause, puisqu’ils nous ont construits. » Je n’avais pas moi-même remarqué ce détail… Il est vrai, certes, qu’Allan E. Berger a un parti pris: c’est un collègue, un ami, et il ne dirait jamais de mal de ce que je fais… N’empêche, cela m’a fait plaisir qu’il s’exprime ainsi… parce j’ai le sentiment qu’il a compris ma démarche, compris ce que je cherche à partager avec ces réflexions qui ont pour objet la vie quotidienne ou, plutôt, ces mots qui en révèlent l’essence.

Comment en suis-je venu à rédiger cet ouvrage et, surtout, pourquoi avoir choisi la forme du dictionnaire pour le faire. Pour des raisons essentiellement pratiques… Comme vous vous en doutez, je n’ai pas écrit cet ouvrage d’une seule traite. Il s’est construit au fil des mois, voire des années. Déjà, quand j’habitais Genève en 2004, lors de ces longues réunions dont les Suisses ont le secret, je me mettais en mode neutre et, sur un bout de papier, en ayant l’air de prendre des notes… je rédigeais des passages sur la vieillesse, l’amitié, la mort, etc. Et j’ai continué en rentrant au Québec où les réunions de travail sont encore plus fréquentes…. Avec la création du site Web Écouter Lire Penser en 2005, j’ai rapidement ouvert un dossier intitulé Dictionnaire intime et personnel que j’ai alimenté de ces réflexions sur les mots. Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, l’ouvrage est né. D’accent à voyage constitue le premier tome de Ces mots qu’on ne cherche pas. Un second tome viendra, à coup sûr… mais inutile de me demander quand… car je n’en ai aucune idée.

Ces mots qu’on ne cherche pas n’est pas une fiction, bien entendu. Chez ÉLP, on l’a rangé dans la collection Essais & Témoignages, la seule qui convenait à ce genre d’ouvrage.

Daniel Ducharme, Ces mots qu’on ne cherche pas. ÉLP éditeur, 2014 : disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel, 3,49 euros ou 4,99 $CA

Targa Kolivov : Les eaux répétitives… ou comment raconter une histoire à partir de documents d’archives

cover_kolikov_eaux_ebookEn relisant Les eaux répétitives, le très beau roman de Targa Kolikov publié chez ÉLP éditeur en 2013, je suis tombé sur un passage qui, sans doute par déformation professionnelle, a éveillé ma curiosité d’archiviste:

« De retour dans la grotte d’acier qui me servait de bureau et de toit lorsque je devais recevoir les incroyables et énergisantes mises à jour, la boîte s’ouvrit en prononçant un hurlement craquant, celle d’une personne qui avait tant besoin de parler. Une compilation de bandes magnétiques surgit tant leur enfouissement séculaire avait créé chez elles des crampes compressives. Il fallut un certain temps avant que j’installe, en moi, le déchiffreur afin de pouvoir les lire. Ce genre de format n’est plus utilisé depuis des centaines d’années. Juste après la guerre, des androïdes de premières vies avaient recommencé à utiliser ce type de bandes pour échapper aux vols d’informations qui sévissaient. »

Une fois mon étonnement professionnel atténué, je me suis demandé pourquoi l’auteur avait eu recours à des documents d’archives (des enregistrements sonores consignés sur des bandes magnétiques) pour raconter son histoire. Pour le savoir, je lui ai écrit à pour carrément lui poser la question, et Targa Kolikov a eu la gentillesse de me répondre. Il en résulte l’entretien qui suit.

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DD : Vous n’êtes sans doute pas le premier à vous pencher sur le dernier homme. Des auteurs devenus classiques, comme Rosny Aîné, l’ont fait avant vous. Sauf que votre roman ne nous présente le dernier homme qu’à travers des archives, en l’occurrence des bandes sonores qui ont été retrouvées par hasard par un robot. Comment expliquez-vous votre choix d’utiliser un moyen indirect pour transmettre des émotions dites naturelles que plus personne ne connaît dans la civilisation androïde?

TK : Bonjour Daniel, merci d’avoir accepté cet entretien. Malgré les horizons larges que soulève votre question, essayons d’y répondre de manière concise. En effet, Les eaux répétitives s’apparente à un mille-feuille. Il existe, à l’intérieur du roman, plusieurs surcouches qui offrent, selon moi, une sensation de profondeur et de « réel ». Au départ, durant les premières phases d’écritures de Les eaux répétitives, il y a désormais quatre années de cela, j’avais en tête d’avoir un unique narrateur, un narrateur direct, qui aurait eu le rôle d’un simple spectateur observant le dernier homme réapprendre les émotions humaines dites de base (le bonheur, la tristesse, le dégoût, la rage et la peur). Il s’agit ici du vendeur. Il dispose de cet homme, devenu fou par la destruction inhérente à la civilisation occidentale, et il souhaite vendre l’homme à un robot « qui en est digne ». Automatiquement, la structure de départ soulignait un paradoxe : comment pouvait-on attribuer le rôle du narrateur à ce robot de première génération sans tomber dans de grossières erreurs de concordances d’histoire ou dans des discordances avec le discours. Autrement dit, comment pouvait-on utiliser un narrateur direct qui « vit l’histoire » avec le personnage central ? Cela rendait impossible le fait d’avoir un narrateur neutre et distancié par rapport aux émotions humaines que notre héros redécouvrait.

C’est alors que m’est venue l’idée d’une « couche » supplémentaire au roman qui me permettrait à la fois de pouvoir respecter la structure de base mais également de me détacher des émotions humaines. L’idée d’un robot historien est apparue comme la plus légitime. Ainsi, au début du roman, quelques siècles après la mort du dernier homme (le personnage principal), l’historien découvre par hasard un coffre contenant des bandes magnétiques sur lesquelles est enregistrée une conversation entre le robot vendeur et le robot acheteur qui parlent de la vente du dernier homme. Les bandes magnétiques font écho à l’idée que je me fais de la découverte d’un trésor dans plusieurs centaines d’années. Même si cette technologie n’est plus vraiment utilisée, nous pouvons très bien imaginer la découverte d’une conversation vieille de plusieurs siècles comme nous découvrons encore des livres anciens.

L’utilisation d’un narrateur éloigné de l’histoire principale, ce moyen indirect, a de multiples avantages. Cela permet d’apporter une touche de neutralité concernant les émotions humaines, c’est à dire de se poser comme spectateur des émotions au contraire d’être acteur d’une émotion. Car être acteur d’une émotion conduit automatiquement à enlever l’aspect universel de ces émotions de base ou du moins à l’atténuer. Comment peut-on parler d’émotions universelles ou standards, si elles sont racontées par la personne qui les vit sans leur retirer leur caractère directement subjectif ?

Le moyen indirect permet aussi de mélanger la fin du roman. Dès le début, le lecteur comprend que l’histoire qu’il lit est terminée depuis bien longtemps. Que cela se finisse « bien » ou « mal » pour le dernier homme, quoi qu’il fasse, il est déjà mort. Il ne reste plus qu’à comprendre si sa vie a eu des conséquences sur le cours de l’Histoire ou non.

Ce narrateur indirect, éloigné du roman, permet d’aborder la complexité des émotions et de la vie d’un humain à l’aurore d’une fin du monde, tout en gardant un aspect neutre propre aux androïdes.

Le narrateur de Les eaux répétitives est alors témoin de l’histoire de ce dernier homme, spectateur de cette fin du monde révolue, et ressemble à un enfant qui se plonge dans un conte d’aventures et de rêves après l’avoir découvert dans un coffre de pirates.

Targa Kolikov, Les eaux répétitives. ÉLP éditeur, 2013, 3,49€ – 4,59$, disponible sur toutes les plateformes, et sans DRM à la librairie Immatériel. Pour en lire des extraits, dirigez-vous sur le site de l’éditeur.

Un passage du Bout de l’île déclenche des confidences

cover_ducharme_ile_apple_92Le bout de l’île n’est pas un roman autobiographique. Certes, les personnages sont décrits à partir de modèles humains qui ont sans doute existé, du moins pour un certain nombre d’entre eux, mais, une fois ce fait concédé, il n’y a plus rien d’authentique dans ce récit qui illustre le passage de l’enfance à l’adolescence d’un fils d’ouvrier de l’est de Montréal à la toute fin des années soixante. Tout le reste, intrigues et dialogues, relève de l’invention pure. Il s’agit donc d’un roman. Point trait.

Néanmoins, un passage ambigu de ce roman a suscité les confidences de deux amis que j’ai connus à l’époque et qui, après avoir lu mon roman, m’ont contacté. Ce passage se trouve au milieu du deuxième chapitre, juste après que Piché ait eu le nez cassé, résultat d’un ballon lancé avec force – et sans doute intentionnellement – par Pouliot. Voici l’extrait :

 » Pendant qu’on s’occupait de Piché, j’entendis madame Signori dire : « En classe, les enfants ! Ne vous en faites pas, Piché s’en remettra. À cet âge-là, on se remet de tout. » En effet, à cet âge-là, on se remettait de tout et, en disant cela, madame Signori se situait tout à fait dans le ton d’une époque qui croyait dur comme fer que la jeunesse pouvait en prendre, que cela faisait même partie de son apprentissage d’être capable d’en prendre… Bien entendu, Piché se remettrait de son nez cassé, tout comme il s’était remis des nombreux coups que lui avait assénés son père lors du dernier bulletin, et tout comme il se remettra des agressions sexuelles que son professeur de géographie lui fera subir, deux ans plus tard, a l’école secondaire… »

Ici, il convient de souligner une anomalie. J’ai parlé d’agressions sexuelles, un concept inconnu en 1969, année où se découle ce récit. Il s’agit d’une erreur que j’aurais dû relever puisque cela confère un caractère anachronique au roman. Mais il est vrai aussi que, dans ce passage, il est difficile de situer la frontière entre les événements, qui se déroulent à une période déterminée de l’histoire, et leur narration qui n’est pas toujours contemporaine au récit. Par ailleurs, comme me l’a fait remarquer Paul Laurendeau à qui j’ai demandé de relire ce billet, le terme agressions sexuelles est neutre, général, plus ancien qu’on ne le croit, pas technique, comme le serait, par exemple, pédophilie. Quant au penchant d’un professeur de géographie pour les adolescents, je l’ai relevé comme ça, d’instinct, sans savoir s’il y avait eu agressions sexuelles ou non.

Peu importe, ce que je voudrais signaler ici, c’est que ce passage du Bout de l’île a déclenché les confidences de deux camarades. Deux camarades que je n’avais pas revus depuis longtemps et qui, précisions-le, ne se connaissaient pas entre eux (le premier est plus âgé que le second d’une bonne année et n’a pas fréquenté la même école secondaire). Donc, le seul fait de lire mon roman, et plus particulièrement ce passage, les a interpellés au point qu’ils ont cru nécessaire, des dizaines d’années plus tard, de venir m’en parler. Il ne s’agissait pas du même enseignant mais, dans les deux cas, il était question de pelotage, d’attouchement. Certes, ces faits sont troublants. Néanmoins, pour l’un comme pour l’autre, il n’était pas question de porter plainte. « Ce n’étais pas si grave », m’ont-ils dit à leur manière. Et il n’y a pas eu récidive, les enseignants n’ayant pas insisté au moment des faits, du moins pas avec eux… car qui sait si d’autres jeunes garçons n’ont pas été plus conciliants, intimidés par le rapport d’autorité qui les unissait à ces enseignants respectés ? Quoi qu’il en soit, au tournant des années 1970, personne ne racontait ce genre de choses à ses parents…

Je vous vois déjà crier aux pédophiles… Je n’aime pas le mot pédophilie parce que trop imprécis. Un adolescent n’est pas un enfant. Et un attouchement n’est pas un viol. Certes, les tarés qui cherchent à les agresser, je ne les aime pas. Mais je n’irais pas jusqu’à les qualifier de pédophiles. Il faut respecter ceux qui, tout en ayant besoin de se confier, n’ont certes pas envie de clamer haut et fort le fait qu’un homme plus âgé qu’eux les a touchés. Parmi toutes les expériences vécues par des hommes et des femmes au cours de leur existence, certaines sont plus désagréables que d’autres. Et le choix de les taire leur appartient.