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J.-S. Bach: la cantate Ich habe genug (BWV82)

Suzuki-C38a[BIS-SACD]Ich habe genug est sans aucun doute la cantate la plus célèbre de Jean-Sébastien Bach. Composée pour la fête de la Purification de Marie, elle est traduite en français par « J’en ai bien assez » par Jean-Pierre Grivois (voir le site Web dédié aux cantates de Bach) mais ailleurs, notamment dans le livret accompagnant l’Intégrale des œuvres de Bach chez Brilliant Classics, elle est plutôt traduite par « J’ai ce qu’il me faut » ou encore par « Je suis comblé ». Cette cantate figure généralement au répertoire de tout basse qui se respecte. Il en existe aussi une version pour soprano dans laquelle la flûte s’est substituée au hautbois. Peu importe qu’elle soit chantée par une voix baryton, basse ou soprano, Ich habe genug n’en demeure pas moins une cantate fort belle soutenue par une instrumentation sobre: hautbois (sauf pour la version soprano), cordes et basse continue. Sa ligne mélodique, d’une grande pureté, vous envoûte dès la première écoute. En tout cas, chez moi l’effet fut immédiat et j’ai voulu savoir sur-le-champ ce qu’elle signifiait.

Ich habe genug relate l’histoire d’un homme qui, fort de sa foi en Dieu, se dit prêt à mourir pour aller rejoindre son créateur, car il a tout ce qu’il lui faut, c’est-à-dire sa foi. Ce qui surprend, ce qui choque dans cette cantate, c’est qu’elle va beaucoup plus loin: elle exprime clairement que l’homme souhaite mourir, implorant le Seigneur de le « délivrer des chaînes de ce corps » afin qu’il fasse le grand saut dans la mort. Se tenir prêt à mourir, n’est-ce pas normal pour tout homme sage en ce monde ? Apprendre à mourir, n’est-ce pas la tâche fondamentale de toute philosophie ? Mais en exprimer le souhait, c’est une tout autre chose qui peut conduire à une dérive. D’ailleurs, cette cantate n’hésite pas à mépriser la vie réelle: « Ici, je ne peux que bâtir misère, mais là-bas, je contemplerai la douce paix, le calme, le repos ». Et l’on chante le moment béni où, « couché sur la terre froide, on pourra se reposer en Lui ». On voudrait former des kamikazes, on n’agirait pas autrement…

Une amie, toutefois, nuance cette interprétation qu’elle juge abusive. En fait, cette cantate de Bach est inspirée du Cantique de Siméon (Luc 2, 29-32). Or, ce cantique, dans sa version évangélique, s’avère plutôt l’acceptation sereine de la mort par un très vieil homme qui était intimement persuadé qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu le Christ. L’ayant reconnu au moment de sa présentation au temple où Siméon lui-même officiait, il pouvait désormais lâcher prise avec, non seulement le sentiment du devoir accompli, mais aussi le réconfort de savoir que ce en quoi il avait cru été avéré: « Maintenant, Seigneur, laisse ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu ton salut, que tu as apprêté à la face de tous les peuples: lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël. »

Alors, je suis allé aux sources. Dans la Bible de Jérusalem, le passage où Luc (2,29-32) relate les paroles de Siméon est fort bref et, à mon avis, ne permet pas de dégager une interprétation solide et, surtout, d’établir un lien avec la cantate de Bach. En effet, dans ce passage, on parle de « s’en aller en paix » après avoir vu son salut dans le regard de Jésus. On est donc à mille lieues du chant du renoncement à la vie, de l’appel désespéré à la mort par un homme comblé par l’existence. Dans le passage de Luc, rien n’indique que la mort est perçue comme une réjouissance, un moyen d’échapper aux misères qui nous attachent au monde. En fin de compte, ne serait-ce pas plutôt le librettiste de Bach qui fait une interprétation abusive du texte biblique ? Il est vrai qu’avec une telle musique on se laisse facilement emporter…

Mon amie, toujours la même, m’informe que le passage de Siméon a inspiré le cantique Herr nun lassest du de Mendelssohn. Cette version du compositeur romantique reprendrait exactement le texte de l’évangile, exprimant espoir et apaisement devant la mort, et non résignation morbide. À écouter, donc…

La version offerte par Naxos à prix modique (Nothern Chamber Orchestra, sous la direction de Jeremy Summerly) est tout à fait acceptable. Sinon, je vous recommande vivement celle du Bach Collegium Japan qui, avec son chef Massaki Suzuki, a entrepris l’enregistrement du cycle complet des cantates sacrées de Jean-Sébastien Bach, un projet immense initié au début des années 1990. La cantate BWV 82 figure sur le disque 38 de l’intégrale en cours d’enregistrement (BIS Records).

Ich habe genug est une cantate sublime… belle à en donner des frissons dans le dos. Tout compte fait, il vaut peut-être mieux l’écouter sans chercher à en percer le sens…

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