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À propos du Sourire d’Hélène Châtel (Des nouvelles du bout de l’île)

Je n’ai pas l’habitude de faire la promotion de mes ouvrages. Je n’en ai pas l’habitude parce que j’éprouve une certaine pudeur à le faire. Se mettre soi-même en valeur n’est pas une chose évidente pour moi. Pourtant, depuis que j’ai adopté le service d’impression à la demande d’Amazon, j’ai écoulé trois fois plus de bouquins en version papier qu’en version numérique. Étrange, me direz-vous, parce que la version numérique coûte moins cher… Il faut croire que les gens tiennent encore à l’objet livre, qu’ils ne sont pas prêts encore à le remplacer en totalité par le numérique. Ce n’est pourtant pas mon cas : je lis presque exclusivement en numérique depuis l’achat de ma première liseuse Sony eReader à l’automne 2011. Et franchement, je lis encore plus qu’avant… Sans compter que mes lectures sont plus diversifiées aussi, plus éclatées. Et peut-être est-ce un effet de l’âge, mais « posséder » des livres ne m’intéresse plus. Nous vivons à l’ère de la location : les plate-formes de streaming pour la vidéo et la musique l’illustrent fort bien. C’est un peu la même chose pour le livre numérique : les livres achetés à la boutique Kindle ne vous appartiennent pas vraiment… et le service Kindle Illimited reprend le même principe des plateformes que Spotify pour la musique. Le monde a changé, et la manière de « consommer » de la culture aussi, même si certains artistes locaux en font les frais.

Je suis moi-même un artiste local… et, même si j’ai vécu à l’autre bout du monde pendant plusieurs années, mes écrits portent sur le bled dans lequel j’ai grandi, là où j’ai rencontré mes amis, là où j’ai vécu mes premières amours. Et Des nouvelles du bout de l’île en est l’incarnation directe avec ses quatorze textes dont la plupart sont basés sur des souvenirs qui, involontairement, remontent à la surface de la conscience du narrateur. En littérature, nous appelons ça une épiphanie.

Le premier texte de ce recueil en est une : Le sourire d’Hélène Châtel. Parmi les commentaires que j’ai reçus, celui-ci revient le plus souvent : Cette fille a-t-elle vraiment existé ? Est-ce vrai, cette histoire ? Pourquoi s’est-elle volontairement donnée la mort ? À toutes ces questions la réponse est oui, sauf pour la dernière. En effet, je ne saurai jamais pourquoi cette jeune fille, alors qu’elle avait à peine vingt ans, s’est tuée. À l’époque, une copine m’a dit que c’était le résultat d’une rupture brutale avec son amoureux. Euh… peut-être… mais je ne le sais pas et le saurai jamais.

Au début des années 2000, j’ai retrouvé sa sœur sur le Web. Elle travaillait comme infirmière dans un établissement dédié à la santé mentale. J’ai osé lui écrire… Elle m’a répondu, bien qu’elle ne se souvenait pas de moi. À sa décharge, je dois dire que j’étais un garçon timide et que je ne l’avais vue qu’une dizaine de fois au parc St-Jean-Baptiste à Pointe-aux-Trembles alors que je n’étais âgé que de douze et treize ans. Enfin… Après un échange de quelques courriels, elle n’a pas voulu me parler de la mort de sa petite sœur. J’ai compris que, même vingt-cinq ans plus tard, cette perte avait causé un traumatisme irrémédiable au sein de la cellule familiale. Je n’ai pas insisté.

Oui, j’ai connu Hélène Châtel, et cette nouvelle restitue l’essentiel de l’impression qui s’est imprégnée dans ma mémoire. Certes, je ne l’ai pas fréquentée beaucoup, et mon interaction avec elle s’est limitée à quelques phrases prononcées ici et là, et maladroitement la plupart du temps, mais jamais je n’ai pu oublier cette fillette, tellement son image s’est fortement gravée dans mon esprit. Dans la vie d’un individu, il y a des impressions comme ça : elles perdurent en nous jusqu’au dernier jour.

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Allan E. Berger : Histoires de ténèbres et de lumière

cover_berger_tenebresJe ne suis pas familier avec la spéléologie. Je me souviens qu’à l’université un camarade faisait partie d’un club… mais je trouvais légèrement farfelue cette activité de « loisir » qui consiste à s’enfoncer dans des grottes froides et humides dans lesquelles les araignées et les rats font sans doute bon ménage. Mais depuis que je connais Allan Erwan Berger, j’ai changé d’avis et je regrette presque de ne pas avoir accompagné cet ami dans ses randonnées souterraines. Déjà, dans le premier volume de Cosmicomedia, on peut suivre Lucas dans les catacombes parisiennes. C’est d’ailleurs suite à un éboulement que le héros de ce superbe roman trouve cet étrange objet qui lui permettra de pénétrer des mondes… Mais revenons au présent recueil.

Ces Histoires de ténèbres et de lumière portent essentiellement sur le milieu souterrain. Nouvelle après nouvelle, on suit le narrateur qui nous fait partager sa passion : la découverte de lieux et d’objets, témoins de temps révolus. Il en résulte un ensemble de textes qui relatent « certains de mes voyages aux lisières des royaumes immenses où rien n’est véritablement interprétable qu’à travers le rêve et ses dialogues, dans l’opacité des ténèbres. »  Voilà, l’aventure est lancée : installez-vous confortablement dans votre fauteuil et accueillez, l’esprit grand ouvert, ces Histoire de ténèbres et de lumière qui constituent, qu’on le veuille ou non, le fond à partir duquel s’élève l’imagination des hommes et des femmes de ce monde.

Ces histoires sont au nombre de six : Sous la vieille ville, Le voyage aux Kerguelen, La Faction, La rivière du Géant, L’équinoxe et La seconde nef de Vaucroix. Tentons un résumé de chacune d’elle.

Sous la vieille ville, première nouvelle du recueil, raconte une sortie spéléologique dans les bas-fonds d’une vieille ville non identifiée par l’auteur. Dans ces souterrains, les protagonistes côtoient du meilleur comme du pire. Comme l’auteur le précise : « Dans le silence des galeries cavalcadent d’étranges carnavals, qu’on ne peut toucher, dont les langues ne sont pas enregistrées dans les livres bienséants, mais qui pourtant vous modèlent avec puissance. » Vaut mieux ne pas s’étendre sur le sujet…

Le voyage aux Kerguelen ne se déroule pas, comme le titre de cette nouvelle semble l’indiquer, dans les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), mais dans les catacombes de Paris, lieu touristique certes, mais dont les deux amateurs de spéléologie poussent jusqu’à la limite… En fait, dans certains sous-sol de la capitale de la France, nous sommes loin, très loin : « Il n’y a rien de plus éloigné d’une capitale que ses souterrains endormis. Il n’y a rien de plus séparé du présent que leurs galeries enfermées dans l’immobilité. Les carriers semblent les avoir quittées de la veille, mais leurs fantômes n’y reviendront pas […] Nous sommes aux antipodes. » Inutile, donc, de se rendre aux Kerguelen pour y aller…

Dans La faction, le narrateur est accompagné de quelques amis dans l’exploration d’une champignonnière en partie effondrée par endroits. Au milieu de nulle part, ils tombent sur un vieux chien que son maître a mis dans un sac avant de le jeter dans un puits. Ensemble, mais non sans difficulté, ils décident de sauver cet animal abandonné par « une immonde crevure ». Une belle leçon d’empathie envers les êtres vivants.

Quant à La Rivière du Géant, quatrième « histoire » de l’ensemble, et aussi la plus longue (c’est presque une novella), elle se passe sur l’île de Crète (Grèce). Alice Jeannet, une « touriste » suisse, s’aventure dans un coin perdu, difficile d’accès, dans lequel elle trouve à se loger dans le seul établissement du hameau. Elle s’ouvre de son projet aux tenanciers : pénétrer en profondeur dans une grotte pour ramasser des coquillages. Idée saugrenue s’il en est car cette grotte – celle de la Rivière du Géant – est entourée d’une aura de mystère par les habitants, comme c’est souvent le cas pour les grottes, me direz-vous… En effet, quand on y pénètre au-delà de la deuxième salle, on entend le souffle du Géant qui, plus on avance, plus se rapproche de nous. Jusqu’à ce que ça devienne insoutenable. Quel est le secret du mystère ? Lisez cette grosse nouvelle pour le découvrir.

Dans L’Équinoxe, le récit nous fait traverser les catacombes d’une ville non identifiée. Dans un réseau fourmillant de carrières abandonnées depuis 400 ans, le narrateur et son ami organisent des cérémonies, notamment la « fête de l’équinoxe ». L’entrée des catacombes est située au square Galilée, tout près du commissariat de police. C’est avec quatre policiers que nos deux amis, les « officiels » (seuls civils administrativement accrédités en ces tunnels), vont organiser la visite des lieux dans lesquels se trouvent déjà les membres d’une Amicale. Une jeune fille, désignée comme l’hiérophante, explique le sens de la rencontre en terminant par ces mots : « Écoutez bien, les gens : tout comme cette colonne d’eau, que le vieux dieu illumine, apporte la vision au milieu de notre assemblée vouée à l’ombre, les sciences apportent leur lumière au milieu des ténèbres où nous tâtonnons. Je vous souhaite à tous une merveilleuse année, fertile et productive ; soyez attentifs à vos ouvrages, et honorez les disciplines. »

Enfin, La seconde nef de Vaucroix raconte l’exploration des soubassements d’une église près de St-Ouen des Oucques dans la seconde nef de laquelle on aurait rendu un culte à la déesse Brigitte. Nos explorateurs amateurs, toutefois, découvrent un endroit inattendu qui a, en définitive, peu de chose à voir avec cet espace rêvé où quelques illuminés auraient rendu un culte ésotériste à la déesse…

Je pourrais bien sûr vous confier que j’ai adoré ces Histoires de ténèbres et de lumière, mais on me dirait impartial… car j’aime tout ce qu’écrit cet Allan E. Berger que, par ailleurs, je considère comme mon frère en cette humanité désolante. Donc, je termine en ne vous citant qu’une phrase, la dernière de La rivière du Géant : « Que la lumière est belle au fond des cœurs sans armes ! »

Maintenant, vous faites ce que vous voulez…

Allan E. Berger. Histoires de ténèbres et de lumière  [nouvelles], ÉLP éditeur, 2015, 3,49 euros ou 4,99 $.

L’homme à la tenue de sport

Ce matin, je ne suis pas de belle humeur. Une réunion prévue tôt en matinée m’a causé un léger stress, de sorte que mon sommeil en a été perturbé. L’insomnie, je connais depuis longtemps, très longtemps même. Enfant, je partageais la chambre avec mon frère cadet Frédéric qui, quelles que soient les circonstances, s’endormait toujours avant moi. Tandis que je l’entendais ronfler, je fixais le plafond les yeux grands ouverts dans l’obscurité en me demandant pourquoi, moi, je n’arrivais jamais à dormir du sommeil du juste. En vieillissant, l’insomnie a pris des proportions plus inquiétantes, allant souvent jusqu’à miner ma qualité de vie. Pourtant, je ne souffre pas d’anxiété en lien avec mon travail, du moins je ne l’interprète pas ainsi. Si anxiété il y a, elle tourne sur elle-même, comme une toupie sur un plancher tourne du fait d’un unique déclencheur. En fait, dès qu’un événement inhabituel est planifié – réunion, conférence, etc. –, je me dis que je dois dormir, sinon je ne serai pas en forme demain… Tout le stress est basé sur le DEVOIR DORMIR parce que… sinon… Donc, ce n’est pas l’événement comme tel qui me stresse, mais plutôt le fait que ce manque de sommeil aura des conséquences que je devrai subir le lendemain : bégaiement aggravé, pression en chute libre l’après-midi, sommeil irrépressible en fin de journée, etc. Bref, vous l’avez déjà compris : je suis un homme vieillissant au fonctionnement complexe.

Ce matin j’ai quitté la maison avec un déficit de sommeil et, comme pour faire exprès, le bus était bondé, ce qui m’a obligé à faire le trajet debout jusqu’à la station de métro Honoré-Beaugrand. Bien entendu, étant dans cette position debout, je n’ai pu fermer l’œil, ne serait-ce que quelques minutes… En raison d’une réunion planifiée beaucoup plus tôt que d’habitude, je n’ai pas osé prendre la 430 qui chemine sur la rue Notre-Dame jusqu’au centre-ville. La 430 ne dispose pas de voies réservées, de sorte que, quand il y a bouchon pour les voitures, il y a aussi bouchon pour les bus… En conséquence, par crainte d’arriver en retard à cette réunion, que je savais inutile pourtant, j’ai pris la 186 qui, elle, va directement au métro. Cela me fait normalement gagner une quinzaine de minutes, ce dont je me fous complètement en temps normal, n’étant pas astreint à des horaires fixes (je débute mon travail à l’heure de mon arrivée et le termine huit heures plus tard, c’est tout).

Le bus a mis moins de vingt minutes pour arriver à la station de métro, durée insuffisante pour terminer l’écoute de la symphonie de Chostakovitch qui, normalement, aurait dû m’apaiser, du moins me changer les idées… À la porte de l’édicule de la station, je me suis faufilé entre les gens pour éviter les distributeurs de journaux gratuits pour lesquels j’éprouve pourtant une réelle admiration (j’expliquerai pourquoi une autre fois, sinon cette micro fiction ne serait plus une micro…). Je me suis engouffré dans la station, descendu quatre à quatre les escaliers, passé le tourniquet en glissant ma carte à puce dans la fente prévue à cet effet, puis me suis dirigé vers l’extrémité arrière du quai. Une rame était à quai. Soudain, le signal sonore annonçant la fermeture des portes se fit entendre alors que je n’avais pu encore atteindre le wagon de queue, là où j’avais quelques chances de trouver une place assise. En conséquence, j’ai pénétré dans la voiture qui se trouvait à ma portée avant que les portes ne se renferment. Et là, j’ai vu le gars, celui qui allait gâcher mon trajet et que je m’efforcerais d’oublier dans les heures qui suivraient…

Pourquoi existe-t-il des gens qui préfèrent se faire détester plutôt que de se faire aimer ? Pourquoi le monde a-t-il donné naissance à des êtres aussi tordus ? Le gars était habillé comme un demeuré. T-shirt sans manche dont les rayures blanches laissaient planer un doute sur la propreté de l’ensemble. Comme pantalon, un truc de jogging maintenu aux pieds par des bandes élastiques et, à la ceinture, par un simple cordon. Dans les pieds ? Des baskets noirs sales. Bref, le gars était en tenue de sport… Ce type de tenue a déjà a pour vocation de donner l’air débile au moindre individu qui s’en revêt, mais, quand cet accoutrement de clown olympique n’a pas été lavé depuis des lustres, et que celui qui le porte accuse au moins dix kilos en trop, cela devient carrément de l’agression sensorielle. D’emblée, j’ai compris que personne n’avait voulu s’asseoir sur la même banquette que lui. D’abord, il avait posé un sac sur le siège latéral, ce qui allait obliger le candidat à cette place de lui faire un signe, à défaut d’une demande verbale, afin qu’il le retire pour le poser sur ses genoux. Ensuite, il avait étendu le pied gauche sur le siège devant lui, pied qu’on ne devinait pas très propre. Une dame asiatique a pris finalement place à ses côtés et, heure de pointe oblige, une autre dame, vraisemblablement d’origine africaine celle-là, est venue finalement prendre place, là où il venait de poser le pied. Quant à moi, je suis resté accroché au poteau central de la voiture à contempler ce spectacle désolant. De son sac en nylon, le gars a sorti un livre, un polar d’une collection de poche. « Tiens, il sait lire », me dis-je en sortant moi-même ma liseuse de ma veste. Me détournant du trio mal assorti, je me suis mis à lire un roman débuté depuis trop longtemps déjà, mettant fin du même coup au mépris – sans doute bête et méchant – que m’inspirait l’homme bedonnant à la tenue de sport.

Pour rassasier la curiosité maladive du lecteur, disons que je suis arrivé à l’heure à ma réunion ce matin-là. Une réunion du Comité des priorités institutionnelles, jugée importante par mon supérieur, au cours de laquelle je me suis quasi endormi, compte tenue de mon insomnie de la veille… Manque de bol, on m’a chargé d’en faire le compte rendu !

Au chevet de ma mère

En souvenir de Claire Benoit, ma mère
qui s’est éteinte le 9 juillet 2005, il y a dix ans.

Montreal_1996_69_MamanJe suis au chevet de ma mère qui va mourir sous peu. Atteinte d’un cancer généralisé, elle est hospitalisée depuis trois mois déjà. Depuis la fin de l’après-midi, j’ai perdu le contact avec elle. Elle gît sur son lit dans un état quasi comateux, ne réagissant guère à mes appels répétés. Cependant, à une heure vingt de la nuit, alors que j’étais penché sur elle, elle a ouvert les yeux et, soudain, a poussé un léger cri de surprise en me reconnaissant.

— On n’est pas rendus ? m’a-t-elle demandé.
— Non, pas encore, lui ai-je répondu tout doucement en lui caressant les cheveux.
— On va se rendre, m’a-t-elle dit alors sentencieusement.
— Oui, quand tu seras prête.

Après qu’elle se soit endormie, je me suis demandé pourquoi a-t-elle dit «on». Croyait-elle que j’allais l’accompagner dans cet ultime voyage ? Visiblement, pour ma mère, la mort n’est pas une fin, mais un lieu d’arrivée, ou plutôt un point de rupture à partir duquel quelque chose va commencer ou recommencer. En tout cas, dans son esprit, il ne fait aucun doute que ce point de départ – ou d’arrivée, c’est selon – ne peut être qu’un lieu de paix absolue. Nul souci nul tracas là où elle allait.

Une vision du paradis qui en vaut une autre.

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Je suis au chevet de ma mère qui va mourir sous peu. Plus tôt dans l’après-midi, mon frère et ma sœur, exténués, se sont avoués vaincus et sont rentrés chacun chez eux pour dormir. Ils en étaient à leur deuxième nuit consécutive, se jurant d’être là au moment où ma mère allait rendre l’âme. Comme si elle avait une âme à rendre, ma mère. Comme si un cœur qui s’arrête pouvait constituer un spectacle, un phénomène qui vaut la peine d’être vu.

Mon frère et ma sœur, très frère-et-sœur depuis le début de la fin de ma mère, ont littéralement épousé les croyances polythéistes de cette dernière, invoquant Dieu et les saints, déposant des médailles de sainte Thérèse autour de ses mains en croix. C’est sans doute leur façon de manifester leur attachement à leur mère, à ma mère.

Une façon d’aimer qui en vaut une autre.

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Je suis au chevet de ma mère qui va mourir sous peu. Je reviens de l’aéroport d’où je ramène mon grand frère, celui qui a quitté ce pays pour un autre, plus ancien, mieux balisé. Les autres prétendent que ma mère l’attendait pour mourir. À son arrivée sur les lieux, il est vrai qu’elle a ouvert les yeux, qu’elle a semblé le reconnaître. En tous cas, tout le monde veut bien croire que ce clignement d’yeux soit un geste de reconnaissance. Peut-être vaut-il mieux y croire. Moi, je n’en suis pas certain, mais ma sœur et mes frères, le jeune comme le vieux, y croient dur comme fer.

Une croyance qui en vaut une autre.

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Je suis au chevet de ma mère qui vient de mourir, comme nous allons tous le faire un jour ou l’autre. Nous voilà sans mère, maintenant, laissés à nous-mêmes comme de grands enfants que nous sommes devenus. Nous quittons l’hôpital de cette région où aucun de nous n’a grandi. Nous quittons les lieux, laissant ma mère aux soins du personnel hospitalier, chacun de nous désarmés, seuls avec sa peine. Mon jeune frère et ma sœur vont brûler un cierge en priant Dieu, les saints et, plus particulièrement, sainte Thérèse. Mon grand frère prendra tristement le chemin de son pays d’accueil, conservant en lui le souvenir de cette mère qui l’a tant aimé, quand il était enfant et adolescent. Et moi, j’irai faire une longue promenade pour assouvir ma peine, là, sous les trembles qui couvraient cette pointe de l’île du temps de ma mère, là, exactement.

Une manière de souffrir qui en vaut une autre.

Texte extrait de Des nouvelles du bout de l’île / Daniel Ducharme. ÉLP éditeur, 2015, 3,49 € – 4,59 $ à la librairie 7Switch.com

Anita Berchenko : Les hirondelles sont menteuses

berchenko_hirondellesVous aimez les nouvelles? Pourtant, de moins en moins d’éditeurs en publient. Il paraît que cela ne se vend pas. Je ne suis pas certain d’être en parfait accord avec cet énoncé. Certes, un recueil de nouvelles devient rarement un best-seller… mais les romans aussi ! Chez ÉLP éditeur, le recueil de Sinclair Dumontais – Onze nouvelles – se vend davantage que la plupart des romans. Même chose pour les Chroniques du train-train quotidien d’Antoine Lefranc. Alors, quelle conclusion en tirer?

J’aime les nouvelles, même si je préfère les romans. Les nouvelles, je les lis justement entre deux romans, comme pour me reposer. Ou même entre deux chapitres, parfois. Les nouvelles, je les lis aussi plus lentement que les romans, comme si je m’arrêtais davantage à la beauté de la phrase. Ne me demandez pas pourquoi, toutefois. C’est comme ça, c’est tout.

Justement, en parlant de beauté de la phrase, on est en plein dedans avec Les hirondelles sont menteuses d’Anita Berchenko. C’est tellement beau, ce texte qui coule comme l’eau du ruisseau, qu’on n’a qu’une seule envie : continuer, nouvelle après nouvelle, sans s’arrêter… Malheureusement, cela s’arrête, forcément, au bout des dix nouvelles que contient ce recueil.

En plus d’être bien écrit, dans un style sobre, élégant, parfaitement maîtrisé, l’auteure de Suite 2086 a réuni ses textes autour d’une unité de lieu : le Lauragais. Connaissez-vous cette région? Non ? Moi, non plus… Le Lauragais est une région de France située au sud-est de Toulouse, au pied des Pyrénées. En lisant le joli texte d’Anita Berchenko, vous aurez envie de vous installer… Eh oui, les dix nouvelles des Hirondelles sont menteuses se déroulent dans une petite ville de cette région.

Unité de lieu, donc, mais unité de personnages aussi. En effet, toutes les nouvelles du recueil ont pour héroïnes des femmes aux prises avec leurs illusions, notamment sur les hommes. Elles s’appellent Marthe (veuve et heureuse de l’être), Kate (qui préfère les chats), Alice (dont les fantasmes sont bien vivants), Lise (qui rêve d’écriture), Magali (qui craint comme la peste que son homme l’abandonne), Emmanuelle (qui renonce à l’amour pour des raisons bien à elle), Nadia (qui fomente sa vengeance en souvenir de sa mère), Joanna (qui comment l’irréparable pour un peu d’affection), Yvette (qui ne jure que par l’eau de javel) et, enfin, Thérèse (à la fin tragique). Ces femmes sont en général seules, abandonnées, négligées et, puisqu’il faut bien le dire, rarement heureuses.

L’auteure de Suite 2086 ne se fait certes plus d’illusion sur l’avenir de l’homme… Heureusement, elle conserve ses illusions sur le texte, sur la littérature et sa diffusion. À nos yeux, c’est tout ce qui compte.

Anita Berchenko, Les hirondelles sont menteuses, Numériklivres, 2011, 3,49 euros ou 4,99 $CA, sans DRM si acheté à la librairie Immatériel.fr

Paul Bourget: Un homme d’affaires

Paul Bourget, Wikipédia.fr
Paul Bourget, Wikipédia.fr

Paul Bourget (1852-1935) est un écrivain pour lequel nous avons des préjugés, particulièrement au Québec parce que ses œuvres, contrairement à celles de nombreux auteurs français, n’ont jamais été mises à l’Index. En effet, elles ont été autorisées en lecture publique par l’élite bien-pensante alors placées sous l’égide du clergé catholique. Bien que je n’aie moi-même pas connu cette période sombre de notre histoire, ce fait est demeuré dans la conscience collective de la génération suivante, celle des années 1960. Paul Bourget, donc, faisait partie des auteurs autorisés, ce qui suffit largement à lui enlever toute crédibilité littéraire. Comme on peut s’en douter, les lectures permises par le clergé exercent beaucoup moins d’attraits sur la jeunesse que les œuvres frappées d’interdiction, comme les romans de Zola, par exemple. Bref, un peu pour toutes ces raisons, je n’étais guère enclin à entreprendre la lecture de Paul Bourget, un écrivain que d’aucuns associent à l’élégance des salons parisiens du tournant du siècle.

Si l’on en croit Wikipédia, Paul Bourget décrit avec justesse la société mondaine de Paris sous la Troisième république (1870-1940). D’abord connu comme un romancier de mœurs, il se tourne, après la quarantaine, vers le roman à thèse dans lequel il expose ses idées empreintes de sa récente conversion au catholicisme. Cela explique la réputation qu’on lui fait: un écrivain traditionnaliste, tourné vers le monarchisme. Un écrivain de droite, quoi. Voilà sans doute pourquoi il avait si bonne presse au Québec à cette époque…

Un homme d’affaires est un recueil de nouvelles publié en 1900. L’ouvrage réunit quatre nouvelles. La première, qui donne le titre au recueil, relève davantage du roman que de la nouvelle, d’ailleurs. Elle raconte la lente vengeance de Firmin Nortier, un homme d’affaires puissant aux origines paysannes. À l’instar de certains représentants du monde des affaires de la finance de ce temps-là, il a épousé une femme de noblesse au titre ronflant mais sans les sous qui auraient dû venir avec… En cours de la lecture, on sent bien d’ailleurs le mépris que porte l’auteur à la modestie des origines de Nortier qui, quoi qu’il fasse, ne ressemblera jamais à un noble : « Firmin Nortier, lui, a beau avoir adopté la morgue des authentiques gentilshommes avec lesquels il fraie, il a beau avoir copié d’eux, avec un scrupule qui ne commet pas une faute d’orthographe, sa livrée et ses attelages, sa tenue personnelle et celle de sa maison, observez-le, et vous démêlerez en lui aussitôt le paysan de Beauce, matois et défiant, avide jusqu’à l’usure, prudent jusqu’à la ruse. »

Firmin Nortier a épousé une femme noble, donc, mais une femme qui l’a trompé toute sa vie avec un Italien de meilleure souche que lui. Sans vergogne, cet amant logeait même chez lui… Et comme si cela n’était pas assez, sa fille Béatrice serait de ce noble, et non de lui. Comme un paysan, il a patienté pendant vingt ans avant de trouver le moyen de faire payer un peu tout le monde… Et non sans cruauté.

La deuxième nouvelle s’intitule Dualité. Un Parisien issu du milieu mondain décide de passer quelques jours dans une auberge du nord de l’Italie. Dans ce lieu à l’abri du monde, il reconnaît une cocotte qu’il a bien connue quinze ans plus tôt. La femme discute avec un jeune homme que le Parisien croît être son amant. Or, il n’en est rien… et cela crée une embrouille digne de meilleures intrigues balzaciennes.

La troisième nouvelle – Le réveillon – raconte l’histoire tragique de Charles Durand, un jeune homme qui, amoureux d’une femme mariée, a monté un canular pour faire croire à ce ménage qu’il avait une maîtresse. Et cela a eu des conséquences dramatiques sur les destinées des uns et des autres.

Enfin, la quatrième nouvelle, intitulée L’outragé, raconte aussi une histoire de tromperie. Une histoire qui connaîtra une fin tragique pour les deux amis impliqués dans un triangle amoureux. Je vous laisse découvrir si la femme s’en sort mieux…

Préjugé ou pas, j’ai beaucoup apprécié cette œuvre fort bien écrite. Certes, ce roman témoigne d’une époque révolue : celle de Marcel Proust et de cette noblesse de salon au prestige moribond après la Première guerre mondiale. Mais il a sa place dans l’histoire littéraire d’une période qui figure parmi les plus fécondes de l’histoire du monde occidental, celle qui va de 1871 à 1914. Après, plus rien ne sera comme avant.

Paul Bourget, Un homme d’affaires, c1900.

Cécile Chabot : Le DF

ChabotDans un billet du 19 décembre 2013, Chris Simon recommande la lecture de six blogues littéraires tenus par des auteurs indépendants. Parmi ceux-là figure celui de Cécile Chabot, un auteur auto-publié qui diffuse une série de polars mayas intitulé Le cycle de Xhol. J’ai eu envie d’en savoir davantage sur cet écrivain et me suis procuré un texte d’elle sur la boutique Kindle d’Amazon: Le DF. Ce texte est le premier d’un recueil de nouvelles à paraître: Nouvelles de l’Amérique centrale.

DF pour Districto Federal : Un étudiant en archéologie en résidence au Mexique a du mal à poursuivre des études doctorales faute de ressources financières. Pour payer sa modeste chambre, il postule à gauche et à droite, tentant désespérément de trouver un poste d’assistant. Dans un cybercafé où il traîne, guettant les réponses sur sa messagerie, il rencontre un type qui lui fait une proposition. De l’argent facile qui lui permettra de terminer ses études… mais de quoi s’agit-il exactement ?

Honnêtement, j’ai été impressionné par la qualité d’écriture de ce texte. Cécile Chabot, avec un style bien maîtrisé, nous emmène là où elle veut. Du coup, dès que le temps me le permettra, je vais débuter Le cycle de Xhol.

À l’instar de Florian Rochat, de Chris Simon et de Laurent Bettouni, Cécile Chabot est la preuve vivante que des auteurs auto-publiés peuvent prendre place dans la Littérature et que l’éditeur, s’il a toujours sa raison d’être, peut être contourné quand cela s’avère nécessaire. N’oublions jamais que moins de 5% des manuscrits sont publiés… En dépit de tout ce qu’on raconte de négatif sur Amazon, il faut admettre que le géant américain permet à de nombreux auteurs de diffuser leurs œuvres. Je vous encourage à sortir des sentiers battus et à les découvrir. Vous verrez, certains d’entre eux vous surprendront. Si vous n’êtes pas détenteur de la liseuse Kindle, vous n’avez qu’à installer l’application Kindle d’Amazon sur votre tablette ou, au pire, sur votre ordinateur.

Cécile Chabot, Le DF, 2013, 1,05$ sur Amazon.ca