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Zadie Smith : Sourires de loup (White Teeth)

SmithJ’ai entendu parler de Zadie Smith pour la première fois en parcourant le numéro de juin 2008 du Magazine littéraire dont le dossier est consacré aux «romancières anglaises de Jane Austen à Zadie Smith». D’origine jamaïcaine, Zadie Smith est issue du milieu londonien de l’immigration qu’elle connaît comme le fond de sa poche. Sourires de loup est son premier roman, un roman qui a remporté un succès monstre dès sa parution en langue anglaise en 2000. De quoi faire pâlir d’envie de nombreux écrivains anglais qui ne peuvent, de toute façon, être plus pâles qu’ils ne le sont déjà…

D’abord, deux hommes. Le premier, Alfred Archibald Jones, est un Anglais pure souche. Après un suicide manqué, il découvre que la vie a une certaine saveur en épousant, à l’âge de quarante-sept ans, une métisse jamaïcaine de dix-neuf ans, Clara Bowden. Pour cette dernière, ce mariage constitue un moyen pratique d’échapper à une mère très impliquée dans les élucubrations apocalyptiques des Témoins de Jéhovah. Le second, Samad Miah Iqbal, est Bangladais, mais vit à Londres depuis longtemps, si longtemps… ce qui ne l’a pas empêché d’épouser Alsama, une fille du pays qui a préféré, et de loin, épouser à Londres un homme de vingt-cinq ans son aîné plutôt que vivre au Bangladesh, ex-Pakistan oriental, pays oublié des dieux car exposé en permanence à toutes les catastrophes naturelles que la terre porte en elle. Les deux hommes ont joué les héros au cours de la deuxième guerre mondiale, de sorte qu’ils sont liés, à la vie, à la mort, comme seuls peuvent l’être deux frères d’armes. Puis les enfants sont venus. Une fille prénommée Irie pour Archie et Clara, et deux garçons, Magid et Millat, pour Samad et Alsama. Deux hommes + deux femmes + trois enfants donnent deux familles anglaises issues de l’immigration qui vivent à Londres dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, avec des incursions en 1890, 1945 et 1970. Voici donc le roman de Zadie Smith, une saga familiale à la fois épique, burlesque et tragique, qui débute le jour de l’an 1975 pour se terminer, dans une sorte d’apothéose hollywoodienne, un autre jour de l’an, celui qui précède le troisième millénaire. À ces immigrants de première et deuxième générations s’ajoutent les Chalfen, une famille très anglaise, celle-là, qui jouera un rôle non négligeable dans le destin d’Irie, Magid et Millat. Marcus, le père, est un célèbre généticien dont les travaux sur le clonage inquiète non seulement les groupes fondamentalistes religieux, tant chrétiens que musulmans, mais également une certaine gauche réincarnée dans la défense des animaux de laboratoire.

À l’instar de Sept fleuves et treize rivières de Monica Ali, Sourires de loup est un premier roman qui, comme tous les premiers romans, respire l’urgence de dire. Dans le cas de Zadie Smith, il s’agit de faire vivre sous sa plume le milieu anglais de l’immigration, milieu difficile, s’il en est, dont les enfants échappent souvent aux parents coincés dans leurs contradictions entre les valeurs de la société d’accueil et la culture du pays d’origine. Comme le dit Samad, immigré bangladais, l’immigration n’est rien d’autre qu’une cruelle expérience: « Oui, vraiment. Plus je vais et plus j’ai l’impression qu’on fait un pacte avec le diable quand on débarque dans ce pays. On tend son passeport au contrôle, on obtient un tampon, on essaie de gagner un peu d’argent, de démarrer… mais on n’a bientôt qu’une idée en tête : retourner au pays. Qui voudrait rester ? Il fait froid et humide ; la nourriture est immonde, les journaux épouvantables – qui voudrait rester ; je te le demande ? Dans un pays où on passe son temps à vous faire sentir que vous êtes de trop, que votre présence n’est que tolérée. Simplement tolérée. Que vous n’êtes qu’un animal qu’on a fini par domestiquer. Il faudrait être fou pour rester ! Seulement voilà, il y a ce pacte avec le diable… qui vous entraîne toujours plus loin, toujours plus bas, et qui fait qu’un beau jour on n’est plus apte à rentrer; que vos enfants sont méconnaissables, qu’on n’appartient plus à nulle part » (p. 404).

Sourires de loup est un gros roman, certes, un pavé de 500 pages que certains éditeurs – notamment québécois, les plus conformistes de la francophonie – auraient refusé, ou tellement coupé que l’écrivain aurait été contraint de renoncer. Heureusement que cela ne s’est pas produit dans le cas de Zadie Smith, car il s’est trouvé un éditeur courageux qui a publié son roman sans rien retrancher. Bien fait pour lui… car il en a vendu des milliers d’exemplaires! Si vous avez déjà voyagé, si vous avez vécu ailleurs que dans votre pays, vous adorerez ce roman, y compris ses « longueurs ». Sinon, lisez-le quand même: vous y apprendrez quelque chose, notamment tout ce qui peut se cacher derrière le chauffeur de taxi – haïtien ou bosniaque, selon que vous trouvez à Montréal ou à Québec – qui vous conduit dans les méandres de la ville.

Zadith Smith est née à Londres en 1975 d’une famille afro-caribéenne. Outre Sourires de loup (White Teeth, 2000), elle a publié, tous chez Gallimard pour la version française, L’homme à l’autographe (The Autograph Man, 2002) et De la Beauté (On Beauty, 2005).

Zadie Smith, Sourires de loup (White Teeth) / traduit de l’anglais par Claude Demanuelli. Paris, Gallimard, 2001.

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Monica Ali: Sept mers et treize rivières

aliJe ne pouvais pas ne pas faire le compte rendu de lecture de Sourires de loup (White Teeth) – premier roman de Zadie Smith – sans faire celui de Sept mers et treize rivières (Brick Lane) – premier roman de Monica Ali – tellement les similitudes sont nombreuses entre les deux écrivaines. D’abord, toutes deux sont des immigrées de deuxième génération ayant grandi à Londres, la première en provenance de Jamaïque, la seconde du Bangladesh. Ensuite, toutes deux ont fait paraître leurs premiers romans pratiquement en même temps et, dans un cas comme dans l’autre, avec un succès immédiat. Enfin, toutes deux s’inscrivent dorénavant dans le grand courant des romancières britanniques, un courant qui réunit en son sein tant Jane Austen et Emily Brontë que Virginia Woolf et Doris Lessing, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2007. Mais ici s’arrête la comparaison puisque là où Zadie Smith fait vivre trois familles aux origines diverses dans un récit qui, parfois, confine au burlesque, Monica Ali centre le sien sur Nazneen, une Bangladaise de dix-huit ans envoyée à Londres par son père veuf afin qu’elle épouse un autre Bangladais, un homme « instruit » d’au moins vingt ans son aîné, qui a immigré en Angleterre depuis autant d’années.

Il s’agit de Chanu, un homme que le destin a placé sur sa route, de sorte que le fait qu’elle l’aime ou ne l’aime pas n’a pas vraiment d’importance pour elle. D’ailleurs, toute la vie de Nazneen est guidée par le Destin avec un grand « D ». Plus tard, quand ses deux filles seront en âge d’écouter, elle leur racontera souvent comment elle a été confiée à son Destin, et « comment, grâce à la sage résolution de sa mère, elle avait pu survivre pour devenir la jeune fille sérieuse au visage large qu’elle était aujourd’hui ». Le Destin, c’est le mot magique des pauvres gens – mot davantage accentué dans la tradition arabo-musulmane que dans la civilisation chrétienne, quoique… – mot, donc, qui leur permet d’accepter leurs conditions. Comme Nazneen l’apprendra beaucoup plus tard par l’entremise d’Hasina, sa sœur restée au pays, sa propre mère a fini par prendre le contrôle de son Destin, tout comme elle le fera elle-même à la fin du récit, en empruntant une voie fort différente et, surtout, beaucoup plus heureuse.

Pour le moment, voilà Nazneen à Brick Lane, un quartier de Londres dans lequel les familles d’immigrés s’entassent les unes sur les autres dans des appartements exiguës et délabrés, pour ne pas dire vétustes. Un quartier pauvre, bien entendu, qui traîne son lot habituel de problèmes sociaux : gangs de rue, trafic de drogue, intégrisme religieux, etc. Un quartier, toutefois, où elle se sent à l’aise, où elle arrive à se débrouiller avec son english spoken appris sur le tas, car son mari n’a pas jugé utile qu’elle suive des cours d’anglais à son arrivée à Londres. Chanu n’est pas un mauvais bougre, au fond. À sa manière, il prend soin de sa femme et de ses filles, mais sa vie professionnelle, malgré son bon niveau d’éducation, est un désastre qui le rend amer, irascible. Cumulant échec sur échec, il se résout à accepter, la mort dans l’âme, une place de chauffeur de taxi. Tout au long du roman, on assiste d’ailleurs à la lente désillusion de cet homme occidentalisé qui, à la fin, ayant perdu tout espoir d’une vie digne en Angleterre, choisit de rentrer au Bangladesh avec sa famille, sans lui demander son avis, bien entendu…

Entre temps, Nazneen brave les interdits et goûte au plaisir charnel avec Karim, un jeune homme qui lui livre à domicile des pièces de tissus qu’elle doit coudre pour en faire des vêtements. Une relation passionnelle qu’elle domine, toutefois, car la vie en Angleterre lui a appris au moins une chose : elle sait où mettre ses priorités. Alors, quand son mari concrétise son projet de retour au pays, elle reprend son destin en main et prend les décisions qui s’imposent dans l’intérêt de ses filles adolescentes. Point culminant du récit, le passage au cours duquel Monica Ali décrit le choix ultime de Nazneen, et la réaction désespérée de son mari, atteint un niveau d’intensité qui se situe à la limite du soutenable. Mais qu’on se rassure : Sept mers et treize rivières connaît une fin heureuse, une fin où chacun y trouve son compte, même si certains d’entre nous, avec un regard d’occidental, pourraient en juger autrement.

En fin de compte, Sept mers et treize rivières pourrait se résumer en quelques mots: l’histoire toute simple d’une jeune bangladaise qui découvre petit à petit la vie londonienne. Mais ce résumé serait forcément réducteur, comme tous les résumés. Non, pour comprendre Brick Lane, il faut surtout savoir que ce roman n’a rien de commun avec le discours larmoyant, qu’aurait pu tenir une écrivaine occidentale, sur les mariages arrangés, la soumission des femmes musulmanes ou autres phénomènes du genre, un discours fait de jugements de valeur qui, en fin de compte, ne reposent jamais sur une réelle connaissance du terrain. Tout comme il ne saurait s’apparenter à certains témoignages de femmes du Sud qui, sans être inintéressants, n’ont peut-être pas eu la distance nécessaire à la compréhension de la vie occidentale telle que vécue par ces immigrées, sans qu’elle soit ni idéalisée ni diabolisée. Non, ce qui fait toute la différence, c’est que Sept mers et treize rivières est l’œuvre d’une Anglaise issue de l’immigration, une femme d’une grande sensibilité qui n’a pas oublié la petite fille qu’elle a déjà été, qui ne renie ni le Royaume-Uni ni le Bangladesh, et qui, par-dessus tout, écrit merveilleusement bien.

En terminant, on peut s’interroger sur les titres français assignés à ces œuvres romanesques traduites de l’anglais. Ainsi, le titre original du roman de Monica Ali est Brick Lane, du nom d’un quartier populaire de Londres où vivent de nombreuses familles immigrées. Alors, pourquoi l’a-t-on traduit par Sept mers et treize rivières, un titre qui n’a aucun rapport avec le titre original anglais ? Possible que ce quartier de Londres n’ait pas la portée universelle qu’on souhaitait obtenir en langue française. Alors, on s’est rabattu sur une allusion poétique à la distance qui sépare Dacca de Londres, Nazneen de Hasina, la sœur restée au Bangladesh et qui joue un rôle important dans la chronologie du récit, car l’auteure recourt aux échanges épistolaires entre les deux sœurs pour faire défiler les années. Enfin, la traduction est un art qui m’échappe…

Sept mers et treize rivières est ce genre de roman dont on souhaite ne jamais terminer la lecture tellement on s’attache à ses personnages et à leur univers. Je vous invite, donc, à le lire et je vous garantis que, quand vous l’aurez lu, vous ne regardez plus jamais de la même manière la dame au sari que vous croisez parfois dans une rue de Montréal ou de Toronto, sans savoir si elle vient de l’Inde, du Pakistan ou du Bangladesh.

Monica Ali est née en 1967 à Dacca, au Bangladesh, d’un père bangladais et d’une mère anglaise. Ses parents viennent s’installer à Bolton, en Angleterre, alors qu’elle est encore une petite fille. Plus grande, elle choisit de vivre à Londres où elle fait des études de philosophie à Oxford, puis travaille dans le milieu de l’édition. Elle arrive à l’écriture assez tard mais avec succès puisque Sept mers et treize rivières obtient le Man Booker Prize en 2003.

Monica Ali. Sept mers et treize rivières (Brick Lane) / traduit de l’anglais par Isabelle Maillet. Paris, Belfond, 2004. Disponible en numérique sur plusieurs plateformes, dont celle du Kindle d’Amazon.

Cinq œuvres littéraires marquantes

proust2Un de mes amis facebookiens m’a mis au défi de faire la liste des dix œuvres littéraires les plus marquantes. Puisque je ne me suis pas contenté d’une liste, je présente ici les cinq premières. Bien entendu, il s’agit d’œuvres marquantes non pas pour l’histoire de la littérature, mais pour ma propre histoire personnelle. C’est pourquoi chacune des notices suivantes débutent par « parce que », simplement parce que je réponds à la question: Pourquoi cette œuvre, et pas une autre ?

Cinq œuvres marquantes pour moi, donc. En provenance d’auteurs de France (2), d’Angleterre, des États-Unis et du Québec.

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01 – À la recherche du temps perdu / Marcel Proust (1913-1927)

Parce que c’est une œuvre qu’on ne finit jamais de lire… Découverte à l’âge de vingt ans alors que j’étais étudiant en philosophie à l’université, l’ouvrage de Proust ne me quitte plus depuis. Aucun autre écrivain n’a été aussi loin dans la compréhension du désir humain. Une fois qu’on a compris la structure de ce roman-fleuve, on y revient sans cesse et ce, tout au long de sa vie. Au printemps 1978, j’ai loué une chambre à Québec dans le seul but de lire les quatre ou cinq volumes de ce roman dont la lecture avait débuté à l’automne précédent. Une expérience inoubliable.

02 – La crucifixion en rose / Henry Miller (1949-1960)

Parce que cette œuvre m’a redonné le goût de vivre après une période particulièrement sombre de mon existence. À vingt-six ans, après six mois de vagabondage à Paris, je suis rentré au Québec et, dans les mois suivant mon retour, j’ai lu d’une seule traite les trois volumes (Sexus, Plexus et Nexus) de cette œuvre prodigieuse qui raconte les déboires d’un écrivain à New-York avant qu’il ne parte à Paris pour – justement – s’y établir…, ce que je venais de tenter de faire en vain. La crucifixion en rose est une véritable ode à la créativité que tous les moins de trente ans devraient lire sans tarder.

03 – Les yeux d’Ézéchiel sont ouverts / Raymond Abellio (1949)

Parce que rien de ce que j’avais lu jusqu’à présent ne ressemblait aux textes de cet auteur… À l’instar d’Henry Miller, Raymond Abellio déploie son œuvre autour de trois romans : Les yeux d’Ézéchiel sont ouverts (1949), La fosse de Babel (1962) et Visages immobiles (1986). Cet écrivain, que je ne prétends pas comprendre (tout comme je ne comprends pas Heidegger), mêle fiction, métaphysique, ésotérisme et action politique. C’est littéralement passionnant : de la Guerre d’Espagne au communisme post-soviétique, on se sent au cœur de l’aventure intellectuelle du XXe siècle.

04 – Une amitié absolue / John Le Carré (2003)

Parce qu’il est rare qu’un auteur, célèbre pour ses romans d’espionnage et, donc, désabusé par nature, fasse entendre haut et fort son indignation de l’Occident – cet espace de civilisation qu’il a pourtant longtemps défendu. Une amitié absolue est un cri du cœur d’un écrivain anglais qui signe en même temps sa plus grande réussite romanesque. Pourquoi a-t-on accepté qu’un pays et son président déclenchent une guerre sous un prétexte que le monde entier tient pour faux ? Des milliers de morts inutiles… On ne peut pas lire ce roman et continuer de voir le monde comme on le voyait avant sa lecture… Un roman bouleversant dont on ne ressort pas indemne.

05 – Monsieur Melville / Victor-Lévy Beaulieu (1978)

Parce qu’au Salon du livre de Montréal en cet automne 1978 je me suis retrouvé par hasard à la table de cet écrivain – que je connaissais encore très peu, alors. Sans trop savoir pourquoi, j’ai pris les trois tomes de ce Monsieur Melville, dont je n’avais lu aucun des romans, même pas Moby Dick (qui me rappelait davantage la pièce de Led Zeppelin…) et, quand je me suis retrouvé devant Victor-Lévy Beaulieu, il m’a demandé si je voulais une dédicace. Impressionné, je lui ai fait une réponse stupide, du genre: « Je ne suis pas en faveur du fétichisme de l’écrivain… mais pourquoi pas ? ». Il m’a écrit, sur la page de garde du premier volume: « À Daniel… afin de célébrer le fétichisme de la Grande Baleine ». De retour à la maison, j’ai débuté la lecture de ce triptyque qui m’a enchanté. Monsieur Melville est une sorte de docu-fiction avant la lettre. Un récit qui nous prend jusqu’à la dernière page du dernier tome.

John LeCarré : Une amitié absolue

9782020799089Edward Mundy, alias Teddy, est un vieil homme qui vit dans les quartiers d’immigrés de Munich. Dans l’anonymat le plus absolu, il partage son existence avec une jeune serveuse turque (Zara) et son fils Mustafa. Pour gagner sa vie, il est guide touristique dans un château érigé par Louis II de Bavière. Un jour, lors d’une visite, resurgit une image du passé : Sasha. Il partage avec celui-ci une existence vouée aux services secrets, lui pour le Royaume-Uni, l’autre pour l’Allemagne de l’Est. Depuis la chute du mur de Berlin et, par le fait même, de la fin de la Guerre froide, ils ne s’étaient plus revus. Et voilà que l’ancien ami, le compagnon de mai 68, celui avec lequel il a fait les quatre cents coups dans une Allemagne en proie à ses démons, lui propose de reprendre du service dans un projet financé par un obscur personnage. Une offre qui n’est pas sans risque mais que, en raison de cette amitié, il ne peut refuser, même s’il est rongé par le doute.

Je ne peux aller plus loin dans le résumé de cette histoire qui aurait pu tenir en 100 pages. Alors, pourquoi John Le Carré en a-t-il fait un gros bouquin de 400 pages? C’est justement ici que réside la différence entre un roman d’espionnage de série B et un grand roman. Cette différence qui confère à ce texte une profondeur inégalée dans le genre et qui nous entraîne vers un sommet émotionnel rarement atteint. Dans Une amitié absolue, Ted Mundy n’est pas qu’un espion anglais, c’est un être humain à part entière dont l’histoire nous est racontée en détail : son enfance à Murree, dans la province du Pendjab au Pakistan, son « exil » en Grande-Bretagne, sa jeunesse universitaire à Berlin, son poste peinard d’attaché culturel pour le British Office, son premier mariage avec Kate, une députée travailliste, jusqu’à son entrée dans le contre-espionnage britannique où il a retrouvé son ami Sasha, son colocataire à Berlin devenu agent double officiellement rattaché à la Stasi, police secrète de l’Allemagne de l’Est.

Une amitié absolue est le roman du XXIe siècle, le roman par excellence du désenchantement du monde, le roman qui a fait de nous des cyniques depuis le 11 septembre 2001, des individus qui ne croient plus ni en Dieu ni aux hommes, et qui n’espèrent plus rien du politique, même à des fins stratégiques. Une amitié absolue est un roman bouleversant qui doit être mis sans hésitation entre les mains des hommes et des femmes de ce temps.

John LeCarré. Une amitié absolue / traduit de l’anglais par Mimi et Isabelle Perrin. Seuil, 2004

H. G. Wells : Au temps de la comète

wells_cometeJ’ai lu la Guerre des mondes alors que je n’avais pas encore du poil au menton. Ensuite, plus tard dans ma jeunesse, j’ai vu les adaptations cinématographiques de L’homme invisible et de La machine à remonter le temps. Toujours j’ai été fasciné par ces films qui doivent davantage à l’imagination délirante de l’auteur qu’à la justesse de la prospective scientifique du savant. Aussi, quand l’envie m’a pris de lire un nouveau Wells, je m’attendais à passer un moment de détente avec une bonne histoire associée au genre S-F. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Certes, le moment fut agréable, mais aussi fort déroutant car Wells, contrairement à Conan Doyle, pour ne nommer que celui-là, dresse un tableau percutant de la société occidentale au tournant du XXème siècle. En effet, le monde traverse une période fort sombre : en pleine crise de surproduction industrielle, il vit les deniers soubresauts du capitalisme sauvage pendant que se profile à l’horizon l’immense guerre à venir dont celle des Boers, avec ses milliers de victimes, constitue le prélude macabre.

Dans la première partie, intitulée La comète, Wells décrit la descente aux enfers de Williams Leadford, un adolescent exalté qui n’accepte pas le monde tel qu’il est, c’est-à-dire un monde d’une criante injustice pour les hommes et les femmes des classes laborieuses. Élevé par sa mère « dans une foi bizarre, archaïque et étroite, acceptant certaines formules religieuses, certaines règles de conduite, certaines conceptions de l’ordre social et politique, absolument sans rapport avec les réalités et les besoins de la vie quotidienne contemporaine », il professe des idées socialistes. Malgré les avis répétés de son ami Parload qui prédit une crise de surproduction susceptible d’appauvrir encore davantage les habitants de la région, il quitte son emploi en claquant la porte et se retrouve pratiquement à la rue. Dans ses nuits de veille, il constate l’avancée de la comète qui concurrence la lune par sa luminosité croissante. Parload prédit aussi qu’elle frappera bientôt la terre, mais il n’en a cure : ses préoccupations sont ailleurs, notamment vers Nettie, une jeune fille qu’il connaît depuis l’enfance et dont il est amoureux. Quand celle-ci quitte sa famille pour suivre Verrall, le fils d’un industriel local, il voit rouge, s’achète un revolver et se met à leur poursuite…

En cette première partie, fort enlevante, nous suivons les tribulations quasi tragiques du jeune Leadford jusqu’au moment où, alors qu’il s’apprête à commettre l’irréparable, survient le grand Changement au cours duquel un brouillard vert enrobe la terre de son aura. Alors le monde bascule dans une ère positive, une ère où les hommes sont « délivrés de leurs passions moins nobles, de la concupiscence vulgaire et animale, des pauvres éventualités, des imaginations grossières ». Pendant une centaine de pages, Wells décrit les effets du grand Changement sur la société occidentale. Des pages trop nombreuses, sans doute, pendant lesquelles le récit tombe à plat, atténuant forcément l’intérêt du lecteur contemporain.

En dépit de la seconde partie du récit pendant laquelle Wells livre un discours un peu mièvre, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire Au temps de la comète qui constitue un réquisitoire exceptionnel contre le capitalisme, la propriété privée et la guerre, les trois sources de l’appauvrissement des masses populaires à la fin du XIXème siècle. À mes yeux, il ne fait aucun doute que, pour Wells, le grand Changement provoqué par l’écrasement de la comète sur la terre représente l’avènement de la Raison, celle héritée des Lumières qui offre une portée universelle au sentiment religieux, abolissant du même coup la propriété individuelle, les conflits entre les nations et l’exploitation de l’homme par l’homme. Bref, avec la comète, un sentiment de paix souffle sur le monde tout en préservant le sentiment amoureux, car « de la passion d’aimer le Changement ne nous avais pas affranchis ».

Wells, H.G. Au temps de la comète. Feedbooks, c1905

Georges Orwell : La ferme des animaux

Orwell_fermeJe connaissais depuis longtemps la célèbre maxime de l’auteur de 1984 – « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres » –, mais je n’avais encore jamais lu le roman d’où elle était tirée: La ferme des animaux, traduit autrefois par La République des animaux. Il s’agit d’un petit roman, pour ne pas dire un conte, de moins de 150 pages qui se lit d’une seule traite. Autrement dit: c’est passionnant.

C’est passionnant parce que, en un nombre restreint de pages, George Orwell résume l’histoire de la première moitié du vingtième siècle. Dans les faits, il résume l’histoire de la Russie soviétique, de la Révolution bolchévique de 1917 à la Guerre froide en passant par le Pacte germano-soviétique de la Deuxième guerre mondiale. Il résume l’histoire de la foi révolutionnaire qui animait les ouvriers et paysans, victimes du capitalisme sauvage. L’histoire de l’idéologie révolutionnaire aussi, de la bévue de ceux qui croyaient que la Révolution ne tiendrait pas deux ans. Enfin, il raconte les grandes trahisons: le travestissement de la figure légendaire de Lénine, le bannissement de Trotski et l’usurpation du pouvoir par Staline, chef suprême à vie du nouveau régime.

Tout cela, bien entendu, est une question d’interprétation car, dans La Ferme des animaux, ce sont les quadrupèdes qui chassent l’homme tyrannique de la ferme pour en assumer la gestion collective. Au début, l’animalisme – la théorie révolutionnaire véhiculée par les cochons, avant-gardes éclairés de la Révolution – assure la cohésion de la collectivité. Mais petit à petit les porcs prennent la direction des opérations de la ferme. Avec l’aide des chiens, ils bannissent Boule de Neige, le rival de Napoléon qui devient alors président « permanent » de la communauté. Commence alors le travestissement par l’idéologie des principes de départ. À la fin, les animaux vivent sous la domination des cochons, secondés par les chiens. Ils ont oublié leur vie d’antan et, tout en souffrant comme jamais, s’estiment tout de même heureux de s’être libéré de la tutelle des humains.

On sait que George Orwell a dénoncé la montée du totalitarisme du bloc communiste. L’a-t-il fait au profit du capitalisme occidental ? Je crois que non. Témoin de son temps, il a vu des pays comme l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne sombrer dans le même mal. Le personnage de Benjamin, l’âne cynique de La Ferme des animaux, donne à penser qu’au fond Orwell était animé par un profond pessimisme. En témoigne ce passage: « Seul le vieux Benjamin affirmait se rappeler sa longue vie dans le menu détail, et ainsi savoir que les choses n’avaient jamais été, ni ne pourraient jamais être bien meilleures ou bien pires – la faim, les épreuves et les déboires, telle était, à l’en croire, la loi inaltérable de la vie » (p. 139-140). Et la dernière phrase du roman confirme cet état des choses: « Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre » (p. 151).

Morale du conte de George Orwell: ne perdez pas votre temps à faire de la politique car rien ne peut vraiment changer chez les êtres humains.

Georges Orwell est le pseudonyme d’Éric Blair, un Anglais né en Inde en 1903. À l’instar de Lawrence Durrell, il vit dans différentes colonies britanniques avant de s’installer en France en 1936, de sorte qu’il n’a pour ainsi dire jamais vécu en Angleterre. 1984, publié chez Gallimard, est de loin son roman le plus célèbre, mais La Ferme des animaux, publié la première fois en 1945 – cinq ans avant que George Orwell ne s’éteigne à l’âge de 47 ans, en 1950 – le suit de très près.

On peut trouver le petit roman d’Orwell en édition de poche, bien entendu. Mais il est également disponible en version numérique et ce, à titre gratuit, sur le site d’Ebooks libres & gratuits. Pour y accéder, cliquer sur ce lien.

Même si vous êtes nés après 1970 et que, en conséquence, vous n’êtes pas familiers avec l’idéologie « révolutionnaire » dont les représentants hantaient les couloirs des établissements d’enseignement dans les années soixante, il faut lire La Ferme des animaux car, sous la forme d’une parodie, d’un conte moral pour enfants, George Orwell met en lumière le penchant naturel de tout homme tenté par la politique: l’appétit pour le pouvoir qui, dans certains cas, conduit au totalitarisme.

Orwell, George. La ferme des animaux, c1945.

Arthur Conan Doyle : La ceinture empoisonnée

Arthur Conan Doyle est universellement connu pour ses romans policiers qui mettent en scène le perdoylesonnage de Sherlock Holmes. Mais que sait-on de ses autres romans, notamment de ses romans historiques, de loin ses préférés, et, surtout, de ses romans fantastiques? Moi, en tout cas, je n’en savais pas grand-chose jusqu’à ce que je découvre les récits, mi-S.-F., mi-fantastique, qui ont pour héros le professeur Challenger. Parmi ces romans, j’ai été particulièrement impressionné par La ceinture empoisonnée, œuvre libre de droit publiée en 1913.

Tout part d’une lettre ouverte que le professeur Challenger fait paraître dans le Times de Londres. En réponse à un astronome qu’il traite d’imbécile, Challenger énonce l’idée que le spectre des planètes, tel qu’il se présente en ce moment, annonce un événement qui menace l’existence des hommes et des femmes sur cette terre. Pour en savoir davantage, Malone, un jeune journaliste du Daily Gazette et ami du professeur, se propose de lui rendre visite en compagnie de deux vieux amis. Ensemble, ils prennent le train avec, chacun en main, une bouteille d’oxygène. Cette demande, jugée saugrenue, leur a été faite par le professeur lui-même avant leur départ. Mais voilà qu’une fois dans la maison de campagne de leur ami, des événements étranges se produisent autour d’eux, confirmant la théorie du professeur selon laquelle une ceinture d’éther serait en voie d’empoisonner les habitants de la planète. Grâce à l’oxygène, les quatre amis disposent d’une vingtaine d’heures de plus, ce qui leur permettent de discourir sur les événements. Comme l’écrit le jeune Malone dans son récit : « Pour quelques heures, la science et la prévoyance d’un homme préservaient notre petite oasis de vie dans cet immense désert de la mort, nous évitaient de participer à la catastrophe générale ». Ces quatre hommes, donc, tapis dans une pièce en respirant de l’oxygène en bouteille, attendent patiemment la fin du monde… Mais cette fin du monde annoncée ne s’avère que de courte durée, en fait… ce qui n’empêche pas le savant et ses amis d’anticiper la disparation de toute trace humaine sur la planète Terre.

Ce qui m’a passionné dans ce roman, que d’aucuns qualifient de « populaires », c’est qu’il recèle une grande leçon d’humanisme. En effet, Conan Doyle ramène tout à l’homme, non à son Dieu et, ce faisant, nous sert une leçon magistrale d’humilité : « L’étroit sentier sur lequel est engagée notre existence physique se trouve bordé d’abîmes insondables ». Par ailleurs, dans La ceinture empoisonnée, Doyle aborde le phénomène de la mort avec une lucidité remarquable :

« La mort a été suspendue au-dessus de nos têtes. Nous savons qu’à tout moment elle peut revenir. Sa présence lugubre assombrit nos existences ; mais qui peut nier que sous cette ombre le sens du devoir, le sentiment de la responsabilité, une juste appréciation de la gravité de la vie et des fins, l’ardent désir de nous développer et de progresser se sont accrus, et que nous avons fait entrer toutes ces considérations dans nos réalités quotidiennes au point que notre société en est transformé du tout au tout ? Par-delà les sectarismes, par-delà les dogmes, quelque chose existe : disons un changement de perspectives, une modification de notre échelle des proportions, la compréhension de notre insuffisance et de notre fragilité, la certitude formelle que nous existons par tolérance, que notre vie est suspendue au premier vent un peu froid qui souffle de l’inconnu. Mais de ce que le monde est devenu plus grave, il ne s’ensuit pas, selon moi, qu’il soit devenu plus triste. Sûrement, nous convenons que les plaisirs sobres et modérés du présent sont plus profonds et plus sages que les folles bousculades bruyantes qui passaient si souvent pour la joie dans les temps d’autrefois – ces temps si proches et pourtant si inconcevables aujourd’hui ! Les existences, dont on gaspillait le vide dans les visites qu’on recevait et qu’on rendait, dans le vain entretien fastidieux des grandes maisons, dans la préparation de repas compliqués et pénibles, ont maintenant trouvé à se remplir sainement dans la lecture, la musique, et la douce communion de toute une famille. Des plaisirs plus vifs et une santé plus florissante les ont rendues plus riches qu’auparavant, même après qu’aient été acquittées ces contributions accrues au fonds commun qui a ainsi élevé le standard de vie dans les îles Britanniques. »

Comme on l’aura déjà compris, Arthur Conan Doyle nous invite à revoir notre mode de vie en fonction de notre finitude – cette mort qui peut se manifester à n’importe quel moment de notre existence. S’en remettre à Dieu relève ainsi d’un sentiment de vanité fort éloigné de l’esprit scientifique de l’honnête citoyen.

Je vous invite à (re)lire La ceinture empoisonnée de Sir Arthur Conan Doyle, ne serait-ce que pour redécouvrir ce scientifique qui, pour des raisons qui lui sont propres, a pris la décision de raconter des histoires.doyle

Arthur Conan Doyle. La ceinture empoisonnée (The Poison Belt). Ebooks libres et gratuits, c1913, 2008.