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Ian McEwan : L’intérêt de l’enfant

Je ne connais pas beaucoup cet auteur, même si j’ai lu son roman Amsterdam il y a quelques années. D’ailleurs, le contexte psychosocial de l’intrigue de L’intérêt de l’enfant s’avère assez semblable à Amsterdam : vacillement en période de vieillissement, bris du couple, priorité à la carrière, absence d’enfants, justement en raison de cette carrière qui vacille aussi… L’un comme l’autre, ces romans abordent la question de la condition humaine de personnes pourtant privilégiées par le destin. Personnes vieillissantes en perte de contrôle, sans doute parce que, justement, ils acceptent mal de vieillir… Autre point commun à plusieurs romans de McEwan (Amsterdam, mais aussi Expiation) : la dimension éthique des histoires que nous raconte cet écrivain britannique.

L’héroïne de L’intérêt de l’enfant est juge à la cour de Londres. Son expertise repose sur le jugement de causes familiales : divorce, garde des enfants, etc. Dans le cas qui nous préoccupe, elle doit statuer sur le droit d’un jeune homme de dix-sept ans qui, atteint de leucémie, refuse de recevoir une transfusion sanguine. Ce refus est motivé par des raisons religieuses ; il est Témoin de Jéhovah. Même si ce refus équivaut à un suicide, ses parents le soutiennent dans ce choix en accord avec leurs convictions. Au cours du procès, Fiona (la juge) suspend l’audience pour rendre visite au jeune homme à l’hôpital. Après, elle rendra sa décision, dit-elle. Ce fut une visite agréable, une rencontre marquante. Malgré le tragique de la situation, la juge et le jeune homme trouve le moyen de discuter poésie, musique et religion. Il sort même son violon pour jouer une pièce du folklore irlandais, et elle finit par chanter sur cet air… Le jeune homme est beau, talentueux. Il a toute la vie devant lui, mais il est convaincu du bien-fondé de sa décision de ne pas accepter cette transfusion sanguine. Fiona est consciente que le jeune homme est conscient… mais, de retour à la cour, elle stipule dans son jugement – sans doute un des plus beaux passages du roman – qu’en vertu de la jurisprudence relative à l’intérêt de l’enfant elle donne raison à l’hôpital qui procède à la transfusion sanguine… Résultat : le jeune homme est sauvé, ses parents soulagés.

Mais voilà que le jeune homme cherche à entrer en contact avec la juge. Au départ, ce sont des lettres auxquelles elle ne répond pas. Puis un jour, alors qu’elle est en séance dans une petite ville de la région, il se présente devant elle, trempé jusqu’aux os par la pluie battante. Elle le reçoit, lui parle et met le jeune dans un taxi afin qu’il retourne sans attendre chez ses parents. Pendant ce dernier échange, quelque chose a vacillé, un événement fortuit qui bouleverse la décision – pourtant fort équilibrée – initiale basée sur l’intérêt de l’enfant. Mais je ne peux vous en dire davantage sans casser votre plaisir à lire ce beau roman.

On ne se reconnait sans doute pas tous dans les personnages des romans de Ian McEwan, mais je suis convaincu qu’on apprécie de les lire, peu importe qu’on soit familier ou non avec les fondements du droit. Dans L’intérêt de l’enfant, l’auteur pose un problème éthique brûlant d’actualité en cette période où le religieux effectue un retour dérangeant au sein de nos sociétés occidentales. Même si on n’appartient pas à l’élite politique et judiciaire, on appréciera la part d’universel dans ce roman qui transcende la condition d’une femme privilégiée de la société occidentale. Car tous nous vieillissons, et tous nous sommes confrontés à des choix dictés par nos croyances, peu importe leur nature.

McEwan, Ian. L’intérêt de l’enfant / traduit de l’anglais par France Camus-Pichon. Gallimard, 2015

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Ian McEwan : Amsterdam

Ian McEwan est l’auteur du roman Expiation (Atonement) qui est à l’origine du film du même nom, le très beau film du réalisateur britannique Joe Wright. Le film Expiation m’a conquis pour ses images, sa musique, son scénario et, enfin, sa narration de type classique. Rien de tel, toutefois, dans Amsterdam dont chacun des chapitres met en scène, en parfaite alternance, Clive et Vernon, deux amis qui se fréquentent depuis plus de trente ans. Le premier, Clive, est un célèbre compositeur de musique classique qui, au moment des faits, a reçu la commande d’écrire une symphonie dédiée au millénaire – l’an 2000. Le second, Vernon, est à la tête du journal londonien The Judge, un journal respectable qui se doit de l’être un peu moins s’il veut augmenter son lectorat, seul moyen d’assurer sa survie dans un mode médiatique férocement compétitif. Les deux amis appartiennent à la génération des baby boomers, de ces individus « nourris dans la situation d’après-guerre du lait et du jus vitaminé de l’État, puis soutenus par la prospérité timide, innocente de leurs parents, pour atteindre l’âge adulte en une période de plein emploi, d’universités nouvelles, de bons livres de poche, sous le règne néoclassique du rock and roll et des idéaux qu’on pouvait se permettre ». Conscient de leurs privilèges, McEwan ajoute: « Lorsque les barreaux de l’échelle s’étaient rompus derrière eux, lorsque l’État était passé de la providence à la mise au pas, ils se trouvaient déjà en sûreté, ils avaient consolidé et entrepris d’établir tel ou tel élément de leur existence – goût, opinion, fortune. »

Amsterdam débute à l’enterrement de Molly Lane, la maîtresse commune de Clive et Vernon qui en ont gardé un souvenir impérissable. Mais Molly a aussi été l’amante du ministre des Affaires étrangères, Julian Garmony, avant d’unir sa destinée à George Lane, un homme terne, mais riche, qui a su créer le vide autour d’elle, au point de refuser l’entrée à chacun d’entre eux pendant la lente agonie de sa femme. De cela, Clive et Vernon lui en veulent, bien entendu. Et ils en veulent aussi au ministre Garmony qui ne s’est jamais gêné pour les mépriser, surtout Clive dont il décrie la musique. Or, quelques jours après l’enterrement, George contacte Vernon pour lui remettre des photographies de Garmony prises par Molly à l’époque où elle fréquentait ce ministre qui, bien entendu, ne l’était pas encore. Ces photos fort suggestives le montrent en petite tenue féminine, presqu’en travesti. Vernon y voit l’occasion rêvée de rehausser les ventes de son journal en provoquant un scandale politique sans précédent. Contre l’avis de Clive qui, malgré sa haine du ministre, se refuse à adopter une telle conduite, Vernon publie ces photos à la une du Judge, ce qui entraîne sa chute, puis sa démission. Pendant ce temps-là, Clive est en plein processus de création, situation difficile qui le conduit aussi à certaines extrémités. Pourquoi avoir choisi Amsterdam comme titre de ce roman ? Tout simplement parce que c’est dans cette ville que se conclut le récit, lors d’une réception pendant laquelle les deux amis, brouillés puis réconciliés, se rencontrent, la veille même de la première de la Symphonie du millénaire.

Il y a tout de même un élément commun entre Expiation et Amsterdam. En effet, dans les deux cas, une question d’éthique est à la source du déclenchement d’une série d’événements qui conduisent les héros à leur perte. Dans Amsterdam, toutefois, l’accent est davantage mis sur la morale, l’ambition, l’hypocrisie, les jeux malsains, bref la complexité des relations humaines en cette fin de siècle, alors que, dans Expiation, c’est la culpabilité, l’attitude du héros face à sa faute, qui est le moteur du récit. Dans Amsterdam, le comportement moralement douteux des deux héros ne donne pas lieu à l’expression d’une culpabilité, et cela tient sans doute à la conclusion du récit que je vous invite à découvrir par vous-même.

Que penser d’Amsterdam ? À mon avis, il s’agit d’un très beau roman dont on a gâché la fin… Beau roman parce qu’il fourmille de pages sublimes sur le vertige de la création au moment où tout homme est en proie au doute quand la mort approche en raison du processus normal de vieillissement des corps. D’ailleurs, les deux amis ne craignent pas de regarder la mort en face. En témoigne ce passage : « La résidence médicalisée, la télé dans la salle commune, le loto, et les vieillards avec leurs clopes, leur pisse et leur bave. Il ne l’accepterait pas ». C’est de Clive que l’auteur parle, ce même Clive qui, en cas de maladie grave, propose un pacte de suicide assisté à son ami Vernon qui l’accepte sans problème. Alors, que reste-il à faire ? « Créer quelque chose, et mourir », la création étant « une façon de nier le hasard qui nous engendre, et d’écarter de soi la peur de la mort » . Un beau roman, donc. Et qui, en plus d’être beau, s’avère très éclairant sur la société contemporaine, notamment la société anglaise des années d’après Thatcher. Mais Amsterdam est un roman dont la fin est gâchée, toutefois, parce qu’à ces pages sublimes succède une conclusion grotesque, une farce macabre à laquelle je n’ai pas cru un seul instant. Cela dit, plusieurs critiques pensent autrement. Tout jugement est arbitraire, comme on sait. Mais ce qui ne l’est pas, c’est que Ian McEwan est un écrivain majeur de la littéraire anglaise du tournant du siècle, du vingtième, bien entendu.

Né en 1948 à Aldershot (Royaume-Uni), Ian McEwan écrit depuis les années 1970. Il a publié plusieurs romans, recueils de nouvelles et œuvres dramatiques, notamment des scénarios pour le cinéma. Parmi ses romans les plus marquants, citons Un bonheur de rencontre (Seuil 1983), Les chiens noirs (Gallimard 1994) et Expiation (Gallimard 2001). Amsterdam s’est mérité le prestigieux Booker Prize en 1998. Pour en savoir davantage sur Ian McEwan, je vous invite à consulter son site web.

Ian McEwan. Amsterdam / traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux. Gallimard, 2001.

Joseph Conrad : Jeunesse

conradTout petit j’adorais les histoires de marin. Comme plusieurs d’entre vous, j’ai lu L’île au trésor de Stevenson et vu aussi au moins une de ses adaptations télévisuelles. J’ai lu aussi de nombreuses histoires de Barbe-Rouge, une bande dessinée de Charlier et Hubinon. Dans ma jeunesse, donc, j’aimais ces histoires de découvertes, de pirates, de corsaires dont les intrigues, souvent, se déroulaient dans les mers du sud. D’ailleurs, quand j’ai quitté mon pays pour m’installer, pendant plus de six années, dans les îles du pourtour du continent africain (Comores, Cap-Vert), j’étais un peu animé par les souvenirs de mes lectures de jeunesse, même si, après la phase de la découverte, le quotidien a vite repris le dessus…

La jeunesse, parlons-en justement, car c’est le premier titre de cet ouvrage qui en compte deux. Jeunesse raconte l’aventure de Marlowe, un jeune de vingt ans auquel on attribue, pour la première fois de sa vie, un commandement. Lieutenant à bord d’un vieux navire qui a pour nom La Judée, il a pour mission de seconder son capitaine, un vieux monsieur de soixante ans, dans un voyage qui doit les conduire jusqu’à Bangkok. La magie de l’Orient opère dans l’esprit enthousiaste du jeune homme… mais le bateau ne suit pas, et les obstacles (avaries, tempêtes, incendie, etc.) s’accumulent tout au long du parcours. Porté par la mission, l’équipage ira jusqu’au bout, refusant d’abandonner le vieux rafiot tant qu’il se maintient sur les eaux… Le capitaine, le jeune lieutenant et l’équipage termineront leur périple dans de simples embarcations au large de Singapour. Quant au second ouvrage – Au cœur des ténèbres –, il décrit une mission de ce même Marlowe, plusieurs années plus tard, au cœur de l’Afrique sub-saharienne. Mais oublions cet ouvrage pour se concentrer sur Jeunesse, un récit qui m’a littéralement transporté dans le temps et dans l’espace – cet espace indescriptible que constitue l’océan. Je sais qu’à partir d’un certain âge, on dit qu’il faut vivre chaque jour en ne se préoccupant ni du passé (puisqu’il n’est plus) ni de l’avenir (parce qu’il n’est pas encore). Mais Joseph Conrad, lui, se souvient :

« Je me rappelle les visages tirés, les silhouettes accablées de nos deux matelots, et je me rappelle ma jeunesse, ce sentiment qui ne reviendra plus, – le sentiment que je pouvais durer éternellement, survivre à la mer, au ciel, à tous les hommes : ce sentiment dont l’attrait décevant nous porte vers des joies, vers des dangers, vers l’amour, vers l’effort illusoire, – vers la mort : conviction triomphante de notre force, ardeur de vie brûlant dans une poignée de poussière, flamme au cœur, qui chaque année s’affaiblit, se refroidit, décroît et s’éteint, – et s’éteint trop tôt, trop tôt, – avant la vie elle-même. »

La morale de cette histoire est pessimiste puisque la jeunesse – « le meilleur temps du monde » – est derrière nous, et que la vie – celle que nous glorifions jadis – n’est plus non plus, du moins elle n’est plus ce qu’elle était… Mais il nous reste le loisir de se souvenir, de raconter… et c’est ce que Joseph Conrad fait dans ce très beau récit.

Joseph Conrad, Jeunesse, suivi de Le cœur des ténèbres, c1902. Ouvrage libre de droit disponible sur plusieurs plateformes.

Zadie Smith : Sourires de loup (White Teeth)

SmithJ’ai entendu parler de Zadie Smith pour la première fois en parcourant le numéro de juin 2008 du Magazine littéraire dont le dossier est consacré aux «romancières anglaises de Jane Austen à Zadie Smith». D’origine jamaïcaine, Zadie Smith est issue du milieu londonien de l’immigration qu’elle connaît comme le fond de sa poche. Sourires de loup est son premier roman, un roman qui a remporté un succès monstre dès sa parution en langue anglaise en 2000. De quoi faire pâlir d’envie de nombreux écrivains anglais qui ne peuvent, de toute façon, être plus pâles qu’ils ne le sont déjà…

D’abord, deux hommes. Le premier, Alfred Archibald Jones, est un Anglais pure souche. Après un suicide manqué, il découvre que la vie a une certaine saveur en épousant, à l’âge de quarante-sept ans, une métisse jamaïcaine de dix-neuf ans, Clara Bowden. Pour cette dernière, ce mariage constitue un moyen pratique d’échapper à une mère très impliquée dans les élucubrations apocalyptiques des Témoins de Jéhovah. Le second, Samad Miah Iqbal, est Bangladais, mais vit à Londres depuis longtemps, si longtemps… ce qui ne l’a pas empêché d’épouser Alsama, une fille du pays qui a préféré, et de loin, épouser à Londres un homme de vingt-cinq ans son aîné plutôt que vivre au Bangladesh, ex-Pakistan oriental, pays oublié des dieux car exposé en permanence à toutes les catastrophes naturelles que la terre porte en elle. Les deux hommes ont joué les héros au cours de la deuxième guerre mondiale, de sorte qu’ils sont liés, à la vie, à la mort, comme seuls peuvent l’être deux frères d’armes. Puis les enfants sont venus. Une fille prénommée Irie pour Archie et Clara, et deux garçons, Magid et Millat, pour Samad et Alsama. Deux hommes + deux femmes + trois enfants donnent deux familles anglaises issues de l’immigration qui vivent à Londres dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, avec des incursions en 1890, 1945 et 1970. Voici donc le roman de Zadie Smith, une saga familiale à la fois épique, burlesque et tragique, qui débute le jour de l’an 1975 pour se terminer, dans une sorte d’apothéose hollywoodienne, un autre jour de l’an, celui qui précède le troisième millénaire. À ces immigrants de première et deuxième générations s’ajoutent les Chalfen, une famille très anglaise, celle-là, qui jouera un rôle non négligeable dans le destin d’Irie, Magid et Millat. Marcus, le père, est un célèbre généticien dont les travaux sur le clonage inquiète non seulement les groupes fondamentalistes religieux, tant chrétiens que musulmans, mais également une certaine gauche réincarnée dans la défense des animaux de laboratoire.

À l’instar de Sept fleuves et treize rivières de Monica Ali, Sourires de loup est un premier roman qui, comme tous les premiers romans, respire l’urgence de dire. Dans le cas de Zadie Smith, il s’agit de faire vivre sous sa plume le milieu anglais de l’immigration, milieu difficile, s’il en est, dont les enfants échappent souvent aux parents coincés dans leurs contradictions entre les valeurs de la société d’accueil et la culture du pays d’origine. Comme le dit Samad, immigré bangladais, l’immigration n’est rien d’autre qu’une cruelle expérience: « Oui, vraiment. Plus je vais et plus j’ai l’impression qu’on fait un pacte avec le diable quand on débarque dans ce pays. On tend son passeport au contrôle, on obtient un tampon, on essaie de gagner un peu d’argent, de démarrer… mais on n’a bientôt qu’une idée en tête : retourner au pays. Qui voudrait rester ? Il fait froid et humide ; la nourriture est immonde, les journaux épouvantables – qui voudrait rester ; je te le demande ? Dans un pays où on passe son temps à vous faire sentir que vous êtes de trop, que votre présence n’est que tolérée. Simplement tolérée. Que vous n’êtes qu’un animal qu’on a fini par domestiquer. Il faudrait être fou pour rester ! Seulement voilà, il y a ce pacte avec le diable… qui vous entraîne toujours plus loin, toujours plus bas, et qui fait qu’un beau jour on n’est plus apte à rentrer; que vos enfants sont méconnaissables, qu’on n’appartient plus à nulle part » (p. 404).

Sourires de loup est un gros roman, certes, un pavé de 500 pages que certains éditeurs – notamment québécois, les plus conformistes de la francophonie – auraient refusé, ou tellement coupé que l’écrivain aurait été contraint de renoncer. Heureusement que cela ne s’est pas produit dans le cas de Zadie Smith, car il s’est trouvé un éditeur courageux qui a publié son roman sans rien retrancher. Bien fait pour lui… car il en a vendu des milliers d’exemplaires! Si vous avez déjà voyagé, si vous avez vécu ailleurs que dans votre pays, vous adorerez ce roman, y compris ses « longueurs ». Sinon, lisez-le quand même: vous y apprendrez quelque chose, notamment tout ce qui peut se cacher derrière le chauffeur de taxi – haïtien ou bosniaque, selon que vous trouvez à Montréal ou à Québec – qui vous conduit dans les méandres de la ville.

Zadith Smith est née à Londres en 1975 d’une famille afro-caribéenne. Outre Sourires de loup (White Teeth, 2000), elle a publié, tous chez Gallimard pour la version française, L’homme à l’autographe (The Autograph Man, 2002) et De la Beauté (On Beauty, 2005).

Zadie Smith, Sourires de loup (White Teeth) / traduit de l’anglais par Claude Demanuelli. Paris, Gallimard, 2001.

Monica Ali: Sept mers et treize rivières

aliJe ne pouvais pas ne pas faire le compte rendu de lecture de Sourires de loup (White Teeth) – premier roman de Zadie Smith – sans faire celui de Sept mers et treize rivières (Brick Lane) – premier roman de Monica Ali – tellement les similitudes sont nombreuses entre les deux écrivaines. D’abord, toutes deux sont des immigrées de deuxième génération ayant grandi à Londres, la première en provenance de Jamaïque, la seconde du Bangladesh. Ensuite, toutes deux ont fait paraître leurs premiers romans pratiquement en même temps et, dans un cas comme dans l’autre, avec un succès immédiat. Enfin, toutes deux s’inscrivent dorénavant dans le grand courant des romancières britanniques, un courant qui réunit en son sein tant Jane Austen et Emily Brontë que Virginia Woolf et Doris Lessing, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2007. Mais ici s’arrête la comparaison puisque là où Zadie Smith fait vivre trois familles aux origines diverses dans un récit qui, parfois, confine au burlesque, Monica Ali centre le sien sur Nazneen, une Bangladaise de dix-huit ans envoyée à Londres par son père veuf afin qu’elle épouse un autre Bangladais, un homme « instruit » d’au moins vingt ans son aîné, qui a immigré en Angleterre depuis autant d’années.

Il s’agit de Chanu, un homme que le destin a placé sur sa route, de sorte que le fait qu’elle l’aime ou ne l’aime pas n’a pas vraiment d’importance pour elle. D’ailleurs, toute la vie de Nazneen est guidée par le Destin avec un grand « D ». Plus tard, quand ses deux filles seront en âge d’écouter, elle leur racontera souvent comment elle a été confiée à son Destin, et « comment, grâce à la sage résolution de sa mère, elle avait pu survivre pour devenir la jeune fille sérieuse au visage large qu’elle était aujourd’hui ». Le Destin, c’est le mot magique des pauvres gens – mot davantage accentué dans la tradition arabo-musulmane que dans la civilisation chrétienne, quoique… – mot, donc, qui leur permet d’accepter leurs conditions. Comme Nazneen l’apprendra beaucoup plus tard par l’entremise d’Hasina, sa sœur restée au pays, sa propre mère a fini par prendre le contrôle de son Destin, tout comme elle le fera elle-même à la fin du récit, en empruntant une voie fort différente et, surtout, beaucoup plus heureuse.

Pour le moment, voilà Nazneen à Brick Lane, un quartier de Londres dans lequel les familles d’immigrés s’entassent les unes sur les autres dans des appartements exiguës et délabrés, pour ne pas dire vétustes. Un quartier pauvre, bien entendu, qui traîne son lot habituel de problèmes sociaux : gangs de rue, trafic de drogue, intégrisme religieux, etc. Un quartier, toutefois, où elle se sent à l’aise, où elle arrive à se débrouiller avec son english spoken appris sur le tas, car son mari n’a pas jugé utile qu’elle suive des cours d’anglais à son arrivée à Londres. Chanu n’est pas un mauvais bougre, au fond. À sa manière, il prend soin de sa femme et de ses filles, mais sa vie professionnelle, malgré son bon niveau d’éducation, est un désastre qui le rend amer, irascible. Cumulant échec sur échec, il se résout à accepter, la mort dans l’âme, une place de chauffeur de taxi. Tout au long du roman, on assiste d’ailleurs à la lente désillusion de cet homme occidentalisé qui, à la fin, ayant perdu tout espoir d’une vie digne en Angleterre, choisit de rentrer au Bangladesh avec sa famille, sans lui demander son avis, bien entendu…

Entre temps, Nazneen brave les interdits et goûte au plaisir charnel avec Karim, un jeune homme qui lui livre à domicile des pièces de tissus qu’elle doit coudre pour en faire des vêtements. Une relation passionnelle qu’elle domine, toutefois, car la vie en Angleterre lui a appris au moins une chose : elle sait où mettre ses priorités. Alors, quand son mari concrétise son projet de retour au pays, elle reprend son destin en main et prend les décisions qui s’imposent dans l’intérêt de ses filles adolescentes. Point culminant du récit, le passage au cours duquel Monica Ali décrit le choix ultime de Nazneen, et la réaction désespérée de son mari, atteint un niveau d’intensité qui se situe à la limite du soutenable. Mais qu’on se rassure : Sept mers et treize rivières connaît une fin heureuse, une fin où chacun y trouve son compte, même si certains d’entre nous, avec un regard d’occidental, pourraient en juger autrement.

En fin de compte, Sept mers et treize rivières pourrait se résumer en quelques mots: l’histoire toute simple d’une jeune bangladaise qui découvre petit à petit la vie londonienne. Mais ce résumé serait forcément réducteur, comme tous les résumés. Non, pour comprendre Brick Lane, il faut surtout savoir que ce roman n’a rien de commun avec le discours larmoyant, qu’aurait pu tenir une écrivaine occidentale, sur les mariages arrangés, la soumission des femmes musulmanes ou autres phénomènes du genre, un discours fait de jugements de valeur qui, en fin de compte, ne reposent jamais sur une réelle connaissance du terrain. Tout comme il ne saurait s’apparenter à certains témoignages de femmes du Sud qui, sans être inintéressants, n’ont peut-être pas eu la distance nécessaire à la compréhension de la vie occidentale telle que vécue par ces immigrées, sans qu’elle soit ni idéalisée ni diabolisée. Non, ce qui fait toute la différence, c’est que Sept mers et treize rivières est l’œuvre d’une Anglaise issue de l’immigration, une femme d’une grande sensibilité qui n’a pas oublié la petite fille qu’elle a déjà été, qui ne renie ni le Royaume-Uni ni le Bangladesh, et qui, par-dessus tout, écrit merveilleusement bien.

En terminant, on peut s’interroger sur les titres français assignés à ces œuvres romanesques traduites de l’anglais. Ainsi, le titre original du roman de Monica Ali est Brick Lane, du nom d’un quartier populaire de Londres où vivent de nombreuses familles immigrées. Alors, pourquoi l’a-t-on traduit par Sept mers et treize rivières, un titre qui n’a aucun rapport avec le titre original anglais ? Possible que ce quartier de Londres n’ait pas la portée universelle qu’on souhaitait obtenir en langue française. Alors, on s’est rabattu sur une allusion poétique à la distance qui sépare Dacca de Londres, Nazneen de Hasina, la sœur restée au Bangladesh et qui joue un rôle important dans la chronologie du récit, car l’auteure recourt aux échanges épistolaires entre les deux sœurs pour faire défiler les années. Enfin, la traduction est un art qui m’échappe…

Sept mers et treize rivières est ce genre de roman dont on souhaite ne jamais terminer la lecture tellement on s’attache à ses personnages et à leur univers. Je vous invite, donc, à le lire et je vous garantis que, quand vous l’aurez lu, vous ne regardez plus jamais de la même manière la dame au sari que vous croisez parfois dans une rue de Montréal ou de Toronto, sans savoir si elle vient de l’Inde, du Pakistan ou du Bangladesh.

Monica Ali est née en 1967 à Dacca, au Bangladesh, d’un père bangladais et d’une mère anglaise. Ses parents viennent s’installer à Bolton, en Angleterre, alors qu’elle est encore une petite fille. Plus grande, elle choisit de vivre à Londres où elle fait des études de philosophie à Oxford, puis travaille dans le milieu de l’édition. Elle arrive à l’écriture assez tard mais avec succès puisque Sept mers et treize rivières obtient le Man Booker Prize en 2003.

Monica Ali. Sept mers et treize rivières (Brick Lane) / traduit de l’anglais par Isabelle Maillet. Paris, Belfond, 2004. Disponible en numérique sur plusieurs plateformes, dont celle du Kindle d’Amazon.

Cinq œuvres littéraires marquantes

proust2Un de mes amis facebookiens m’a mis au défi de faire la liste des dix œuvres littéraires les plus marquantes. Puisque je ne me suis pas contenté d’une liste, je présente ici les cinq premières. Bien entendu, il s’agit d’œuvres marquantes non pas pour l’histoire de la littérature, mais pour ma propre histoire personnelle. C’est pourquoi chacune des notices suivantes débutent par « parce que », simplement parce que je réponds à la question: Pourquoi cette œuvre, et pas une autre ?

Cinq œuvres marquantes pour moi, donc. En provenance d’auteurs de France (2), d’Angleterre, des États-Unis et du Québec.

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01 – À la recherche du temps perdu / Marcel Proust (1913-1927)

Parce que c’est une œuvre qu’on ne finit jamais de lire… Découverte à l’âge de vingt ans alors que j’étais étudiant en philosophie à l’université, l’ouvrage de Proust ne me quitte plus depuis. Aucun autre écrivain n’a été aussi loin dans la compréhension du désir humain. Une fois qu’on a compris la structure de ce roman-fleuve, on y revient sans cesse et ce, tout au long de sa vie. Au printemps 1978, j’ai loué une chambre à Québec dans le seul but de lire les quatre ou cinq volumes de ce roman dont la lecture avait débuté à l’automne précédent. Une expérience inoubliable.

02 – La crucifixion en rose / Henry Miller (1949-1960)

Parce que cette œuvre m’a redonné le goût de vivre après une période particulièrement sombre de mon existence. À vingt-six ans, après six mois de vagabondage à Paris, je suis rentré au Québec et, dans les mois suivant mon retour, j’ai lu d’une seule traite les trois volumes (Sexus, Plexus et Nexus) de cette œuvre prodigieuse qui raconte les déboires d’un écrivain à New-York avant qu’il ne parte à Paris pour – justement – s’y établir…, ce que je venais de tenter de faire en vain. La crucifixion en rose est une véritable ode à la créativité que tous les moins de trente ans devraient lire sans tarder.

03 – Les yeux d’Ézéchiel sont ouverts / Raymond Abellio (1949)

Parce que rien de ce que j’avais lu jusqu’à présent ne ressemblait aux textes de cet auteur… À l’instar d’Henry Miller, Raymond Abellio déploie son œuvre autour de trois romans : Les yeux d’Ézéchiel sont ouverts (1949), La fosse de Babel (1962) et Visages immobiles (1986). Cet écrivain, que je ne prétends pas comprendre (tout comme je ne comprends pas Heidegger), mêle fiction, métaphysique, ésotérisme et action politique. C’est littéralement passionnant : de la Guerre d’Espagne au communisme post-soviétique, on se sent au cœur de l’aventure intellectuelle du XXe siècle.

04 – Une amitié absolue / John Le Carré (2003)

Parce qu’il est rare qu’un auteur, célèbre pour ses romans d’espionnage et, donc, désabusé par nature, fasse entendre haut et fort son indignation de l’Occident – cet espace de civilisation qu’il a pourtant longtemps défendu. Une amitié absolue est un cri du cœur d’un écrivain anglais qui signe en même temps sa plus grande réussite romanesque. Pourquoi a-t-on accepté qu’un pays et son président déclenchent une guerre sous un prétexte que le monde entier tient pour faux ? Des milliers de morts inutiles… On ne peut pas lire ce roman et continuer de voir le monde comme on le voyait avant sa lecture… Un roman bouleversant dont on ne ressort pas indemne.

05 – Monsieur Melville / Victor-Lévy Beaulieu (1978)

Parce qu’au Salon du livre de Montréal en cet automne 1978 je me suis retrouvé par hasard à la table de cet écrivain – que je connaissais encore très peu, alors. Sans trop savoir pourquoi, j’ai pris les trois tomes de ce Monsieur Melville, dont je n’avais lu aucun des romans, même pas Moby Dick (qui me rappelait davantage la pièce de Led Zeppelin…) et, quand je me suis retrouvé devant Victor-Lévy Beaulieu, il m’a demandé si je voulais une dédicace. Impressionné, je lui ai fait une réponse stupide, du genre: « Je ne suis pas en faveur du fétichisme de l’écrivain… mais pourquoi pas ? ». Il m’a écrit, sur la page de garde du premier volume: « À Daniel… afin de célébrer le fétichisme de la Grande Baleine ». De retour à la maison, j’ai débuté la lecture de ce triptyque qui m’a enchanté. Monsieur Melville est une sorte de docu-fiction avant la lettre. Un récit qui nous prend jusqu’à la dernière page du dernier tome.

John LeCarré : Une amitié absolue

9782020799089Edward Mundy, alias Teddy, est un vieil homme qui vit dans les quartiers d’immigrés de Munich. Dans l’anonymat le plus absolu, il partage son existence avec une jeune serveuse turque (Zara) et son fils Mustafa. Pour gagner sa vie, il est guide touristique dans un château érigé par Louis II de Bavière. Un jour, lors d’une visite, resurgit une image du passé : Sasha. Il partage avec celui-ci une existence vouée aux services secrets, lui pour le Royaume-Uni, l’autre pour l’Allemagne de l’Est. Depuis la chute du mur de Berlin et, par le fait même, de la fin de la Guerre froide, ils ne s’étaient plus revus. Et voilà que l’ancien ami, le compagnon de mai 68, celui avec lequel il a fait les quatre cents coups dans une Allemagne en proie à ses démons, lui propose de reprendre du service dans un projet financé par un obscur personnage. Une offre qui n’est pas sans risque mais que, en raison de cette amitié, il ne peut refuser, même s’il est rongé par le doute.

Je ne peux aller plus loin dans le résumé de cette histoire qui aurait pu tenir en 100 pages. Alors, pourquoi John Le Carré en a-t-il fait un gros bouquin de 400 pages? C’est justement ici que réside la différence entre un roman d’espionnage de série B et un grand roman. Cette différence qui confère à ce texte une profondeur inégalée dans le genre et qui nous entraîne vers un sommet émotionnel rarement atteint. Dans Une amitié absolue, Ted Mundy n’est pas qu’un espion anglais, c’est un être humain à part entière dont l’histoire nous est racontée en détail : son enfance à Murree, dans la province du Pendjab au Pakistan, son « exil » en Grande-Bretagne, sa jeunesse universitaire à Berlin, son poste peinard d’attaché culturel pour le British Office, son premier mariage avec Kate, une députée travailliste, jusqu’à son entrée dans le contre-espionnage britannique où il a retrouvé son ami Sasha, son colocataire à Berlin devenu agent double officiellement rattaché à la Stasi, police secrète de l’Allemagne de l’Est.

Une amitié absolue est le roman du XXIe siècle, le roman par excellence du désenchantement du monde, le roman qui a fait de nous des cyniques depuis le 11 septembre 2001, des individus qui ne croient plus ni en Dieu ni aux hommes, et qui n’espèrent plus rien du politique, même à des fins stratégiques. Une amitié absolue est un roman bouleversant qui doit être mis sans hésitation entre les mains des hommes et des femmes de ce temps.

John LeCarré. Une amitié absolue / traduit de l’anglais par Mimi et Isabelle Perrin. Seuil, 2004