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Robert Sabatier : Les Allumettes suédoises

Les Allumettes suédoises relève de la catégorie des récits de l’enfance, récits dont je suis assez friand car, pour avoir vécu dans au moins quatre pays, j’ai souvent eu l’occasion de répondre, à ceux qui me posaient des questions sur mon origine, que mon pays c’est d’abord et avant tout l’enfance, puis, en second lieu, ma langue. Cela revenait à dire que ce qu’on est, ce qu’on devient dans la vie, provient en majeure partie de notre enfance et adolescence, un âge qui s’étend sur une période d’environ dix ans, soit de 7 à 17 ans. Après, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, on ne fait que suivre le chemin qui a été tracé. Le récit de Robert Sabatier a cependant quelque chose en plus : il se distingue des autres récits de l’enfance en ce qu’il appartient aussi à la catégorie des récits de quartier, c’est-à-dire ces romans qui, à l’instar de ceux de Naguib Mahfouz au Caire (Passage des Miracles, Récits de notre quartier, etc.) ou, plus près de nous, de Michel Tremblay (Chroniques du Plateau Mont-Royal), considèrent l’espace comme un personnage à part entière.

Les Allumettes suédoises raconte l’histoire d’Olivier qui, à dix ans, vient de perdre sa mère, ce qui fait de lui un petit homme démuni face au monde. Sans jamais tomber dans le mélodrame, l’auteur en prend d’ailleurs conscience :

« Pourquoi, brusquement, alors qu’il ressentait la chaleur des autres, en lui vibra une corde qui rendait un son blessé ? Atteint par la mélancolie, Olivier, sans mère, sans sœur, pensa que durant des soirs et des soirs, il errerait ainsi dans la nuit à la recherche de quelque chose qu’il ne pourrait jamais rejoindre, se réchauffant mal, comme aux braseros d’hiver, à des foyers étrangers, les siens étant éteints à jamais ».

En attendant qu’il soit placé chez un oncle, il vit pendant quelques mois chez son cousin, récemment marié qui occupe un deux-pièces dans le quartier, son quartier, celui de Montmartre à Paris. Pendant ces quelques mois, Olivier ne va pas à l’école et traîne du matin au soir dans les rues du quartier, se liant d’amitié avec toute une série de personnages comme : Bougras, un vieil anarchiste de 74 ans; Lucien le bègue, un sans-filiste dont la femme, atteinte de tuberculose, va bientôt mourir; Daniel, un infirme connu sous le nom de l’araignée; Albertine Fague, la voisine obèse; Mado, la jolie call-girl; et, enfin, Mac, le caïd qui finira pas se faire arrêter par la police. Et bien sûr, il y a Virginie, la mère décédée trop tôt mais qui occupe encore toutes les pensées d’Olivier. C’est dans ce quartier des années 1930, plus précisément sur la rue Labat, près de l’avenue Bachelet, qu’Oliver évoluera pendant quelques mois.

Robert Sabatier est né en 1923 alors que Les Allumettes suédoises a été publié pour la première fois en 1969. Pourquoi l’auteur a-t-il attendu si longtemps avant de nous livrer ce récit lumineux sur une tranche d’enfance, un épisode intense de sa vie, comme le sont sans doute toutes périodes de transition dans la vie des hommes et des femmes ? Je ne sais pas, probablement en raison du besoin que nous avons tous de prendre quelque distance avant de revenir par des mots à des événements que nous avons vécus. Dans tous les cas, il faut lire ce roman de Sabatier; ou du moins ceux qui se souviennent de leur pays originel – l’enfance – doivent le lire sans tarder. À mon avis, Les Allumettes suédoises, dont le héros, Olivier, conserve toujours une boîte d’allumettes dans sa poche pour lutter contre l’angoisse, est un incontournable des récits d’enfance et, par la même occasion, de quartier, peu importe que celui-ci soit situé à Paris, à Montréal ou à Dakar.

Robert Sabatier est né à Paris en 1923. Orphelin comme son héros, il sera placé sous la tutelle de son oncle typographe. Il pratique plusieurs métiers avant de devenir journaliste pour différentes publications comme Arts, Le Figaro littéraire, Les Nouvelles littéraires. Plus tard, il sera directeur littéraire chez Albin Michel et fera son entrée à l’Académie Goncourt en 1971. Robert Sabatier a publié de nombreux romans et recueils de poèmes. Après Les Allumettes suédoises, il a écrit une suite à l’histoire d’Olivier qui compte six volumes, le plus récent étant Olivier 1940 publié en 2003.

Sabatier, Robert. Les Allumettes suédoises. Paris, Albin Michel, c1969, 1986.  Ce roman est disponible en format numérique (ePub), mais il est plombé d’un DRM et, qui plus est, vendu trop cher. Après, on se demande pourquoi il y a du piratage…

c2006, rév. 2017

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Christine Machureau : La femme d’un Dieu

jli17055858-1484642998-320x320Après son très beau roman sur Jésus de Nazareth (L’ADN d’un Dieu), Christine Machureau récidive avec le récit de la vie de Mariam de Magdala, connue dans la tradition catholique sous le nom de Marie-Madeleine. Déjà, dans L’ADN d’un Dieu, elle jouait un rôle non négligeable, celui de la compagne et de la mère de la fille de Jésus, nom grec de Yeshoua. Celui-ci l’a d’ailleurs quitté pour poursuivre sa route en Asie, au nord du Pakistan actuel. Mais exit Jésus-Christ dans ce roman ; il n’y joue qu’un rôle secondaire. L’auteure a décidé de faire toute la place à Mariam, femme remarquable que les autorités catholiques ont mis au pilon dès que leur église a été consolidée dans les premiers siècles du christianisme. De Mariam de Magdala, on a fait une prostituée, une pécheresse, elle qui aurait pu être l’égale de Jésus dans la voie du mysticisme religieux. C’est en quelque sorte cette injustice faite par l’Histoire, et plus particulièrement celle du patriarcat des institutions religieuses, que l’auteure souhaite dénoncer par ce roman.

Le roman est structuré en trois parties pour un total de 52 chapitres. Des chapitres généralement assez courts parsemés de notes historiques, toujours pertinentes parce que, compte tenu de l’état des connaissances religieuses de nos contemporains, il vaut mieux ne rien prendre pour acquis. Dans la première partie, l’auteure se penche sur la période égyptienne de Mariam, fille de Hephraïm, commerçant juif bien en vue à Alexandrie, cité grecque en ce temps-là. Mariam réussit l’initiation pour accéder au statut de prêtresse d’Isis. Yeshoua est là aussi, mais toujours en mouvement, de sorte que, pour une raison non révélée par l’auteure, un peu comme des lignes parallèles, ils ne se rejoignent jamais, au grand désespoir de Mariam, d’ailleurs, qui le cherche intensément.

La deuxième partie correspond à la période de la vie en Judée. Les Juifs d’Alexandrie étant la proie des Romains qui montent, en quelque sorte, la population locale contre eux, Hephraïm, après la perte de sa femme (Calypso, la mère de Mariam et de Marthe), vend toutes ses terres pour s’installer à Béthanie, non loin de Jérusalem. Là encore, Jésus-Christ brille par son absence. Avec son frère Lazare et sa sœur Marthe, Mariam vit à l’écart de la ville. Elle joue plus ou moins le rôle de sage-femme dans un dispensaire, se dévouant aux soins de ses semblables. Elle se retrouve néanmoins à vivre une relation alambiquée avec Pilate et son épouse. La paix sociale est fragile et la révolte gronde. Les Romains, avec la complicité du Sanhédrin, répriment durement les révoltes juives qui éclatent ici et là. Avant que ça ne chauffe trop pour eux, la famille s’embarque pour Masillia, nom originel de Marseille.

Dans la troisième et dernière partie, la famille vit à Marseille et, rapidement, Lazare reprend ses affaires qui seront bientôt florissantes. Mariam élève son enfant, Sarah, la fille qu’elle a eue avec Jésus dit Yeshoua. Comme à Jérusalem, Mariam s’implique en soignant des femmes en situation d’accouchement difficile, mais cela lui attire des ennuis dans les milieux interlopes du quartier du port. Elle prend alors la décision de partir avec sa fille à l’intérieur des terres, en Gaule profonde, probablement dans la région de l’actuel Clermont-Ferrand. Là, elle retrouve Deryn et son compagnon Ambiorix, des Gaulois qu’elle a connus à Jérusalem. Puis Mariam poursuit sa mission apostolique plus au nord, à l’emplacement actuel de la ville de Chartres. Malheureusement, les Romains ne sont jamais bien loin et, un jour, l’arrivée au pouvoir de l’empereur Claude, qui met violemment fin à la liberté de culte, rend les choses insoutenables pour Mariam qui, entre temps, a marié sa fille à un prince d’Aquitaine, région du littoral à l’abri de la domination romaine. Alors, elle revient à Marseille retrouver son frère et sa sœur, Lazare et Marthe, qu’elle n’a pas vu depuis vingt ans. Lazare est devenu l’évêque d’une église clandestine. Mariam, vieillie, connaîtra une triste fin, mais je vous laisse lire le roman pour le découvrir.

Il n’est guère facile d’évaluer ce roman, ce dont je me refuse à faire de toute façon. En cela, je me distance radicalement de tous ces blogueurs qui osent mettre des étoiles aux ouvrages qu’ils critiquent. Quand on sait le travail que nécessite l’écriture d’un roman, on ne va pas lui accoler deux ou trois étoiles. Un roman n’est ni une chambre d’hôtel ni un objet de consommation courante. Enfin… J’ai aimé La femme d’un Dieu, bien entendu, car j’aime tout ce qu’écrit Christine Machureau. Pourquoi ? Parce que son écriture nous enrichit en nous donnant accès à un savoir, à une culture. Parce qu’elle écrit des romans historiques sans que l’érudition étouffe l’action. Parce qu’elle nous donne envie d’aller plus loin, de compléter sa lecture par d’autres lectures. Si je n’avais pas lu L’ADN d’un Dieu, je n’aurais pas lu Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Et je n’aurais pas lu non plus la Marie de Marek Halter. Bref, les romans de Christine Machureau nous laissent toujours un peu sur notre faim…

Je vous conseille vivement la lecture de La femme d’un Dieu, mais, pour apprécier ce roman à sa juste valeur, je vous recommande de lire juste avant L’ADN d’un Dieu. Cela vous aidera à comprendre la trame historique qui sous-tend ces deux oeuvres littéraires d’une grande qualité.

Qu’en est-il de Mariam de Magdala ? A-t-elle vécu une grande partie de sa vie en Gaule comme le prétend Christine Machureau ? A-t-elle laissé un enfant de Jésus dans ces contrées ? Peut-on imaginer un descendant de Jésus encore vivant en France ? Je ne sais pas, mais cela importe peu : le roman débute là où l’histoire s’arrête, et c’est ce qui fait tout le charme de cet ouvrage.

Christine Machureau. La femme d’un Dieu : L’histoire oubliée d’un amour impossible. Numériklivres, 2017, disponible sur toutes les plateformes tant en France qu’au Canada.

Azel Bury : La Baie des morts

51wasna0-flAzel Bury est une auteure auto éditée. Comme Florian Rochat ou Chris Simon. C’est d’ailleurs en consultant le site de celle-ci que je l’ai découverte. Il s’agit d’un nom de plume, assurément. Sur son site, l’auteure prétend qu’elle ne cherche pas à faire de belles phrases. Comme si le style ne l’intéressait pas. Comme si nous pouvions écrire sans style, marcher sans démarche, étancher sa soif sans boire… Azel Bury se définit comme une storyteller, une raconteuse d’histoire, et non comme une écrivaine « classique ». Pourtant, je vous l’affirme, elle écrit bien, très bien même et, bien entendu, elle raconte aussi de bonnes histoires. Grace à Chris Simon, qui ne cesse de me faire découvrir des auteurs sur son webzine dédié aux indés, les auteurs auto édités, je me suis procuré La Baie des morts, un roman magnifiquement construit et somme toute assez guilleret compte tenu du nombre de morts qu’on y croise…

Dans cette fiction, que nous pourrions associer au polar fantastique, Azel Bury met en scène deux héros, Irma et Adriel, deux collègues qui travaillent pour une émission de télévision américaine intitulée Au-delà de l’au-delà, une sorte de télé réalité sur les phénomènes paranormaux. On leur a dit que, quelque part en Écosse, un enfant avait pris l’habitude de discuter avec une revenante. Un esprit, si vous préférez. Sur ordre de leur patron, voilà que nos deux héros s’envolent pour Cruden Bay, « un trou où vivent quelques centaines de personnes sans histoire, balayé par le vent ». Et c’est là que débute leur enquête au cours de laquelle ils rencontrent des acteurs clés des événements, car événements il y a eu, surtout depuis le crash d’un avion survenu une trentaine d’années plus tôt. D’ailleurs, ce qu’il y a de bien dans La Baie des morts, c’est que, justement, cet enchevêtrement d’événement nous fait croire qu’il s’agit d’une histoire de fantômes… jusqu’à ce que l’affaire soit résolue ! Mais tout n’est pas si évident, et personne vraiment n’est rassuré…

Inutile d’en raconter davantage ce roman sans porter un sérieux coup aux efforts de l’auteure. Pour en savoir plus, procurez-vous cet ouvrage. Cela vous coûtera moins de quatre dollars… ; il ne vaut vraiment pas la peine de s’en priver.

J’ai aimé La Baie des morts qui constitue une heureuse surprise pour moi. J’aurais peut-être aimé en savoir un peu plus sur le passé trouble d’Irma. C’est parfois le problème avec les storyteller : ils misent trop sur l’intrigue, et pas assez sur les personnages. Mais il s’agit d’une critique mineure qui ne devrait pas vous empêcher d’acheter cet ouvrage très agréable à lire.

Bury, Azel. La Baie des morts. Librinova, 2015, 3,99$ sur Amazon.ca

Loana Hoarau : Soleil à Vazec

cover_hoarau_soleil_pdfOn ne sait pas trop d’où il vient, ni comment il s’appelle, mais il est venu rejoindre Dimitri, l’autre garçon de Gauthier. Tous deux travaillent pour Gauthier, le maître. Tous deux sont devenus des jouets entre ses mains. Tous deux goûteront à sa médecine dissimulée dans un verre de lait que, bientôt, ils ne peuvent plus se passer. L’auteure laisse entendre qu’ils viendraient d’Europe de l’est, probablement de Roumanie, pays de tous les extrêmes, ou peut-être de Slovaquie, allez savoir. Peu importe, ils sont là, chez Gauthier. Et ils y resteront. Jusqu’à la fin.

Pour son troisième roman, Loana Hoarau a campé son décor dans une zone rurale, quelque part en France ou en Suisse. Dans un style fort original, elle racontera l’histoire de ce garçon à la deuxième personne du singulier, et toujours au futur simple. Cela donne une étrange impression, comme si elle s’adressait à nous, lecteurs. Comme si nous étions les prochaines victimes de ce Gauthier. Frissons garantis, et pour ceux qui n’ont pas de chance, cauchemars assurés. Car ce roman est tout à la fois envoûtant et terrible, comme peut l’être sans doute la relation entre le bourreau et sa victime.

Je ne suis pas un fan du genre. Les romans d’horreur, comme les films, ce n’est pas fait pour moi, une âme sensible, une fleur bleue comme le prétendent mes camarades. Mais là, je l’avoue, je dois reconnaître que le troisième roman de Loana Hoarau m’a impressionné par sa qualité et que j’en ai apprécié la lecture. En fait, dès les premières lignes, je n’ai pu m’en détacher, fasciné par l’histoire qu’elle déployait sous mes yeux stupéfaits. Après ses premiers pas avec Mathématique du chaos, cette auteure n’a cessé de s’améliorer. Déjà Buczko avait de quoi étonner les plus incrédules… mais Soleil à Vazec les dépasse tous les deux : il est sans contredit le résultat d’une parfaite maîtrise du style, de l’intrigue et du sujet.

Pour le reste, je ne sais pas si ce genre d’histoires existent, si de telles choses sont possibles. Oui, vous croyez ? Il faut malheureusement convenir que vous avez raison… parce que, parfois, des histoires sordides du même acabit sortent dans les journaux. Mais la presse n’arrive pas à la cheville de Loanu Hoarau vous les raconter…

Loana Hoarau, Soleil à Vazec. ÉLP éditeur, 2016. Lien vers la fiche de l’auteure sur le site d’ÉLP éditeur.

Honoré de Balzac : Pierrette

telechargement-1Je poursuis ma lecture des Scènes de la vie de province avec Pierrette, roman qui fait suite à Ursule Mirouet et Eugénie Grandet. Comme d’habitude chez Balzac, le récit n’est pas structuré en chapitre mais, malgré les nombreuses digressions et contextualisations, le discours reste fluide. Cela ne manque pas de m’étonner, d’ailleurs, parce que je me demande bien comme il faisait, Balzac, pour ne jamais perdre le fil de son histoire… Il ne disposait pas comme nous d’ordinateur muni d’un traitement de texte, encore moins d’un logiciel d’écriture, mais simplement d’une plume, d’un pot d’encre et de papier. Peu importe, chez Balzac, l’intrigue se met toujours en place après plusieurs dizaines de pages de mises en contexte, et Pierrette n’échappe pas à cette règle. Il s’agit sans doute pour l’auteur de bien faire comprendre au lecteur le parcours des Rogron, frère et soeur célibataires qui jouent un rôle clé dans la destinée tragique de Pierrette.

Pierrette est une petite fille de quatorze ans que sa grand-mère, depuis sa lointaine Bretagne, a confié aux Rogron, de vagues cousins qui, rongés par l’ambition, espèrent obtenir une place bien en vue dans la bonne société de Provins. Mais voilà que le frère et la sœur se livrent à diverses maltraitances sur la personne de leur pupille, l’obligeant à assumer les fonctions d’une bonne qui s’échine à la tâche du matin au soir. Sylvie Rogron s’avère particulièrement cruelle, notamment en raison d’une jalousie maladive qui remplit son cœur de haine. Ça se termine mal, bien entendu (nous ne sommes pas dans un film américain) et, après la mort de Pierrette, tout le monde reprend sa vie sans être inquiétée par la Justice qui, même en suivant son cours, fait preuve d’une inefficacité remarquable…

Le roman de Balzac est d’un réalisme stupéfiant et illustre, encore une fois, le pessimisme social qui l’anime. En effet, ça se termine plutôt mal, cette histoire, et les « méchants » ne sont pas punis. À l’instar de Vinet, ce personnage ambitieux et arriviste peu scrupuleux, certains montent même de quelques degrés dans l’échelle de la société. Bref, justice n’est pas rendue à l’endroit des victimes, et la vie poursuit son cours. C’est dur, tout de même, pour le lecteur qui lit des romans pour – justement – échapper aux contingences de la société… À vous de voir si cela vous plaira. Pour ma part, étant un fan de Balzac, je ne peux que vous recommander la lecture de l’ouvrage.

Honoré de Balzac, Pierrette, c1840, disponible sur plusieurs plateformes de diffusion d’ouvrages littéraires libres de droit.

Bruno Cessole : L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident

CessoleRares sont les romans qui mettent en scène des intellectuels, c’est-à-dire des hommes et des femmes qui se préoccupent, non pas de changer le monde, mais de le penser dans le but, conscient ou non, de lui donner un sens. Frédéric Stauff, l’antihéros de ce roman, en est un, justement, et il a connu en son temps son heure de gloire aux côtés de Sartre, de Merleau-Ponty, de Beauvoir et de quelques autres. Dans la faune de Saint-Germain-des-Prés, il a joué ce jeu de rôles… jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il n’y avait pas de sens au monde, et que de le crier sur tous les toits s’avérait aussi vain que la vie elle-même. Rapidement, il est parvenu à la conclusion que seul le suicide pouvait représenter une solution acceptable pour ceux qui souhaitent mourir dans la dignité au moment où ils auront choisi de le faire et ce, en toute liberté. Frédéric Stauff a pris pleinement conscience que, en ce qui le concerne, ce moment est venu car cette vie, qu’il considère comme un long suicide différé, est arrivée à son terme. Alors, un jour qu’il se balade dans les jardins du Luxembourg, son espace privilégié depuis près de trente années, il fait la rencontre de Philippe Montclar, un jeune étudiant en lettres en quête d’absolu avec lequel il se lie d’amitié. Celui-ci l’accompagne dans les derniers mois de sa vie, mois au cours desquels Stauff l’entretient d’écrivains et philosophes tels que Nietzsche, Strindberg, Bloy, Leopardi, Walser et quelques autres qui ont tous en commun le fait qu’ils aient remarquablement raté leurs existences exemplaires.

D’abord fasciné par Stauff avec lequel il développe une relation de maître à disciple, Philippe en vient peu à peu à douter de lui et, au retour d’un voyage à Rome au cours duquel il discute avec un spécialiste du suicide, il décide de le mettre à l’épreuve, de le pousser en quelque sorte dans ses propres retranchements, car il a besoin de savoir si son vieil ami n’est qu’un fidèle héritier des sophistes grecs en train de le manipuler. Pour ce faire, avec la complicité d’Ariane, sa maîtresse, il organise une mise en scène à Nice, une sorte d’apothéose d’où la vérité sortira au grand jour. Manipulé, certes il l’est… mais pas comme il l’a cru au départ et, de cela, il se rend amèrement compte à la fin de ce très beau roman d’apprentissage.

L’heure de la fermeture… se présente sous la forme d’un récit de forme classique. Classique aussi est son propos qui fait constamment référence à la pensée occidentale. Mais, comme je l’écrivais au début de cette note, rares sont les auteurs qui abordent cette pensée en littérature et, qui plus est, sous l’angle de la mort volontaire. Qu’on ne s’y méprenne pas, toutefois, car Bruno de Cessole ne fait pas l’apologie du suicide. En témoigne la boutade de son personnage principal sur la question : « Ce serait faire beaucoup d’honneur à quelque chose d’aussi insignifiant que de devancer l’appel sous prétexte qu’on ne peut supporter le non-sens de ce manège, non ? » (p. 186). Non, à mon avis, l’auteur, avec une érudition lumineuse, célèbre plutôt les derniers feux de la pensée occidentale. À cet effet, les passages sur Nietzsche, Leopardi et Boèce, en autres, sont remarquables. Mais si l’auteur ne nous invite pas à mourir, il nous rappelle avec acuité que « le monde n’est qu’un jeu divin et absurde, sans rime ni raison, sans cause et sans but ». Une fois que vous aurez compris cela, alors vous n’avez plus que deux alternatives : vous entrez en religion, peu importe laquelle… ou vous mourez. Moi, je choisis la seconde option tout en n’étant pas pressé, toutefois, de la mettre à exécution.

Bruno de Cessole est né à Paris. Journaliste et critique littéraire, il a collaboré à plusieurs journaux et revues. Après avoir dirigé La Revue des Deux Mondes, il assume la direction des pages culturelles de la revue Valeurs actuelles. L’heure de la fermeture… s’est mérité le Prix des Deux Magots en 2009.

Bruno de Cessole. L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident. Paris, La Différence, 2008. Malheureusement, je n’ai pas trouvé d’édition numérique de cet ouvrage.

2009, rév. juillet 2016

Pierre Charras : La crise de foi(e)

charrasVoici un beau petit roman – ou une grande nouvelle, c’est selon – qui appartient à la catégorie des récits de l’enfance, un peu comme Le bout de l’île, ce roman que j’ai commis en 2011 chez ÉLP éditeur. Dans La crise de foi(e), le narrateur revient sur les lieux de son enfance pour donner un concert, car il est devenu musicien, pianiste pour être plus précis. La salle multifonctionnelle qu’il visite s’appelait autrefois Salle Louise-Michel. Par la suite, on l’a rebaptisé Salle André-Malraux, sans doute parce que Louise Michel, et la cause qu’elle incarnait, sont tombées dans l’oubli depuis la fin des années 1950… Peu importe, là, dans cette salle, pendant qu’il se livre à des essais pour tester le son du piano qu’on a loué pour lui, il se souvient… et, du coup, un événement lui revient en mémoire.

Alors qu’il avait cinq ou six ans, son père l’a emmené à une fête de Noël organisée justement dans cette même salle par les employés de l’usine. Ce jour-là, il a perdu la foi, notamment au Père-Noël… Et cela ne fut pas sans suite : « Depuis le doute ne m’a plus lâché. Sur tout. Surtout le monde. C’est un engrenage, le doute. Dès qu’on y met le doigt, le corps est avalé en entier. On raconte que pour l’amour c’est pareil. Mais de ce sujet, j’ignore tout. » Pendant cette fête, en plus de perdre la foi, le narrateur a eu une terrible crise de foie. Une indigestion monstre qui a précipité les choses…

La crise de foi(e) est un roman qui se lit d’une seule traite. Une bouffée de bonheur, si j’ose dire, qui nous rappelle que tout homme est le produit de son enfance. Quoi qu’il pense, quoi qu’il fasse, elle peut resurgit à tout moment dans le cours de sa vie et ce, au moment où il s’y attend le moins.

Écrivain, comédien et traducteur, Pierre Charras est né à Ste-Étienne en 1945. Entre 1982 à nos jours, il a écrit de nombreux romans dont Dix-neuf secondes (Mercure de France, 2003) qui a remporté le Prix du roman FNAC.

Pierre Charras. La crise de foi(e). Paris, Arléa, 2008.

Septembre 2010, rév. 2016