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Mustapha Bouhaddar : Lettre à Fernando Pessoa

Parfois, j’aime lire des auteurs inconnus. Des auteurs qui ne seront probablement jamais publiés dans la chaîne éditoriale traditionnelle du livre. C’est entre autres pour cela que je m’adonne à la lecture numérique depuis plusieurs années : les possibilités de découverte sont infinies par rapport au papier. Mustapha Bouhaddar est un de ceux-là, c’est-à-dire un auteur pas très connu qui publie chez des petits éditeurs, voire en auto-édition. En effectuant des recherches sur Amazon.ca sur Fernando Pessoa, je suis tombé par hasard sur son roman intitulé tout simplement Lettre à Fernando Pessoa. Et je me le suis immédiatement procuré.

Ce roman raconte les tribulations d’un étudiant marocain à Paris qui loge dans un sous-sol sans fenêtre en échange de quelques services domestiques. Un étudiant en mathématiques… mais fortement attiré par la littérature qui guide en partie sa vie. C’est peut-être cet aspect qui m’a séduit parce que moi-même j’ai toujours considéré la littérature comme une activité qui aide à vivre, et non simplement comme un produit culturel destiné à me divertir. Chaque chapitre du roman débute par un passage d’une œuvre de Pessoa, la plupart du temps il s’agit du Livre de l’intranquilité, une œuvre magistrale qu’on n’en finit jamais de lire… et dont je souhaite ardemment la publication en version numérique. Après avoir cité un passage que l’auteur associe à une adresse à l’écrivain (d’où le titre de Lettre du roman), Bouhaddar raconte ses déboires avec des femmes à la fois attirantes et menaçantes. Il y a la jeune fille qui couche avec son logeur deux fois plus âgé qu’elle afin de payer ses études. Il y a Malika, la jolie marocaine qui travaille dans un bureau d’avocats. Il y a Marilène, une étudiante portugaise dont il est amoureux. Et il y a aussi Hortense, cette héritière rencontrée dans l’enterrement de son grand-père avec Raymond, cet arriviste, un juif sépharade du Maroc.

Le narrateur quitte bientôt son sous-sol bancal pour se retrouver dans un appartement chic du 5e arrondissement de Paris avec un loyer payé pour une période de deux ans… Son logeur, atteint d’un cancer, lui offre ce cadeau pour lui permettre de terminer ses études. Un cadeau du sort, comme l’écrit le narrateur qui, en cela, demeure assez proche de la culture arabo-musulmane où tout est écrit…

Ce roman, dont l’auteur est en constant dialogue avec Fernando Pessoa, constitue une agréable découverte. Certes, le récit n’est pas sans naïveté, et on sent la jeunesse (mais la profonde culture littéraire aussi) sous cette plume qui a su me charmer. Franchement, j’ai passé un bon moment et j’en recommande la lecture à tous ceux qui ne voient pas uniquement la littérature comme un mode de divertissement. Et Fernando Pessoa, ce grand auteur portugais, vaut bien ce détour.

Mustapha Bouhaddar. Lettre à Fernando Pessoa. Mon petit éditeur, 2016. Disponible sur la plupart des plateformes, y compris la boutique Kindle d’Amazon Canada.

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Nathacha Appanah : Le dernier frère

appenahTout commence par un homme de 70 ans qui, un beau matin, suite à un rêve étrange, demande à son fils de le conduire au cimetière. Là, une tombe l’attend, la tombe d’un petit garçon juif mort en 1945 à l’âge de 10 ans. Debout, au pied de la stèle funéraire, l’homme se souvient et, se souvenant, raconte…

Il raconte ce qu’il a tu pendant plus d’un demi-siècle.

Ils étaient trois frères dans un village du nord de l’île: Anil, Raj et Vinod. Le père travaillait dans la coupe de la canne à sucre. Le soir, quand il rentrait, souvent à moitié saoul, il battait sa femme et ses enfants, mais rarement Raj, celui du milieu, qu’Anil protégeait parce qu’il était de constitution plus fragile. Ils étaient pauvres, bien sûr, mais il y avait la rivière où les enfants devaient aller chercher de l’eau chaque jour et qui, malgré cette corvée, leur procurait des moments de joie. Un après-midi, alors qu’ils en reviennent, un cyclone d’une rare violence s’abat sur la région, tuant coup sur coup Anil et Vinod. Raj s’en sort miraculeusement, avec le deuil à faire, le deuil de ses deux frères qu’il aimait plus que tout au monde, le deuil de celui qui ressent la culpabilité d’être en vie, lui, en se demandant bien pourquoi. La famille décide de quitter les lieux, le père ayant trouvé une place de gardien de prison à Beau-Bassin, quelque part dans le centre. Celui-ci n’en continue pas moins de battre son fils et sa femme. Raj, le narrateur, en souffre, bien entendu, tant de la violence du père que de sa profonde indifférence à son égard: « Longtemps après, quand je suis devenu un père et que j’ai aimé mon fils d’une façon dont je ne pensais pas mon cœur capable, quand je prenais mon fils dans mes bras, un geste que mon corps et mes bras faisaient avant même que je ne m’en rende compte, je n’ai cessé de me demander ce que ça lui aurait coûté, à lui, à mon père, de me regarder normalement, sans ses yeux de fou menaçant, ne serait-ce qu’une fois, de m’inviter à m’asseoir à côté de lui peut-être, de me dire une ou deux choses de sa journée ou de ne rien me dire, de simplement partager un moment de silence dans la nuit, qu’est-ce que ça lui aurait coûté » (p. 61-62). Heureusement qu’il y a la mère, cette femme fantastique qui compense le père: « Ma mère a été la chance de ma vie, ce que l’existence m’a offert pour me garder dans les rails, sur le bon chemin, un pilier de force, de bonté, de constance et de renoncement, pour me faire comprendre qu’il y avait autre chose sur terre et, avec elle à mes côtés pendant mon enfance, je ne suis devenu ni fou ni méchant ni désespéré. » (p. 103)

La prison où son père travaille n’est pas une prison ordinaire. En 1945, elle abrite des Juifs dont la Palestine, alors protectorat britannique, a refusé l’entrée. En route vers l’Australie, plus d’une centaine d’entre eux échouent à Maurice, sans trop qu’on comprenne bien pourquoi. Raj, qui joue souvent dans la forêt près de la prison, repère David, un enfant de dix ans qui a perdu père et mère dans la tourmente. Il fait sa connaissance un jour où lui-même a dû passer quelques jours à l’infirmerie de la prison, son père l’ayant battu un peu plus fort que de coutume. Et là David devient l’ami, le frère ou, plus précisément, Le dernier frère, celui qu’il aura pour mission de protéger. Mais voilà qu’un autre cyclone s’abat sur Maurice, dévastant la région sans que n’en soit affectée la famille, cette fois-ci, qui habite dans une maison en dur. Raj, inquiet, court à sa cachette enfouie dans les arbres, près des murs de la prison et, là, il saisit David pour le ramener chez lui, une sorte d’évasion autant qu’un enlèvement. Pendant deux ou trois jours, c’est le bonheur total… jusqu’au jour où, le père ayant tout découvert, Raj décide de prendre la fuite avec David, fuite dans la forêt en direction, croit-il, du village d’origine, au nord de l’île. Mais David, déjà affaibli par les événements qu’il a vécus, est atteint du paludisme. Cette fuite connaîtra une fin tragique, une fin que le narrateur a mis soixante ans à raconter.

Je ne suis pas en mesure de verbaliser ce que j’ai ressenti après la lecture des dernières lignes de ce roman. Une immense émotion, certes, mais surtout une admiration sans bornes pour cet écrivain qui, à moins de trente-cinq ans, a su restituer un récit d’une telle authenticité, d’une telle justesse, et ce dans un style incomparable. Cette femme, cet écrivain, je n’en avais jamais entendu parler avant ce jour. Aujourd’hui, je la connais. Aujourd’hui, je l’aime. Si je pouvais échapper à ma condition, je crois bien que je ferais tout ce qui est humainement possible de faire pour favoriser une rencontre, juste pour converser avec elle devant une tasse de thé, histoire de comprendre comment un récit d’une aussi grande sensibilité a pu naître d’un être humain comme moi, comme vous. Inutile d’en rajouter: allez lire ce roman, c’est tout.

Née à Maurice en 1973, Natacha Appanah a quitté son île pour s’installer en France en 1999 où elle œuvre dans le domaine du journalisme. Elle est l’auteure de quelques romans publiés chez Gallimard. La plupart de ces romans sont disponibles en version numérique chez 7-Switch, mais malheureusement plombés de DRM.

Nathacha Appanah. Le dernier frère. Paris, éditions de l’Olivier, 2007.

Mai 2008, rév. 2015