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Christine Machureau : La femme d’un Dieu

jli17055858-1484642998-320x320Après son très beau roman sur Jésus de Nazareth (L’ADN d’un Dieu), Christine Machureau récidive avec le récit de la vie de Mariam de Magdala, connue dans la tradition catholique sous le nom de Marie-Madeleine. Déjà, dans L’ADN d’un Dieu, elle jouait un rôle non négligeable, celui de la compagne et de la mère de la fille de Jésus, nom grec de Yeshoua. Celui-ci l’a d’ailleurs quitté pour poursuivre sa route en Asie, au nord du Pakistan actuel. Mais exit Jésus-Christ dans ce roman ; il n’y joue qu’un rôle secondaire. L’auteure a décidé de faire toute la place à Mariam, femme remarquable que les autorités catholiques ont mis au pilon dès que leur église a été consolidée dans les premiers siècles du christianisme. De Mariam de Magdala, on a fait une prostituée, une pécheresse, elle qui aurait pu être l’égale de Jésus dans la voie du mysticisme religieux. C’est en quelque sorte cette injustice faite par l’Histoire, et plus particulièrement celle du patriarcat des institutions religieuses, que l’auteure souhaite dénoncer par ce roman.

Le roman est structuré en trois parties pour un total de 52 chapitres. Des chapitres généralement assez courts parsemés de notes historiques, toujours pertinentes parce que, compte tenu de l’état des connaissances religieuses de nos contemporains, il vaut mieux ne rien prendre pour acquis. Dans la première partie, l’auteure se penche sur la période égyptienne de Mariam, fille de Hephraïm, commerçant juif bien en vue à Alexandrie, cité grecque en ce temps-là. Mariam réussit l’initiation pour accéder au statut de prêtresse d’Isis. Yeshoua est là aussi, mais toujours en mouvement, de sorte que, pour une raison non révélée par l’auteure, un peu comme des lignes parallèles, ils ne se rejoignent jamais, au grand désespoir de Mariam, d’ailleurs, qui le cherche intensément.

La deuxième partie correspond à la période de la vie en Judée. Les Juifs d’Alexandrie étant la proie des Romains qui montent, en quelque sorte, la population locale contre eux, Hephraïm, après la perte de sa femme (Calypso, la mère de Mariam et de Marthe), vend toutes ses terres pour s’installer à Béthanie, non loin de Jérusalem. Là encore, Jésus-Christ brille par son absence. Avec son frère Lazare et sa sœur Marthe, Mariam vit à l’écart de la ville. Elle joue plus ou moins le rôle de sage-femme dans un dispensaire, se dévouant aux soins de ses semblables. Elle se retrouve néanmoins à vivre une relation alambiquée avec Pilate et son épouse. La paix sociale est fragile et la révolte gronde. Les Romains, avec la complicité du Sanhédrin, répriment durement les révoltes juives qui éclatent ici et là. Avant que ça ne chauffe trop pour eux, la famille s’embarque pour Masillia, nom originel de Marseille.

Dans la troisième et dernière partie, la famille vit à Marseille et, rapidement, Lazare reprend ses affaires qui seront bientôt florissantes. Mariam élève son enfant, Sarah, la fille qu’elle a eue avec Jésus dit Yeshoua. Comme à Jérusalem, Mariam s’implique en soignant des femmes en situation d’accouchement difficile, mais cela lui attire des ennuis dans les milieux interlopes du quartier du port. Elle prend alors la décision de partir avec sa fille à l’intérieur des terres, en Gaule profonde, probablement dans la région de l’actuel Clermont-Ferrand. Là, elle retrouve Deryn et son compagnon Ambiorix, des Gaulois qu’elle a connus à Jérusalem. Puis Mariam poursuit sa mission apostolique plus au nord, à l’emplacement actuel de la ville de Chartres. Malheureusement, les Romains ne sont jamais bien loin et, un jour, l’arrivée au pouvoir de l’empereur Claude, qui met violemment fin à la liberté de culte, rend les choses insoutenables pour Mariam qui, entre temps, a marié sa fille à un prince d’Aquitaine, région du littoral à l’abri de la domination romaine. Alors, elle revient à Marseille retrouver son frère et sa sœur, Lazare et Marthe, qu’elle n’a pas vu depuis vingt ans. Lazare est devenu l’évêque d’une église clandestine. Mariam, vieillie, connaîtra une triste fin, mais je vous laisse lire le roman pour le découvrir.

Il n’est guère facile d’évaluer ce roman, ce dont je me refuse à faire de toute façon. En cela, je me distance radicalement de tous ces blogueurs qui osent mettre des étoiles aux ouvrages qu’ils critiquent. Quand on sait le travail que nécessite l’écriture d’un roman, on ne va pas lui accoler deux ou trois étoiles. Un roman n’est ni une chambre d’hôtel ni un objet de consommation courante. Enfin… J’ai aimé La femme d’un Dieu, bien entendu, car j’aime tout ce qu’écrit Christine Machureau. Pourquoi ? Parce que son écriture nous enrichit en nous donnant accès à un savoir, à une culture. Parce qu’elle écrit des romans historiques sans que l’érudition étouffe l’action. Parce qu’elle nous donne envie d’aller plus loin, de compléter sa lecture par d’autres lectures. Si je n’avais pas lu L’ADN d’un Dieu, je n’aurais pas lu Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Et je n’aurais pas lu non plus la Marie de Marek Halter. Bref, les romans de Christine Machureau nous laissent toujours un peu sur notre faim…

Je vous conseille vivement la lecture de La femme d’un Dieu, mais, pour apprécier ce roman à sa juste valeur, je vous recommande de lire juste avant L’ADN d’un Dieu. Cela vous aidera à comprendre la trame historique qui sous-tend ces deux oeuvres littéraires d’une grande qualité.

Qu’en est-il de Mariam de Magdala ? A-t-elle vécu une grande partie de sa vie en Gaule comme le prétend Christine Machureau ? A-t-elle laissé un enfant de Jésus dans ces contrées ? Peut-on imaginer un descendant de Jésus encore vivant en France ? Je ne sais pas, mais cela importe peu : le roman débute là où l’histoire s’arrête, et c’est ce qui fait tout le charme de cet ouvrage.

Christine Machureau. La femme d’un Dieu : L’histoire oubliée d’un amour impossible. Numériklivres, 2017, disponible sur toutes les plateformes tant en France qu’au Canada.

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Christine Machureau : L’ADN d’un Dieu – Yeshoua, et après ?

machureau_adnJésus après la résurrection. Voilà le sujet de ce roman historique fort bien documenté, à l’image de tous les romans de Christine Machureau, d’ailleurs. Dotée d’une solide culture du monde ancien, l’auteure a l’habitude, dans ses romans, de nous fournir une foule d’informations sur le contexte historique dans lequel évoluent ses personnages, que ce soit dans La mémoire froissée ou dans L’Hérétique, deux romans pour lesquels j’ai rédigé des comptes rendus, d’ailleurs. Dans L’ADN d’un Dieu, toutefois, l’auteure va plus loin que dans ses romans précédents : elle entrecoupe son texte d’explications contextuelles et l’enrichit de nombreuses notes en bas de page. Mais elle ne le fait jamais au détriment de la qualité romanesque de l’ouvrage qui demeure remarquable.

Dans ce roman, Jésus, nom grec de Yeshoua bar Joseph ou ben Joseph, est aussi connu sous le nom d’Issa, selon la tradition syriaque, puis arabo-musulmane, puis enfin de Yaz ou Yusu, ou encore Yuz Asaf. Dans L’ADN d’un Dieu, on suit la vie de Jésus après la Résurrection. L’auteure apporte d’ailleurs une explication plausible et documentée de la « mort » du prophète sur la croix. En cela ce roman est fascinant… car, contrairement à ce qu’on laisse entendre dans la Bible, Jésus a connu toute une odyssée. En effet, il est parti de Jérusalem à Hérat (Afghanistan) en traversant la Mésopotamie (Damas, Alep, Mossoul) et l’ancien empire Perse. Puis de Hérat il a cheminé jusqu’à Peshawar, dans le nord du Pakistan actuel. Enfin, de Peshawar, il a traversé tout le nord de l’Inde pour s’établir à Shrinagar, une ville importante du Cachemire. Selon l’hypothèse de l’auteure, il s’y est marié et a eu trois enfants dont Jude, son aîné. Jésus a donc terminé sa vie à Shrinaga, ville de l’État du Cachemire dans le nord de l’Inde.

Pourquoi Jésus a-t-il entrepris toute cette odyssée ? D’abord, il n’avait vraiment pas envie de se faire crucifier une seconde fois… car souffrir comme il a souffert, une fois suffit amplement au destin d’un homme. Ensuite, comme il le dit lui-même à Mariam, celle que nous avons davantage l’habitude d’associer à Marie-Madeleine, sa presqu’épouse avec laquelle il a eu un enfant : « Je pars porter le Message aux tribus perdues d’Israël. Je sais les trouver. » Il les trouve, en effet, et cela donne lieu à des rencontres étonnantes avec des gens, qui parfois deviennent ses compagnons de voyage, tout aussi étonnants.

Personnellement, j’ai beaucoup aimé cet ouvrage de Christine Machureau. Un roman souvent troublant, parfois, car basé sur une hypothèse plausible (explication technique sur la crucifixion, justification des tribulations de Yeshoua, etc.), tout en s’apparentant à un récit biblique… puisque Yeshoua continue de prêcher son message et à faire des guérisons… Troublante aussi est l’attitude de l’auteure qui refuse de prendre ses distances face à Jésus et ses actes surnaturels. En cela, elle semble adhérer au discours de Jésus qui nous est présenté de manière plus humaine que dans la Bible et, surtout, sous les dehors d’un personnage éminemment sympathique, comme un homme qu’on aurait envie de suivre parce qu’il transcende les contingences socio-économiques qui sont les nôtres au quotidien.

Je pourrai continuer longtemps à vous parler de ce roman, mais cela ne rendrait pas service à l’auteure qui préfère que vous le lisiez vous-même au lieu de vous fier à l’avis de l’humble lecteur que je suis.

Chistine Machureau. L’ADN d’un Dieu : Yeshoua, et après ? Édition du 38, 2015. Le lecteur français trouvera L’ADN d’un Dieu sur toutes les plateformes. Pour sa part, le lecteur québécois le trouvera chez Archambault.

Christine Machureau: L’hérétique

machureau_heretiqueCe roman de Christine Machureau est à l’image des précédents : il nous apprend des faits et gestes de l’histoire autant qu’il nous passionne par sa trame romanesque. Car madame Machureau écrit bien, et elle maîtrise son sujet à la perfection, en l’occurrence ces temps troubles de l’histoire associés à cet âge dit « moyen ».

Dans La Mémoire froissée, Anne Rameau a vu sa mère mourir sur le bûcher. Dans L’hérétique, la jeune Margot assiste aussi à la mort de sa mère mais, cette fois-ci, après avoir été violée par deux bons catholiques, elle périt dans l’incendie de la demeure familiale. Dans l’un comme dans l’autre roman, l’histoire personnelle des héroïnes débute par la mort de leurs mères, tuées toutes deux au nom de l’intégrisme religieux. Mais là s’arrête la comparaison car, contrairement à Anne, Margot a le cœur rempli de haine, une rancœur qui ne la quittera plus, désormais, jusqu’à ce qu’elle connaisse une fin rédemptrice.

Dans L’hérétique, Christine Machureau décrit bien la folie de cette période sombre pendant laquelle on n’hésitait pas, au nom de la papauté, à piller et à tuer ceux et celle qui adoptaient une pratique religieuse proche du christianisme primitif au lieu de la religion officielle prêchée par l’Église romaine. Cette religion, on l’appelle le catharisme et elle a été surtout pratiquée dans le sud de la France, plus précisément sur le territoire supposé de l’Occitanie qui comprend les villes de Toulouse, Béziers, Carcassonne et, bien entendu, Albi. Devant la violence de son temps, Margot décide de prendre la route sur laquelle elle rencontre Hugues de Mandrague, chevalier de l’Ordre des Templiers qui se trouve mêlé au désordre ambiant. Animée par une volonté de vengeance (elle rend personnellement responsable Simon de Montfort de la mort de ses parents), elle va sur les routes jusqu’au bord de l’Euphrate où elle rencontrera son destin.

La lecture d’un roman historique pose toujours un certain nombre de problèmes – rarement solubles, d’ailleurs. En effet, il est difficile d’évaluer la part d’anachronisme dans un tel roman, surtout quand il est question du sentiment amoureux qui, semble-t-il, n’a pas la portée atemporelle et universelle qu’on voudrait bien nous faire croire. Heureusement, Christine Machureau échappe au piège de l’histoire d’amour au temps des cathédrales. Pour suivre Hugues de Mandrague, son héroïne quitte l’homme qui aurait bien voulu la marier, rêvant d’un destin moins commun pour elle. En effet, après la mort tragique de Simon de Montfort, elle s’écarte de la voie toute tracée pour elle et accompagne le Templier qui doit accomplir la mission qu’il a reçue de son ordre. Quelle est cette mission? Qu’arrivera-t-il à Margot au bout de sa route? Je vous laisse lire ce beau roman pour le savoir…

Christine Machureau, L’hérétique. Numriklivre, 2014.

Cécile Chabot : Le secret du masque de jade (Cycle de Xhol 2)

chabot_xhol2Dans ma critique du Marchand de la mort précédemment mise en ligne sur mon blogue personnel, j’ai expliqué la genèse du Cycle de Xhol : des romans policiers historiques dont les intrigues ont pour décor la civilisation Maya à l’âge classique, soit entre les VIe et Xe siècles après Jésus-Christ. Pour situer dans le contexte de l’œuvre en cours, je vous invite à en faire la lecture.

Dans Le secret du masque de jade (2013), deuxième volet du Cycle de Xhol, l’Ajaw de Dos Pilas et sa suite se déplacent vers la cité maya de Calakmul, cité-État sise dans la péninsule du Yucatan (Mexique), à trente-cinq kilomètres au nord de la frontière du Guatemala. Le lecteur se retrouve trois ans après les tragiques événements que raconte Cécile Chabot dans Le Marchand de la mort. Sauf qu’ici il ne s’agit pas d’un marchand, mais d’un artisan qui suscite d’ailleurs l’admiration de Xhol, toujours aussi ambivalent quant à son avenir. Va-t-il accéder à la prêtrise, comme le souhaite Treize Jaguar, grand prêtre de Dos Pilas, ou se consacrer à la sculpture ? Le lecteur l’apprendra à la toute fin du roman. Peu importe, reprenons… L’artisan a conçu un masque magnifique pour son Ajaw, le seigneur Yuknoom, mais voici que le masque est volé, ce qui provoque tout un émoi dans la collectivité. Et ce vol tourne au drame quand l’artisan lui-même, maître Chen, est trouvé mort par Xhol et Un chasseur.

Compte tenu de la nature même de ce roman (un polar historique, certes, mais un polar quand même), vous comprendrez que je ne peux raconter l’intrigue contenue dans ce roman qui se déroule au VIIe siècle avant Jésus-Christ dans une civilisation peu connue, peu documentée à tout le moins. Mentionnons toutefois que, contrairement au Marchand de la mort, Xhol, ce fin observateur, ne joue pas un rôle clé dans le développement de l’intrigue. C’est le second fils de l’Ajaw de Dos Pilas, Itzaamnaaj, qui, du haut de ses neuf ans, est projeté à l’avant-scène. J’ai eu un moment de doute sur la capacité d’un aussi jeune enfant à raisonner ainsi… mais, après tout, il s’agit du fils du roi, alors… pourquoi pas ? Quoiqu’il en soit, on se laisse rapidement emporter par l’intrigue qui atteindra son point culminant alors que le jeune garçon est enlevé, ce qui permettra à Xhol et à son compagnon Un Chasseur de résoudre l’affaire avec brio.

Le secret du masque de Jade, tout comme Le Marchand de la mort, m’a plu. Sans doute parce que j’étais heureux de retrouver les personnages, les faits et les gestes de cette civilisation. J’étais heureux aussi de retrouver la belle écriture de l’auteure dont j’apprécie le style. D’ailleurs, sur Twitter, Cécile Chabot s’est étonnée que je trouve son écriture belle. Elle a écrit: « L’écriture belle ? Curieux pour moi car j’essaye de ne PAS faire de style, de laisser toute la place à l’histoire. » Réplique amusante car, à mon humble point de vue, il s’avère impossible d’écrire sans style. On a un style lourd, plat, didactique, mais, quoi qu’on fasse, on a toujours un style. Mais rassurez-vous, celui de Cécile Chabot est fluide, transparent et, donc, parfaitement maîtrisé.

Je vous invite à découvrir Le secret du masque de jade, le second volet du Le Cycle de Xhol, cette série de romans qui font appel autant à notre sensibilité qu’à notre intelligence.

Chabot, Cécile. Le secret du masque de jade (Le cycle de Xhol 2). Kindle Édition, 2013 (2014), 2,99$ sur Amazon.ca

Cécile Chabot : Le marchand de la mort (Le cycle de Xhol 1)

Chabot2Le marchand de la mort est le premier volet du Cycle de Xhol, une suite de romans historiques sur l’Amérique précolombienne écrite par Cécile Chabot, écrivaine belge qui auto-publie ses romans sur Amazon Kindle. J’ignore s’il y a une façon plus appropriée pour qualifier cette Amérique-là. Sur Wikipédia, on emploie parfois le qualificatif de préhispanique. Peu importe, l’essentiel est de savoir qu’on sait peu de choses sur les civilisations qui précèdent la venue des Européens. Savoir qu’on ne sait pas constitue le meilleur moyen de parvenir à la connaissance. Pour bâtir une saga littéraire autour de la cité de Dos Pilas, un site archéologique Maya situé au Guatemala, il faut bien connaître le sujet, toutefois, mais cela tombe bien: Cécile Chabot, passionnée d’archéologie, connaît… Et c’est ce qui donne toute la crédibilité à ce roman. Pour éviter le piège du récit didactique, l’auteure adopte le genre du roman policier. C’est une excellente idée… car, justement, compte tenu du peu de choses que l’on sait des Mayas de l’époque classique, aussi bien inventer un peu… Et rien de tel qu’une bonne intrigue policière pour susciter l’intérêt du lecteur.

Voici la genèse du roman. Une archéologue européenne a l’habitude de se rendre en Amérique centrale pour effectuer ses recherches sur la civilisation Maya. Lors d’un séjour, elle rencontre Don Pépé, un vieil homme qui l’emmène voir une grotte qui n’a pas été découverte à ce jour et, par conséquent, n’a pas encore été la proie des pilleurs de biens culturels de tout acabit. À la surprise de l’homme, la jeune femme visite la grotte mais ne se saisit d’aucun objet ; elle se contente de prendre des photos et de dessiner des croquis. Confusément, cela plaît à Don Pépé. D’ailleurs, lors d’une conversation avec le vieil homme, l’auteure faire la remarque suivante: « C’est ce soir-là que je découvris sous la surface du chiclero sans grande instruction une tristesse infinie pour ce passé qu’il ne comprenait pas et qui disparaissait sous les coups des pilleurs, des collectionneurs et de la forêt dévoreuse de ruines ». L’année suivante, lors d’un autre séjour exploratoire, l’auteure revoit Don Pépé qui lui présente sa tante – d’une longévité sans pareille… – qui a décidé de parler, de témoigner, de raconter. En résultent des liasses de notes que l’archéologue, avec les années, finit par oublier. Plus tard, beaucoup plus tard, alors qu’elle s’apprête à déménager de son appartement de Bruxelles, elle retrouve ses carnets au milieu des cartons et du mobilier en désordre. Et elle se remet à les lire, à les relire… Et c’est ainsi débute cette très belle histoire: l’histoire de Xhol, du nom de ce lointain ancêtre qui, le premier, a raconté l’histoire à sa nièce, qui l’a raconté à… jusqu’à ce qu’elle soit consignée par l’archéologue.

Qui est Xhol ? Un curieux personnage affligé d’une infirmité. En effet, il boîte, ayant un côté du corps tordu de l’épaule jusqu’à la jambe droite. Jeune peintre dont le maître est décédé depuis peu, il doit faire ses preuves et, pour ce faire, travaille à une œuvre destinée à l’Ajaw, le souverain ou de ce qui en tient lieu à Dos Pilas. Cette ville n’a pas la grandeur des autres cités Maya, mais elle a son importance dans le jeu des alliances pour préserver la paix entre les villes… ou pour mieux préparer la guerre. Dans ce décor plutôt réaliste, voire historique (lire l’article Dos Pilas sur Wikipédia), se trame un drame… et c’est ici que la fiction prend le relais de l’histoire et que l’écrivain s’impose face à l’archéologue. Surtout, c’est ici que se révèle enfin le talent de Cécile Chabot.

Un roman policier, même sous une toile de fond historique, ne se raconte pas. Voici tout ce que je peux en dire : Un marchand revenu d’une autre région demande audience à l’ajaw qui ne peut le recevoir avant le lendemain. Or, dans la nuit, il est assassiné à l’orée de la forêt, et c’est Xhol qui fait la macabre découverte. Avec le soutien du grand prêtre Treize-Jaguar, celui-ci se livre à une enquête qui, à la suite d’une succession d’indices, le fera parvenir à la vérité. Voilà… vous n’en saurez pas davantage. À vous de lire l’ouvrage…

Le marchand de la mort n’est pas un roman noir: c’est une intrigue à l’anglaise caractérisée par une heuristique propre. Cela n’a donc rien à voir avec une histoire scabreuse qu vous tiendra en haleine… mais il s’agit d’un récit passionnant et ce, pour au moins deux raisons: 1) la toile de fond que constitue la société précolombienne, ce qui est assez original, voire singulier, admettons-le, et 2) le personnage de Xhol, l’infirme à l’estime de soi fragile puisque, comme dans la plupart des civilisations traditionnelles, il constitue un objet de mépris.

C’est donc sans réserve que je recommande cet ouvrage qui vous étonnera et qui, surtout, vous fera sans doute mourir moins idiot… Vous le trouverez à la boutique Kindle d’Amazon à un prix dérisoire. Le deuxième tome du Cycle de Xhol est paru en 2013: Le secret du masque de Jade. Je ne vous étonnerai pas si je vous affirme que je le lirai dans les prochaines semaines.

Cécile Chabot. Le cycle de Xhol : 1. Le marchand de la mort. Kindle Edition, 2012.

Allan E. Berger : Le passage de Reichenberg

cover_berger_reichenbergVoici un petit roman – ou un grosse nouvelle, c’est selon – qui sort de l’ordinaire. Un roman dans lequel Allan E. Berger recourt à la fiction pure pour forcer la rencontre avec l’Histoire. En effet, Le Passage de Reichenberg a pour toile de fond la célèbre Nuit de Cristal au cours de laquelle les Jeunesses hitlériennes, encouragés par les SS et la Gestapo, ont saccagé des centaines de commerces et de lieux de culte dans les quartiers juifs du Reich. Malgré cette véritable incursion dans l’Histoire avec un grand « H », tout ceci tient du leurre puisque le Passage relève davantage de la S.-F. et du fantastique que du roman historique.

Quelque part au 21ème siècle, un jeune homme travaille pour un marchand de vin raffiné pour lequel il effectue des livraisons dans une ville d’Allemagne, de Pologne ou d’Autriche, on ne sait trop. Un jour, il se perd dans les méandres d’un quartier ancien et, par mégarde, emprunte un passage obscur qui le conduit, en plein ghetto juif, le 9 novembre 1938, soit exactement la veille du pogrom qui peut être considéré comme l’une des prémices de la Shoah. Là, avec son téléphone mobile à la main, il demande à quelques vieux juifs de lui indiquer le métro le plus proche… Il est perdu, on le comprend. Perdu dans l’espace… et dans le temps ! Quand il évoque le Passage de Reichenberg, d’aucuns le considèrent comme un fou ou, mieux, comme un fantôme, voire comme un possédé du démon Et il est bien près de leur donner raison quand il constate soudain dans quel siècle il se trouve : le 20ème, le pire que la Terre ait jamais vécu, « ce siècle, la honte de l’histoire ». S’ensuivent une suite de péripéties dont je ne vous raconterai pas les détails. Il vaut mieux lire Berger dans le texte ; ça vaut mille fois mieux que tout ce que je pourrais en dire. En voici d’ailleurs un passage éloquent :

Tout de suite, l’angoisse me saisit à la gorge. Car l’injustice de masse, l’injustice en gros, me donnent toujours des envies de meurtre. Cent ans après des événements qui ont ravagé toute ma famille sauf un, je tremble encore de rage. Je hais, je hais, je hais les monstres ! Leur seule évocation me donne la fièvre. De l’ancêtre survivant de ces grands cataclysmes, je suis l’ultime rejeton par une suite ténue de descendants stupéfiés qui tous se sont dit : « pourquoi, comment se fait-il que nous soyons encore en vie, et à quoi ça sert ? » Nous voyageons sur la Terre, nous traversons l’existence sans plus rien espérer. Je suis ainsi l’enfant d’une longue lignée d’êtres gris cendrés, sans illusions, sans autre passion que la vodka, de ces êtres incréants que le vingtième siècle a engendrés en quantités prodigieuses. Ce siècle, la honte de l’histoire, y a creusé comme un cratère. Je ne comprends pas pourquoi la Terre n’en a pas été détruite. Pourquoi devons-nous encore vivre, et attendre, évidemment, d’autres malheurs ? Qu’on en finisse ! C’est tout ce que l’espèce mérite ! Qu’on en finisse…

Rassurez-vous, Le passage du Reichenberg finit bien, comme dans un film américain, sans pour autant changer quoi ce soit au destin historique des milliers de victimes du pogrom.

Allan Erwan Berger vit à Rennes depuis pas mal d’années. Membre fondateur d’ÉLP éditeur, une maison d’édition francophone 100% numérique, il a publié plus de sept ouvrages. Pour en savoir davantage sur cet auteur hors norme, veuillez consulter sa fiche d’auteur sur le site d’ÉLP éditeur.

Allan E. Berger, Le Passage du Reichenberg, ÉLP éditeur, 2012, 0,99 euros ou 1,29 $. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.

Christine Machureau : La mémoire froissée

machureauVous souvenez-vous de La chambre des dames de Jeanne Bourin (La Table ronde, 1979), un roman historique grâce auquel l’auteur, avec la complicité de l’historienne Régine Pernoux, souhaitait redorer l’image du Moyen Âge ? Je l’avais lu à l’époque, c’est-à-dire au début des années 1980. En lisant La mémoire froissée, je n’ai pu m’empêcher de penser à Jeanne Bourin. Sauf que Christine Machureau va beaucoup plus loin que l’auteure de La chambre des dames. Elle ne se contente pas de décrire la vie quotidienne d’une petite ville de Touraine sous Charles VI (1380-1422), elle met ce quotidien en relation avec la vie intellectuelle du Moyen Âge. En effet, là où Jeanne Bourin s’arrêtait à décrire les tourments d’une femme eu égard au mariage, Christine Machureau aborde la science, la médecine, la philosophie, la religion et leurs relations avec le quotidien des hommes et des femmes de ce temps.

En voici un bref résumé : Anne Rameau, l’héroïne du roman, est herboriste, métier qui a valu à sa mère de périr sur le bûcher. Elle en a gardé des séquelles, bien entendu, qui se manifeste par une extrême prudence, voire une méfiance, vis-à-vis des autorités. Aussi est-elle sur ses gardes lorsqu’elle fait la rencontre de ce Juif qui lui transmet un livre de Maïmonide (1138-1204), l’auteur d’un ouvrage très recherché intitulé Le Guide de ceux qui doutent (sauf erreur, il s’agirait du Guide des égarés). Arrêté par les autorités locales, Abraham ben Simon lui confie ce livre pour qu’elle le fasse parvenir à Amsterdam auprès de la communauté juive. Bravant le danger, Anne Rameau se met en chemin jusqu’à Troyes, ville où elle élit temporairement domicile pour des raisons que vous comprendrez en lisant le bouquin.

La mémoire froissée nous incite à découvrir la richesse de cet âge dit moyen, nous invite à s’intéresser à Moïse Maïmonide, à Avicienne, à Nicolas Flamel, etc. Bref, Christine Machureau nous enrichie et, dans une certaine mesure, nous rend meilleur. N’est-ce pas la mission ultime de la littérature ?

Je vous recommande sans hésitation la lecture de ce roman fort bien écrit. Vous verrez, il vous sera difficile de vous arrêter en cours de lecture et, si vous le faites, ça sera pour vous documenter… car, forcément, vous aurez envie d’en savoir davantage sur le contexte dans lequel prend forme ce récité rédigé à la première personne.

Vivement le tome 2 !

Machureau, Christine. La mémoire froissée, tome 1. Numeriklivres, 2012, 0,99 euro. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.