Archives du mot-clé Romans québécois

Sinclair Dumontais : La deuxième vie de Clara Onyx

dumontaisEn raison d’une certaine confusion des genres littéraires, La deuxième vie de Clara Onyx entre dans la catégorie de ces romans qui ne se laissent pas facilement résumer, sous peine d’atténuer l’intérêt de ceux qui s’apprêtent à les lire. C’est qu’à l’instar de L’empêcheur (Stanké 2004), Clara Onyx se situe à mi-chemin entre le roman policier et la science-fiction, tout en n’ayant rien à voir avec l’un ou l’autre de ces genres. En fait, ce roman n’a pas de genre ou, s’il en a un, cela n’a de toute façon aucune importance, car il ne sert que de toile de fond à un récit. Je vais néanmoins tâcher d’en rendre compte, en m’efforçant d’en suggérer la trame sans révéler son point culminant.

Dans ce roman, Sinclair Dumontais raconte la vie et la mort de Clara Onyx. Accompagné de Sydney Payne, un auteur-compositeur qui est également son compagnon dans la vie, cette chanteuse a fait du Gospel Next un courant musical au succès planétaire au début des années 1980, des années « qui n’avaient rien à nous offrir, rien qui puisse nous rassembler ». En 1987, juste après le célèbre concert de Brunt, un événement tragique vient mettre fin, toutefois, à la brillante carrière de Clara qui est assassinée par un fan. Après le drame, en signe de respect, Sydney décide de ne pas poursuivre ses activités musicales de manière à figer le Gospel Next dans le temps, à éviter qu’il soit dénaturé par d’éventuels émules car, à ses yeux, ce courant musical puissant, envoûtant, ne peut être incarné par personne d’autre que Clara. Avec l’aide de la bibliothécaire Geneviève Fribourg, qui partagera bientôt sa vie, il entreprend de rédiger la biographie officielle de la chanteuse afin d’assurer la pérennité de sa mémoire.

Jusque-là, tout va bien. On pourrait penser à John Lennon et à sa compagne Yoko Ono qui ont connu un sort similaire. Mais voilà qu’en 2010 une météorite frappe la terre, une catastrophe qui a pour effet de modifier radicalement le sens de sa rotation. En effet, celle-ci se met à tourner à l’envers, inversant ainsi le cours du temps. C’est ce qu’on appelle l’Inversion. À partir de ce moment, tous les espoirs sont ravivés : les vieux rajeunissent, les morts ressuscitent… mais cela n’est pas sans conséquence sur la vie et la mort qui prennent soudain un tout autre sens…

La deuxième vie de Clara Onyx relate avec précision l’exhumation de la chanteuse qui, en 1987 après I. (soit 46 ans plus tard en calculant les années précédant et suivant 2010, année de l’Inversion), revient à la vie, le temps fonctionnant à reculons. Pour raconter cette histoire abracadabrante, Sinclair Dumontais utilise la technique du reportage journalistique. Ainsi, dans chacun des huit chapitres du roman, un témoin s’exprime en toute liberté sur les événements. On a droit aux discours de Lucien Dalphond, témoin accrédité lors de l’exhumation de Clara, de René Dirieux, le médecin en charge du Centre de retour des célébrités, du psychologue affecté au bon déroulement de la renaissance de Clara, de l’infirmière qui lui prodigue des soins, de Geneviève Fribourg, la bibliothécaire et amie intime de Sydney Payne, de Vincent Oslo, l’assassin de Clara, de Robert Stenton, un compositeur ami de Sydney qui veut relancer la carrière de la chanteuse et, enfin, d’un journaliste qui témoigne du retour sur scène de Clara juste avant l’événement ultime… que je ne vous raconterai pas.

Avec L’empêcheur, Sinclair Dumontais souhaitait en découdre avec Dieu. Avec La deuxième vie de Clara Onyx, il s’attaque au temps et, en ce sens, va beaucoup plus loin dans sa quête d’un absolu dont l’existence s’avère fort improbable… Loin du roman métaphysique, du roman à clé, du roman grave et lourd qui pourrait caractériser un tel récit, Clara Onyx est un roman léger – dans le sens mozartien du terme – qui se lit comme un charme, notamment en raison de l’aspect ludique que Sinclair Dumontais lui confère. Personnellement, j’ai lu avec beaucoup de plaisir ce roman qui échappe à la notion même de genre littéraire, ce roman qui, tant par sa forme que par sa structure, devrait être considéré comme le roman québécois le plus original de l’année. En conséquence, je ne saurais trop vous le recommander.

Né dans l’est de Montréal en 1958, Sinclair Dumontais étudie la philosophie et la littérature avant de devenir rédacteur-concepteur pour diverses firmes de communications-marketing. En 1999, il fonde Dialogus, un site web culturel fort populaire dans les milieux de l’éducation. Il vit aujourd’hui à La Rochelle (France). Outre La Deuxième vie de Clara Onyx (2008), il a deux autres romans à son actif: L’empêcheur (Stanké 2004), Le Parachute de Socrate (Hurtubise HMH 2004), et, plus récemment, Condamné à mots publié chez ÉLP éditeur en 2012. Sinclair Dumontais est aussi l’auteur de Onze nouvelles, la onzième étant une nouvelle érotique pour que l’éditeur fasse ses frais, publié également chez ÉLP éditeur (2010).

Sinclair Dumontais, La deuxième vie de Clara Onyx. Québec, Septentrion, 2008

Publicités

Qu’est-ce que la culture ? (Le bout de l’île 2 – extrait)

college_roussinEn classe, monsieur Tardif avait l’habitude d’interpeller les élèves en cours de leçon, ce qui nous occasionnait un certain stress car nul ne connaissait le moment où il allait pointer du doigt vers l’un d’entre nous.

« À quoi ça sert, l’histoire ? », nous demanda-t-il dès le premier cours.

Hubert Brunelle, le fils d’un élu local, était toujours le premier à répondre : « L’intérêt de l’histoire, monsieur, est principalement d’ordre culturel.

– Ah oui ? Culturel, dis donc… mais ça ne me dit pas à quoi ça sert, Brunelle.

– Mais ça sert à avoir de la culture, monsieur », renchérit ce dernier d’un air entendu.

« Mais alors, la culture, ça sert à quoi ? »

Cette fois-ci, personne n’osa répondre, le concept de culture étant loin d’être évident pour nous.

Après quelques secondes de silence, sur un ton péremptoire qui seyait bien à son air sérieux, monsieur Tardif déclara : « D’abord, l’histoire permet de savoir d’où on vient et, par le fait même, où on va, ce qui peut s’avérer pratique, parfois… » Puis, il fit une pause avant de lancer, en élevant progressivement la voix comme dans un crescendo : « L’histoire, ça sert aussi à avoir l’air… MOINS NIAISEUX ! Par exemple, dans une réunion de famille ou dans une émission de télévision, quand vous entendrez parler d’Athènes, de Sparte, de Rome et cætera, vous comprendrez de quoi on parle, et peut-être même que vous pourrez ajouter votre grain de sel, ok ? »

Claveau, un cancre qui se tenait toujours aussi loin que possible au  fond de la classe, protesta : « Mais monsieur, on ne parle jamais de ça à la maison, nous autres!

– On s’en doute », lança Brunelle en éclatant de rire, comme la plupart des élèves de la classe, d’ailleurs.

« Brunelle… », intervint monsieur Tardif d’une voix douce mais ferme. « Pas de ça, ok ?

– Oui, monsieur », acquiesça Brunelle d’un air penaud.

Je n’avais pas ri pas avec les autres ce jour-là. Non pas que j’éprouvais une quelconque empathie pour Claveau, le fils d’un gros entrepreneur en construction du quartier qui ne jurait que par l’argent – et dont l’argent, d’ailleurs, était sans doute à l’origine de son entrée au collège – et qui se foutait pas mal de l’image qu’il projetait chez les autres car il était déjà convaincu, même s’il n’avait pas plus de treize ans, qu’il suivrait les traces de son père. Non, si je n’avais pas ri, c’était surtout parce que, chez nous non plus, on ne parlait jamais de ces choses-là à la maison et que, dans la grande naïveté qui me caractérisait, j’avais l’impression que la plupart des garçons de ma classe, quand ils rentraient le soir dans leur foyer, parlaient de la Guerre du Péloponnèse à table avec leurs parents.

Après avoir jeté un regard circulaire sur l’assemblée de pubères que nous formions devant lui, comme pour s’assurer que chacun avait repris son sérieux, monsieur Tardif poursuivit : « Je me doute bien, Claveau, que vous ne parlez pas de ça à la maison. Comme la plupart d’entre nous, vous parlez du temps qu’il fait, du match de hockey du Canadien, du dernier épisode de Rue des Pignons et cætera. Mais quand vous regarderez les Jeux olympiques à la télévision, peut-être que l’un d’entre vous se posera des questions telles que : Pourquoi dit-on que ces jeux sont olympiques ? D’où viennent ces jeux ? Pourquoi perpétue-t-on la tradition de la flamme olympique ? Pourquoi le parcours de cette flamme débute-t-il en Grèce ?  Alors, à ce moment là… »

Il fit une pause, jetant encore un regard autour de lui et déclama : « Alors, dis-je, à ce moment-là, VOUS SAUREZ… et vous pourrez expliquer tranquillement à votre oncle que les Jeux olympiques représentent une tradition vieille de deux mille cinq cents ans née en Grèce, plus précisément en 776 avant Jésus-Christ à Olympie, et que la participation à ces jeux était uniquement réservée aux sujets hellènes libres, c’est-à-dire aux citoyens grecs, et que, par conséquent, les esclaves et les métèques en étaient exclus. Et VOUS SAUREZ aussi que plusieurs disciplines olympiques actuelles, comme la course à pied, le lancer du disque, le saut en longueur, entre autres, descendent en droite ligne de l’époque lointaine de la Grèce ancienne. Certes, de savoir tout ça ne vous vaudra peut-être pas un surplus d’argent de poche mais, au moins, vous aurez l’air moins NIAISEUX et vos parents risquent d’être un peu plus fiers de vous. »

Plusieurs d’entre nous firent des signes de tête approbatifs. Pour ma part, les yeux grand ouverts, je restai béat d’admiration devant ce petit homme au savoir immense qui savait nous transmettre en des termes simples l’intérêt que pouvait revêtir, à nos yeux, l’étude de l’histoire des civilisations occidentales.

Et c’est ainsi que je sus, dès l’âge de douze ans, que je voulais étudier l’histoire, rien d’autre.

Marie-Andrée Mongeau : Conte d’ascenseur

cover_mongeauOriginaire de la banlieue est de Montréal, Renée Côté aurait pu continuer à vivre auprès de ses parents et amis mais, à l’heure des choix, elle décide de poursuivre ses études en région, plus précisément à Rimouski, capitale administrative du Bas-Saint-Laurent. Elle a gardé de bons souvenirs de ses années d’études. Voilà pourquoi, quinze ans plus tard, elle quitte son poste dans un collège du centre-ville de Montréal pour retourner à Rimouski où elle enseigne les mathématiques. Et c’est là que ce roman atypique débute, comme un retour aux sources, un retour à l’adolescence, à des années heureuses et malheureuses, comme toutes les années.

Si j’ai qualifié ce roman d’atypique, c’est qu’il semble n’appartenir à aucun genre connu. Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’un récit intimiste car, au fond, on ne connaît que peu de choses sur les états d’âme de Renée. En effet, on la sait célibataire, mais sans plus. Et quand elle se fait poser un lapin par un ami, elle réagit comme une adolescente qui tourne ça à la blague, et non comme une femme blessée par ce comportement à la limite de l’irrespect.  Ce Conte d’ascenseur pourrait aussi être associé à une chronique réaliste sur la vie quotidienne d’une professeure de mathématiques dans un collège en région, mais ce n’est pas vraiment ça non plus, notamment en raison de ces interstices au cours desquels tout un chacun prend un ascenseur, un étrange ascenseur… Et c’est là que le roman bascule carrément dans le conte fantastique, bien que…. Décidément, on ne sait plus trop où nous en sommes avec ce Conte d’ascenseur.

Dans les faits, plus qu’à un roman, le « conte » de Marie-Andrée Mongeau s’apparente davantage à un ensemble de nouvelles regroupées autour d’une unité de lieu et de temps. Nouvelles réalistes, certes, mais entrecoupées de contes fantastiques. Et l’ensemble offre plusieurs niveaux de lecture, ce que lui confère d’ailleurs tout son intérêt : 1) le roman d’une prof de maths dans un collège, une enseignante qui, manifestement, s’intéresse à ses étudiants qu’elle considère à l’occasion comme ses protégés ; 2) le récit du coming-back, du retour vers le lieu de l’adolescence, du lieu où l’héroïne retrouve aussi d’anciens étudiants aujourd’hui devenus ses collègues ; 3) un conte fantastique qui se déroule dans un huis-clos − cet étrange ascenseur − et qui traumatise chacune des personnes qui ont la mauvaise idée d’y pénétrer…

Œuvre atypique, auteure atypique… Marie-Andrée Mongeau a exercé le rare métier – pour une femme, à tout le moins – de mécanicienne de marine pendant plus de vingt ans. Elle vit aujourd’hui à une centaine de kilomètres de Rimouski, dans des « terres » sises à cheval entre le Bas du fleuve et la Gaspésie. Conte d’ascenseur  est son premier roman.

Marie-Andrée Mongeau, Conte d’ascenseur. ÉLP éditeur, 2015, 3,49 euros ou 4,99 $ : lien vers la page Web de l’ouvrage sur le site ÉLP éditeur.

Paul Laurendeau : Le thaumaturge et le comédien (Le cycle Domanial 1)

cover_laurendeau_domanial1Le thaumaturge et le comédien constitue le premier volet du Cycle domanial de Paul Laurendeau dont les trois volumes viennent d’être publiés chez ÉLP éditeur. En 2008, les Écrits francs (Montréal) avait publié le version papier du Thaumaturge. Quand cette petite maison d’édition a cessé ces activités en 2011, l’auteur en a repris les droits et nous a soumis l’ouvrage que l’équipe d’ÉLP, enthousiasmé par la lecture de l’œuvre, a publié d’un seul coup en mars 2013. En octobre 2008, j’avais publié un compte rendu de cet ouvrage. C’est celui-ci que je reprends, en lui apportant les modifications nécessaires, dans les lignes qui suivent.

Ce cycle prend le qualificatif de domanial, du nom du Domaine, pays tout droit sorti de l’imagination débordante de Paul Laurendeau, auquel s’ajoutent des contrées comme le Centre, la Périphérie, et mêmes quelques Pogroms. Cette entrée en matière vous indique déjà que lire Paul Laurendeau, c’est pénétrer un monde insolite dans lequel vous vous sentirez vite familier, toutefois, à la condition expresse que vous acceptiez de vous dépouiller de ces valeurs vieillies, éculées – comme la jalousie, l’autoculpabilité, l’hétérosexualité dominante, etc. – qui ont toujours cours aujourd’hui. Lire Paul Laurendeau, cela suppose aussi que vous soyez prêts à modifier de fond en comble vos habitudes langagières pour renouer avec cette langue française d’Ancien Régime où des mots comme albâtre, féale, rotacteur, puîné, coryphée et combien d’autres sont monnaie courante.

Le roman est subdivisé en deux parties distinctes. Dans la première, Rosèle Paléologue, première dame de compagnie de Dulciane, une Centriote qui, pour des raisons d’alliance entre royaumes, est devenue bien malgré elle l’épouse de Ludovor, roi du Domaine, raconte la chute du royaume Domanial à son arrière-petite-fille. On apprend alors que Cyprien, le fils du couple régnant, se meurt et que, pour le sauver, Ludovor fait appel à un thaumaturge du nom de Cégismond Novice, une espèce de Raspoutine en plus grossier qui parvient néanmoins à guérir le dauphin. Le tout pourrait s’arrêter là si ce n’est l’étrange relation qui va se déployer entre le thaumartuge et la rainette Dulciane, d’une part, et entre cette dernière et Rosèle, d’autre part. La première relation est basée sur la violence car, à chaque visite du thaumaturge à la Rainette, celle-ci en ressort passablement abîmée par les agressions – sexuelles et autres – consenties par nulle autre qu’elle-même, sans qu’on n’en comprenne les raisons qui justifient cet étrange comportement. Quant à la seconde relation, elle repose sur l’amour dévoué, voire inconditionnel, que Rosèle voue à Dulciane, sans qu’il ne soit question de relations charnelles entre elles, le saphisme étant puni de mort en cette période archaïque de l’histoire du Domaine. Cette triple relation se déploie sur fond d’une révolution populaire à laquelle, d’ailleurs, la Rainette et sa dame de compagnie ne sont pas étrangères, et qui, à la fin de cette première partie, triomphera pour faire de l’ancien royaume la République Domaniale.

Dans la seconde partie, Rosèle, l’arrière-petite-fille de Rosèle Paléogue, assume la narration du récit. Nous vivons depuis longtemps en république et les mœurs ont changé. Ainsi, elle partage sa vie avec Sylvane, son épouse, en toute légalité. Cinéaste, Rosèle entreprend de faire un film racontant l’histoire du thaumaturge, de son assassinat par Colas Irénée Polycarpe, plus ou moins le pantin de la rainette Dulciane, et de la chute du Royaume Domanial. Son film sera basé sur les témoignages de son arrière-grand-mère dont elle avait, encore enfant, enregistré la confession sur vidéo. Pour jouer le rôle du thaumaturge, elle fait appel à Jeannot Mésange, un comédien pour lequel elle éprouve des sentiments contradictoires… Cette seconde partie, située dans une époque fort éloignée de la première, permet d’éclaircir le comportement de Dulciane, de son amie Rosèle, du thaumaturge et, dans un effort remarquable d’imagination, de bien marquer la distance entre deux échelles de valeurs, l’ancienne et la nouvelle, sans qu’on parvienne à bien saisir si la première est supérieure à la seconde, et vice versa. Elle représente en quelque sorte une relecture de l’histoire, laquelle fera d’ailleurs scandale dans le milieu de l’histoire noyautée par la firme chargée de la diffusion des traditions historiques. Mais il n’y a pas que l’Histoire dans cette seconde partie : il y a aussi – et surtout – l’amour entre Rosèle et Sylvane, un amour qui, après avoir connu une épreuve, se renforcera…

Quand j’ai eu terminé la lecture du Thaumaturge et le comédien, un seul mot aurait pu traduire ce que j’ai ressenti: étonnement. En effet, j’ai été étonné qu’un roman aussi remarquablement bien construit n’ait pas trouvé d’éditeur au Québec et en France au milieu des années 2000. Étonné qu’un récit aussi bien ficelé n’ait pas suscité davantage d’intérêt. Étonné que la densité de ce roman, certes insolite, mais touchant à plus d’un égard, n’ait pas ému celui qui a la responsabilité de prendre la décision d’éditer, ou de ne pas éditer, ce qu’il reçoit et pour lequel il reçoit généralement des subsides de l’État. Étonné, enfin, car Le thaumaturge et le comédien, surtout en sa première partie, peut être qualifié sans problème de bon roman, si ce n’est de grande littérature, tellement le récit est fluide, enlevé et, bien entendu, d’un style superbement original. Bien entendu, je suis heureux qu’on ait pu le publier dans l’intégralité de ses trois volumes chez ÉLP éditeur.

Paul Laurendeau est un ami, ce qui peut miner la portée critique de ce billet. Alors, la seule chose que je puisse ajouter pour vous convaincre de vous procurer Le thaumaturge et le comédien, c’est que je vous défie de lire ce roman sans en vous en étonner. Et l’étonnement, c’est la plus belle chose qui puisse encore vous arriver car, comme le dit Aristote, « le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont ce qu’elles sont ». Avec Paul Laurendeau, nulle chose n’est ce qu’elle semble être…

Paul Laurendeau est né en 1958 dans la banlieue est de Montréal. Longtemps professeur de linguistique et lettres françaises à la York University de Toronto (Canada), il s’établit dans les Laurentides (Québec) où il vit avec sa famille. Il compte déjà plusieurs romans et recueils de nouvelles et de poèmes à son actif.

Paul Laurendeau. Le thaumaturge et le comédien (Le Cycle domanial 1). ÉLP éditeur, 2013, 4,99 euros. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel. Pour en lire un extrait, cliquez sur ce lien.

Cinq œuvres littéraires marquantes

proust2Un de mes amis facebookiens m’a mis au défi de faire la liste des dix œuvres littéraires les plus marquantes. Puisque je ne me suis pas contenté d’une liste, je présente ici les cinq premières. Bien entendu, il s’agit d’œuvres marquantes non pas pour l’histoire de la littérature, mais pour ma propre histoire personnelle. C’est pourquoi chacune des notices suivantes débutent par « parce que », simplement parce que je réponds à la question: Pourquoi cette œuvre, et pas une autre ?

Cinq œuvres marquantes pour moi, donc. En provenance d’auteurs de France (2), d’Angleterre, des États-Unis et du Québec.

o0o

01 – À la recherche du temps perdu / Marcel Proust (1913-1927)

Parce que c’est une œuvre qu’on ne finit jamais de lire… Découverte à l’âge de vingt ans alors que j’étais étudiant en philosophie à l’université, l’ouvrage de Proust ne me quitte plus depuis. Aucun autre écrivain n’a été aussi loin dans la compréhension du désir humain. Une fois qu’on a compris la structure de ce roman-fleuve, on y revient sans cesse et ce, tout au long de sa vie. Au printemps 1978, j’ai loué une chambre à Québec dans le seul but de lire les quatre ou cinq volumes de ce roman dont la lecture avait débuté à l’automne précédent. Une expérience inoubliable.

02 – La crucifixion en rose / Henry Miller (1949-1960)

Parce que cette œuvre m’a redonné le goût de vivre après une période particulièrement sombre de mon existence. À vingt-six ans, après six mois de vagabondage à Paris, je suis rentré au Québec et, dans les mois suivant mon retour, j’ai lu d’une seule traite les trois volumes (Sexus, Plexus et Nexus) de cette œuvre prodigieuse qui raconte les déboires d’un écrivain à New-York avant qu’il ne parte à Paris pour – justement – s’y établir…, ce que je venais de tenter de faire en vain. La crucifixion en rose est une véritable ode à la créativité que tous les moins de trente ans devraient lire sans tarder.

03 – Les yeux d’Ézéchiel sont ouverts / Raymond Abellio (1949)

Parce que rien de ce que j’avais lu jusqu’à présent ne ressemblait aux textes de cet auteur… À l’instar d’Henry Miller, Raymond Abellio déploie son œuvre autour de trois romans : Les yeux d’Ézéchiel sont ouverts (1949), La fosse de Babel (1962) et Visages immobiles (1986). Cet écrivain, que je ne prétends pas comprendre (tout comme je ne comprends pas Heidegger), mêle fiction, métaphysique, ésotérisme et action politique. C’est littéralement passionnant : de la Guerre d’Espagne au communisme post-soviétique, on se sent au cœur de l’aventure intellectuelle du XXe siècle.

04 – Une amitié absolue / John Le Carré (2003)

Parce qu’il est rare qu’un auteur, célèbre pour ses romans d’espionnage et, donc, désabusé par nature, fasse entendre haut et fort son indignation de l’Occident – cet espace de civilisation qu’il a pourtant longtemps défendu. Une amitié absolue est un cri du cœur d’un écrivain anglais qui signe en même temps sa plus grande réussite romanesque. Pourquoi a-t-on accepté qu’un pays et son président déclenchent une guerre sous un prétexte que le monde entier tient pour faux ? Des milliers de morts inutiles… On ne peut pas lire ce roman et continuer de voir le monde comme on le voyait avant sa lecture… Un roman bouleversant dont on ne ressort pas indemne.

05 – Monsieur Melville / Victor-Lévy Beaulieu (1978)

Parce qu’au Salon du livre de Montréal en cet automne 1978 je me suis retrouvé par hasard à la table de cet écrivain – que je connaissais encore très peu, alors. Sans trop savoir pourquoi, j’ai pris les trois tomes de ce Monsieur Melville, dont je n’avais lu aucun des romans, même pas Moby Dick (qui me rappelait davantage la pièce de Led Zeppelin…) et, quand je me suis retrouvé devant Victor-Lévy Beaulieu, il m’a demandé si je voulais une dédicace. Impressionné, je lui ai fait une réponse stupide, du genre: « Je ne suis pas en faveur du fétichisme de l’écrivain… mais pourquoi pas ? ». Il m’a écrit, sur la page de garde du premier volume: « À Daniel… afin de célébrer le fétichisme de la Grande Baleine ». De retour à la maison, j’ai débuté la lecture de ce triptyque qui m’a enchanté. Monsieur Melville est une sorte de docu-fiction avant la lettre. Un récit qui nous prend jusqu’à la dernière page du dernier tome.

Paul Laurendeau : Se travestir, se dévoiler

cover_laurendeau_travestirCe roman de Paul Laurendeau fait dans le désordre des genres. Genre ici est employé dans le sens anglais du terme, ce qui en fait un anglicisme que les Québécois, en bon peuple qui pratique l’euphémisme à un niveau rarement atteint dans le monde, font grand usage, croyant naïvement atténuer la portée réelle des phénomènes en recourant à des mots plus « doux » pour en rendre compte. En français, il aurait fallu écrire, tout simplement, le « désordre des sexes », gender ayant ce sens-là dans notre langue car, en français, les genres masculin et féminin correspondent aux mots du langage, pas aux personnes. Pour ces dernières on parle de sexe : le sexe féminin ou le sexe masculin. Peu importe, voyons ce qu’il en est.

Marcel Dacier, un paumé qui vit d’expédients de toutes sortes, préfère de loin jouer les pique-assiettes que se lever de bon matin pour aller gagner sa vie par un travail rémunérateur. Un jour qu’il fait de l’auto-stop en espérant se rendre dans l’ouest du pays, il se retrouve près d’un motel abandonné de la lointaine banlieue de Toronto. Alors qu’il cherche un coin pour passer la nuit, il est témoin d’un accident aussi bête que tragique: un homme, au volant d’une voiture de luxe, fait une sortie de route et échoue dans un fossé. En s’approchant du lieu du sinistre pour lui porter secours, Marcel Dacier se rend compte que l’homme est mort sur le coup. En l’examinant de plus près, il constate avec stupéfaction qu’il s’agit d’un sosie parfaitement identique. Après un moment de réflexion, il fait disparaître le corps non sans avoir endossé les vêtements chics du malheureux et tout ce qui vient avec : portefeuilles, montre, téléphone mobile, etc.

Marcel Dacier devient Simon Baume, fils de Selena, mère incestueuse, et époux de Dominique Lockhart, fille unique d’un riche parfumeur de la région prénommé Hector III. Simulant l’amnésie totale, Simon prend peu à peu place dans cette famille désaxée de Milton, petite ville ontarienne sise non loin de Toronto.

Dans la première partie du roman – Se travestir –, dans un style qui n’hésite pas à puiser dans toutes les richesses de la langue française, Paul Laurendeau nous raconte la nouvelle vie de Marcel, dans la peau de Simon Baume, où le désordre sexuel, le chantage, l’intérêt et la drogue font bon ménage. Outre ces personnages assez typiques des familles bourgeoises du 20e siècle, nous retrouvons avec plaisir Lindsay Abigaïl Griffith, cinéphile et cynophile, que les lecteurs de la rubrique cinéma du blogue Écrire Lire Penser connaissent bien. C’est d’ailleurs celle-ci qui, la première, aura des soupçons sur l’identité réelle du nouveau Simon Baume, héros fort sympathique depuis qu’il est amnésique…

Dans la seconde partie du roman – Se dévoiler –, Paul Laurendeau témoigne de la lente déconstruction, chapitre après chapitre, du travestissement de Marcel Dacier en Simon Baume. Mais le roman connaîtra une fin heureuse, ne vous en faites pas.

Quelle peut bien être la morale de Paul Laurendeau dans cette histoire où les relations sexuelles – tant incestueuses qu’hétéro ou homo sexuelles – témoignent de relations humaines basées sur le pouvoir que procurent l’argent et le nom et dans laquelle fourmillent intrigues et rebondissements de toutes sortes ? Peut-être celle-ci : l’amour pur, l’amour vraiment pur, ne s’apparente pas à l’amour platonique, c’est-à-dire à l’amour asexué, bien qu’il n’a que faire du sexe de l’autre. Non, l’amour pur a pour objet un être humain qui, peu importe son genre, mérite d’être pleinement aimé – avec son corps et son esprit. Autrement dit, quand nous aimons vraiment quelqu’un, on n’a rien à foutre d’être homo ou hétéro. À vous de voir si cette morale vous convient mais, pour cela, il vous faudra d’abord lire ce roman, ce que vous ne regretterez pas.

Paul Laurendeau, Se travestir, se dévoiler. ÉLP éditeur, 2011, 4,99 euros ou 6,49 $. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.

Paul Laurendeau: L’Assimilande

cover_laurendeau_assimilandeLe jour où j’ai appris que Paul Laurendeau, un ami et collaborateur de longue date, avait publié un roman, je me suis précipité sur le site de l’éditeur pour le commander sur-le-champ. Une fois le livre lu, j’ai décidé d’en faire une note de lecture, car je ne pouvais passer sous silence la parution de L’Assimilande, premier roman de Paul Laurendeau publié en novembre 2007 aux éditions Jets d’encre et qu’ÉLP éditeur a réédité en version numérique.

L’Assimilande est un roman d’un peu plus de cent pages qui a pour héroïne Kimberley Parker, une doctorante torontoise fascinée par la langue française. Un jour, sa directrice de thèse, Odile Cartier, lui propose d’orienter ses recherches sur l’expérimentation d’un petit objet appelé le glottophore. Une fois cet objet fixé à son oreille, Kimberley s’ouvre en profondeur à la culture linguistique de l’autre, assimilant la langue de son interlocuteur à une vitesse fulgurante. C’est ce qui fait d’elle l’Assimilande, c’est-à-dire un sujet en processus continu d’assimilation d’une langue. Décidée à tester sur elle-même l’impact psycholinguistique, voire ethnoculturel, de cette invention, Kimberley se met au travail sans tarder. Après quelques jours – et de nombreuses discussions avec sa colocataire Melissa Dassou, une ressortissante de Pondichéry, poche francophone de l’Inde depuis des générations -, elle décide de se rendre à Montréal pour livrer le résultat de ses recherches au congrès des Sociétés savantes. Le roman se clôt à la conférence de Kimberley à laquelle assistent Odile Cartier, Mélissa Dassou et différentes personnes dont de dignes représentants du fédéralisme canadien et du nationalisme québécois. Entretemps, le glottophore provoque des effets secondaires inattendus… que nous ne révélerons pas ici pour ne pas gâcher le punch de la fin. Citons simplement l’auteur qui estime que « le glottophore amplifie les capacités d’apprentissage linguistique du sujet qui le porte par une hyperstimulation relativement inoffensive des zones corticales présidant au langagier ». Comme vous pouvez le constater, on nage en pleine linguistique fiction. Mais rassurez-vous: sous la plume ludique de Paul Laurendeau, la linguistique devient soudain une discipline simple, accessible, limpide.

L’Assimilande est un roman qui se lit d’une seule traite et qui, par conséquent, est à la portée de tous, même s’il suscitera sans doute plus d’intérêt chez les ressortissants des pays comportant plus d’une langue officielle comme le Canada, la Belgique ou la Suisse, car le glottophore, petit appareil apparemment inoffensif, peut devenir, entre de mauvaises mains, un redoutable outil d’assimilation linguistique. Fasse le ciel que cette invention ne quitte pas le domaine de la fiction.

J’aime l’univers féminin que dépeint Paul Laurendeau dans ses textes, publiés tant dans la revue Virages que sur Écrire Lire Penser. J’aime le côté ludique de son écriture, sa façon de considérer la fiction comme un jeu. Dans L’Assimilande, j’ai retrouvé tous les éléments qui font la personnalité littéraire de Paul Laurendeau, c’est-à-dire un homme qui voit le réel à travers le miroir déformant de la fiction et qui, pour finir, nous renvoie l’ascenseur du réel en pleine figure. À cet effet, je vous invite à lire, si ce n’est pas déjà fait, L’autobus montagnard où mademoiselle Wolf a dit non. Vous comprendrez alors pourquoi je ne peux que vous encourager à vous procurer ce roman au cours duquel, je vous le garantis, vous ne vous ennuierez pas.

Paul Laurendeau, professeur de linguistique au département d’Études françaises de l’Université York à Toronto pendant plus de vingt ans, vit aujourd’hui dans la région de Montréal où il exerce les activités d’écrivain, de traducteur et d’éditeur. L’Assimilande est son premier roman. Il a maintenant plusieurs titres à son actif.

Paul Laurendeau. L’Assimilande. ÉLP éditeur, 2011, 3,49 euros ou 4,99 $. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.