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Paul Laurendeau : Nos premières cruautés

J’ai été étonné d’apprendre que Paul Laurendeau avait écrit un roman sur l’enfance. Étonné parce que, même si je le connais depuis les années de collège, je sais assez peu de choses sur lui, car Paul s’exprime rarement sur son passé, pour ne pas dire jamais. Certes, je sais qu’il a grandi à Repentigny, une petite ville de la banlieue est de l’île de Montréal. Une ville que les résidents de Pointe-aux-Trembles connaissent bien parce qu’elle est située juste de l’autre côté du pont Le Gardeur, ce point de confluence de la rivière des Prairies et du fleuve St-Laurent qui constitue en quelque sorte la frontière naturelle entre Montréal et Lanaudière. Dans l’enfance de Paul Laurendeau, comme dans la mienne, Pointe-aux-Trembles était une petite ville industrielle dont la plupart des habitants travaillaient dans les usines de Montréal-Est alors que Repentigny, première ville à l’est en quittant l’île, correspondait davantage à l’idée qu’on pouvait se faire d’une vraie ville de banlieue, dortoir domiciliaire majoritairement peuplé par des familles exerçant des professions libérales : enseignants, ingénieurs, fonctionnaires, etc.  Autrement dit, dans les années 1960, du point de vue des Pointeliers, Repentigny étaient une ville de « riches »… Aujourd’hui, les choses ont bien changé : je suis revenu vivre à Pointe-aux-Trembles, qui ressemble de moins en moins à la petite ville de mon enfance, alors que Paul, lui, à son grand retour au Québec en 2008, a préféré s’installer dans les Basses-Laurentides, une banlieue géographiquement opposée à Repentigny. Il faut dire que, de nos jours, Repentigny ne ressemble plus vraiment à celle de Nos premières cruautés… car, si Pointe-aux-Trembles a changé pour le mieux (utilisation à des fins communautaires et publics du vieux collège et du couvent, restauration du moulin du XVIIIe siècle, aménagement du bord de l’eau), ce n’est pas le cas de Repentigny. En effet, ses élus ont construit des centres commerciaux le long de l’autoroute et a massacré le bord du fleuve en multipliant les projets immobiliers domiciliaires. Pas étonnant que l’ami Paul ait préféré installer ses pénates dans une autre banlieue, plus champêtre, plus éloignée, de manière à tourner le dos à son enfance, sans toutefois la renier.

Cela dit – et il est essentiel de le dire –, l’action de Nos premières cruautés se déroule dans la banlieue fictive d’Irénéville, et cette volonté de l’auteur, le lecteur n’a pas d’autre choix que de la respecter parce que, contrairement à mon propre roman sur l’enfance (Le bout de l’île, 2010), Paul Laurendeau ne joue pas la carte du réalisme et, si le cadre temporel du roman est bien circonscrit (les quelques années qui précèdent la séparation des Beatles au printemps 1970), il n’en est pas de même pour le cadre spatial. En effet, la quasi intégralité du roman se déroule dans le quartier du narrateur, un espace ne comprenant que de deux ou trois rues délimitées par un boisé et un parc. On ne sait rien d’autre sur cette ville de banlieue, si ce n’est qu’elle comprend de nombreux espaces verts à l’état encore sauvage, espaces qui feront la fortune des promoteurs immobiliers une décennie plus tard… Bref, personne ne peut associer Irénéville à Repentigny en lisant ce roman. On ne sait pas même qu’elle est située en bordure du grand fleuve…

Dans Nos premières cruautés, Paul Laurendeau s’attaque à la période la plus importante de la vie de tout individu en ce monde : la petite enfance. Dans son style habituel, reconnaissable entre tous, il raconte les hauts et les bas de la vie d’un garçon avant même qu’il ne s’assoit sur les bancs d’école et ce, jusqu’à la veille de l’apparition des premiers poils au menton. Le récit se déroule dans une banlieue de Montréal, mais cela n’a guère d’importance, au fond, car Nos premières cruautés n’est pas un roman ancré dans l’Histoire, bien que les références musicales qui parsèment le récit (non explicitées, toutefois) nous permettent de nous situer dans le temps. D’ailleurs, pour un peu, on se croirait dans sa Trilogie domaniale (que vous devez absolument lire, si ce n’est pas déjà fait) tellement on a l’impression parfois de côtoyer un monde étrange où les filles s’appellent Cégismonde, Ténaïde, et les garçons, Caporal, Primo, Pohl…

Je ne sais pas pour vous, mais moi j’adore les récits de l’enfance. Ils nous permettent de remettre les pendules à l’heure, de nous rappeler qu’il n’y a pas de « tendre » enfance, car il s’agit toujours d’une période de la vie partagée entre des guerres de quartier, de l’intimidation, du harcèlement (même sexuel, parfois), mais aussi – fort heureusement – de grandes amitiés où la solidarité des clans qui se font et se défont au gré des événements joue un rôle crucial dans le développement des individus en devenir. C’est cette enfance-là que décrit Paul Laurendeau dans Nos premières cruautés, un récit haut en couleur dans lequel les adultes brillent par leur absence. En effet, les enfants sont entre eux, et c’est entre eux qu’ils parviennent à trouver des solutions aux conflits parfois très violents qui les animent.

Tout peut bien changer autour de nous, les villes comme les individus, mais l’enfant en nous ne change jamais, lui, car, quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise par la suite, on ne sort jamais du pays de l’enfance. Personnellement, je tiens Nos premières cruautés comme une œuvre majeure qui vient prendre place parmi les récits de l’enfance qui ont marqué l’histoire de la littérature, des Allumettes suédoises à Sa majesté les mouches. À lire sans tarder, surtout en été, une saison propice au juste retour sur soi.

Paul Laurendeau, Mes premières cruautés, ÉLP éditeur, 2017, disponible sur toutes les plateformes, y compris sur 7Switch

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Le suicide de Nelly Arcand

arcandIl y a sept ans, Nelly Arcan est morte au cours d’une magnifique journée d’automne. Elle venait d’avoir trente-six ans. Je ne la connaissais pas comme écrivain. En effet, je n’ai jamais lu un livre d’elle. Sans doute parce que je ne suis guère attiré par les auteurs – et ils sont assez nombreux, notamment en France – qui viennent au succès par la provocation. Par ailleurs, je ne me lasse pas de m’étonner que, en cette époque de pornographie largement diffusée par le Web, la sexualité puisse encore faire l’objet de scandale. Enfin… n’ayant pas lu Nelly Arcan, alias Isabelle Fortier, je ne suis pas en mesure de me prononcer sur les qualités littéraires de son œuvre. Dans La Presse du 26 septembre 2009, une chroniqueuse culturelle a écrit que Nelly Arcan était un « vrai écrivain », chose assez rare selon elle. Nulle part elle prend la peine de préciser ce qu’elle entend par « vrai » en référant à un écrivain, mais cela importe peu car, vous savez, les journalistes…

Nelly Arcan écrivait bien, donc, ce dont je ne mets pas en doute. Putain se serait même vendu à quelque 20 000 exemplaires en France. Les deux autres romans qui ont suivi n’ont pas rencontré le même succès, semblait-il. Sans doute sont-ils aussi bons, même meilleurs, que le premier, la vente d’un livre n’étant pas nécessairement un gage de sa qualité. Mais quelle importance, tout cela, après qu’elle eût décidé de mettre fin à ses jours. Trente-six ans, c’est trop jeune pour mourir pour un créateur (et pour n’importe qui, en fait). Marcel Proust avait à peine débuté la rédaction d’À la recherche du temps perdu à cet âge-là. Même chose pour Henry Miller que venait de prendre la décision d’écrire. Non, vraiment, en littérature, un auteur n’est qu’aux balbutiements de son art à trente-six ans. Pauvre Nelly dont la mort, dès le lendemain, a été éclaboussée par celle de Pierre Falardeau. Les gens, voyez-vous, n’aiment pas entendre parler du suicide… Ils préfèrent le taire, voire le dénigrer en l’association automatiquement à la santé mentale. Non, les gens n’aiment pas la mort volontaire. Et cela est le véritable objet du scandale, beaucoup plus que la sexualité.

Pauvre Nelly qui ne voulait pas vieillir, qui voulait toujours rester belle tout en dénonçant, parait-il, le culte que notre société voue à la beauté. Certes, je ne la connaissais pas mais, dans un élan de sympathie, je ne tairai pas son suicide envers et contre tous. Et déjà je vous rassure, Nelly, car vous n’étiez pas la seule… Dans le milieu de la création littéraire, il y en a eu des centaines avant vous, au Québec, en France et partout dans le monde. On peut citer Gérard de Nerval, Henry de Montherland, Romain Gary, Raymond Roussel, Guy Debord et bien d’autres. La différence, peut-être, réside dans le fait que ces auteurs ont attendu d’être beaucoup plus vieux que vous avant de passer à l’acte. Vraiment, personne ne devrait mourir à trente-six ans.

Greg Thorez : Les terroristes

ThorezLa lecture de ce roman m’a été recommandée par Marie-Andrée Mongeau, auteure du Conte d’ascenseur publié chez ÉLP éditeur en 2015. Greg Thorez vit dans sa région du Bas-Saint-Laurent et, tout naturellement, il a fait évoluer les personnages de son roman dans cette même région, même s’il ne l’a pas explicitement mentionné. Des terroristes islamistes à Rimouski ? Pourquoi pas ?… C’est en tout cas ce que raconte ce roman que nous résumerons en quelques mots.

Un chef et ses deux acolytes prennent le contrôle d’un bus scolaire avec à son bord une vingtaine d’enfants et son chauffeur, le sympathique Louis dont la femme se meurt d’un cancer à l’hôpital de la ville. Le chef, un islamiste quasi humanisant, revendique un changement de cap dans la politique étrangère du Canada à l’endroit d’Israël et des Palestiniens. Ses deux acolytes, par contre, ont moins de conviction… et ils sont ralliés à la cause du chef par la dépendance à une drogue que ce dernier leur file sur une base régulière. Un peu tordus, ils n’ont pas la sympathie des enfants. Parmi ceux-ci, certains se détachent du lot : Momo, Alicia, Julien (ses parents, plutôt…), Stéphanie, etc. Après l’enlèvement, les choses dérapent rapidement… Il y a des menaces, des morts, de la tension, et tout ce que vous pouvez imaginer dans ce genre de situation. Je ne vous en dis pas plus : achetez le livre, et vous le saurez.

Plus que l’intrigue en soi, c’est le mode narratif qui m’a plu dans cet ouvrage. Les terroristes est un roman polyphonique, un roman où chaque personnage clé a une voix bien à lui qui s’exprime dans des chapitres courts qui s’enchaînent parfaitement les uns aux autres. Plus la lecture avance, moins on a envie que ça finisse… et l’attachement à certains personnages, notamment Louis, le conducteur du bus, et Momo (surnom de Mohamed, fils d’un immigré algérien), l’adolescent qui vivra une belle histoire d’amour avec Alicia, est réel. Certes, d’aucuns diront qu’à la fin l’histoire devient moins crédible, que l’auteur va trop loin, qu’un tel événement ne pourrait se produire dans une ville de région, etc. Mais on s’en fout, au fond : on accroche, je vous le garantis, et la légèreté de l’auteur, qui confine parfois à la drôlerie, n’empêche pas la belle leçon d’humanisme qu’il nous livre en prime. Ne serait-ce que pour cette raison, je vous conseille vivement la lecture de cet ouvrage que vous pouvez obtenir, par ailleurs, pour un prix dérisoire sur Amazon. Une leçon d’humanisme n’est jamais de trop dans ce monde déraisonnable…

Greg Thorez. Les terroristes. Éditions du Perchoir, 2016. Lu l’édition numérique disponible sur Amazon.ca : https://www.amazon.ca/terroristes-French-Greg-Thorez-ebook/dp/B01F4HBEF8

 

 

 

Sinclair Dumontais : La deuxième vie de Clara Onyx

dumontaisEn raison d’une certaine confusion des genres littéraires, La deuxième vie de Clara Onyx entre dans la catégorie de ces romans qui ne se laissent pas facilement résumer, sous peine d’atténuer l’intérêt de ceux qui s’apprêtent à les lire. C’est qu’à l’instar de L’empêcheur (Stanké 2004), Clara Onyx se situe à mi-chemin entre le roman policier et la science-fiction, tout en n’ayant rien à voir avec l’un ou l’autre de ces genres. En fait, ce roman n’a pas de genre ou, s’il en a un, cela n’a de toute façon aucune importance, car il ne sert que de toile de fond à un récit. Je vais néanmoins tâcher d’en rendre compte, en m’efforçant d’en suggérer la trame sans révéler son point culminant.

Dans ce roman, Sinclair Dumontais raconte la vie et la mort de Clara Onyx. Accompagné de Sydney Payne, un auteur-compositeur qui est également son compagnon dans la vie, cette chanteuse a fait du Gospel Next un courant musical au succès planétaire au début des années 1980, des années « qui n’avaient rien à nous offrir, rien qui puisse nous rassembler ». En 1987, juste après le célèbre concert de Brunt, un événement tragique vient mettre fin, toutefois, à la brillante carrière de Clara qui est assassinée par un fan. Après le drame, en signe de respect, Sydney décide de ne pas poursuivre ses activités musicales de manière à figer le Gospel Next dans le temps, à éviter qu’il soit dénaturé par d’éventuels émules car, à ses yeux, ce courant musical puissant, envoûtant, ne peut être incarné par personne d’autre que Clara. Avec l’aide de la bibliothécaire Geneviève Fribourg, qui partagera bientôt sa vie, il entreprend de rédiger la biographie officielle de la chanteuse afin d’assurer la pérennité de sa mémoire.

Jusque-là, tout va bien. On pourrait penser à John Lennon et à sa compagne Yoko Ono qui ont connu un sort similaire. Mais voilà qu’en 2010 une météorite frappe la terre, une catastrophe qui a pour effet de modifier radicalement le sens de sa rotation. En effet, celle-ci se met à tourner à l’envers, inversant ainsi le cours du temps. C’est ce qu’on appelle l’Inversion. À partir de ce moment, tous les espoirs sont ravivés : les vieux rajeunissent, les morts ressuscitent… mais cela n’est pas sans conséquence sur la vie et la mort qui prennent soudain un tout autre sens…

La deuxième vie de Clara Onyx relate avec précision l’exhumation de la chanteuse qui, en 1987 après I. (soit 46 ans plus tard en calculant les années précédant et suivant 2010, année de l’Inversion), revient à la vie, le temps fonctionnant à reculons. Pour raconter cette histoire abracadabrante, Sinclair Dumontais utilise la technique du reportage journalistique. Ainsi, dans chacun des huit chapitres du roman, un témoin s’exprime en toute liberté sur les événements. On a droit aux discours de Lucien Dalphond, témoin accrédité lors de l’exhumation de Clara, de René Dirieux, le médecin en charge du Centre de retour des célébrités, du psychologue affecté au bon déroulement de la renaissance de Clara, de l’infirmière qui lui prodigue des soins, de Geneviève Fribourg, la bibliothécaire et amie intime de Sydney Payne, de Vincent Oslo, l’assassin de Clara, de Robert Stenton, un compositeur ami de Sydney qui veut relancer la carrière de la chanteuse et, enfin, d’un journaliste qui témoigne du retour sur scène de Clara juste avant l’événement ultime… que je ne vous raconterai pas.

Avec L’empêcheur, Sinclair Dumontais souhaitait en découdre avec Dieu. Avec La deuxième vie de Clara Onyx, il s’attaque au temps et, en ce sens, va beaucoup plus loin dans sa quête d’un absolu dont l’existence s’avère fort improbable… Loin du roman métaphysique, du roman à clé, du roman grave et lourd qui pourrait caractériser un tel récit, Clara Onyx est un roman léger – dans le sens mozartien du terme – qui se lit comme un charme, notamment en raison de l’aspect ludique que Sinclair Dumontais lui confère. Personnellement, j’ai lu avec beaucoup de plaisir ce roman qui échappe à la notion même de genre littéraire, ce roman qui, tant par sa forme que par sa structure, devrait être considéré comme le roman québécois le plus original de l’année. En conséquence, je ne saurais trop vous le recommander.

Né dans l’est de Montréal en 1958, Sinclair Dumontais étudie la philosophie et la littérature avant de devenir rédacteur-concepteur pour diverses firmes de communications-marketing. En 1999, il fonde Dialogus, un site web culturel fort populaire dans les milieux de l’éducation. Il vit aujourd’hui à La Rochelle (France). Outre La Deuxième vie de Clara Onyx (2008), il a deux autres romans à son actif: L’empêcheur (Stanké 2004), Le Parachute de Socrate (Hurtubise HMH 2004), et, plus récemment, Condamné à mots publié chez ÉLP éditeur en 2012. Sinclair Dumontais est aussi l’auteur de Onze nouvelles, la onzième étant une nouvelle érotique pour que l’éditeur fasse ses frais, publié également chez ÉLP éditeur (2010).

Sinclair Dumontais, La deuxième vie de Clara Onyx. Québec, Septentrion, 2008

Qu’est-ce que la culture ? (Le bout de l’île 2 – extrait)

college_roussinEn classe, monsieur Tardif avait l’habitude d’interpeller les élèves en cours de leçon, ce qui nous occasionnait un certain stress car nul ne connaissait le moment où il allait pointer du doigt vers l’un d’entre nous.

« À quoi ça sert, l’histoire ? », nous demanda-t-il dès le premier cours.

Hubert Brunelle, le fils d’un élu local, était toujours le premier à répondre : « L’intérêt de l’histoire, monsieur, est principalement d’ordre culturel.

– Ah oui ? Culturel, dis donc… mais ça ne me dit pas à quoi ça sert, Brunelle.

– Mais ça sert à avoir de la culture, monsieur », renchérit ce dernier d’un air entendu.

« Mais alors, la culture, ça sert à quoi ? »

Cette fois-ci, personne n’osa répondre, le concept de culture étant loin d’être évident pour nous.

Après quelques secondes de silence, sur un ton péremptoire qui seyait bien à son air sérieux, monsieur Tardif déclara : « D’abord, l’histoire permet de savoir d’où on vient et, par le fait même, où on va, ce qui peut s’avérer pratique, parfois… » Puis, il fit une pause avant de lancer, en élevant progressivement la voix comme dans un crescendo : « L’histoire, ça sert aussi à avoir l’air… MOINS NIAISEUX ! Par exemple, dans une réunion de famille ou dans une émission de télévision, quand vous entendrez parler d’Athènes, de Sparte, de Rome et cætera, vous comprendrez de quoi on parle, et peut-être même que vous pourrez ajouter votre grain de sel, ok ? »

Claveau, un cancre qui se tenait toujours aussi loin que possible au  fond de la classe, protesta : « Mais monsieur, on ne parle jamais de ça à la maison, nous autres!

– On s’en doute », lança Brunelle en éclatant de rire, comme la plupart des élèves de la classe, d’ailleurs.

« Brunelle… », intervint monsieur Tardif d’une voix douce mais ferme. « Pas de ça, ok ?

– Oui, monsieur », acquiesça Brunelle d’un air penaud.

Je n’avais pas ri pas avec les autres ce jour-là. Non pas que j’éprouvais une quelconque empathie pour Claveau, le fils d’un gros entrepreneur en construction du quartier qui ne jurait que par l’argent – et dont l’argent, d’ailleurs, était sans doute à l’origine de son entrée au collège – et qui se foutait pas mal de l’image qu’il projetait chez les autres car il était déjà convaincu, même s’il n’avait pas plus de treize ans, qu’il suivrait les traces de son père. Non, si je n’avais pas ri, c’était surtout parce que, chez nous non plus, on ne parlait jamais de ces choses-là à la maison et que, dans la grande naïveté qui me caractérisait, j’avais l’impression que la plupart des garçons de ma classe, quand ils rentraient le soir dans leur foyer, parlaient de la Guerre du Péloponnèse à table avec leurs parents.

Après avoir jeté un regard circulaire sur l’assemblée de pubères que nous formions devant lui, comme pour s’assurer que chacun avait repris son sérieux, monsieur Tardif poursuivit : « Je me doute bien, Claveau, que vous ne parlez pas de ça à la maison. Comme la plupart d’entre nous, vous parlez du temps qu’il fait, du match de hockey du Canadien, du dernier épisode de Rue des Pignons et cætera. Mais quand vous regarderez les Jeux olympiques à la télévision, peut-être que l’un d’entre vous se posera des questions telles que : Pourquoi dit-on que ces jeux sont olympiques ? D’où viennent ces jeux ? Pourquoi perpétue-t-on la tradition de la flamme olympique ? Pourquoi le parcours de cette flamme débute-t-il en Grèce ?  Alors, à ce moment là… »

Il fit une pause, jetant encore un regard autour de lui et déclama : « Alors, dis-je, à ce moment-là, VOUS SAUREZ… et vous pourrez expliquer tranquillement à votre oncle que les Jeux olympiques représentent une tradition vieille de deux mille cinq cents ans née en Grèce, plus précisément en 776 avant Jésus-Christ à Olympie, et que la participation à ces jeux était uniquement réservée aux sujets hellènes libres, c’est-à-dire aux citoyens grecs, et que, par conséquent, les esclaves et les métèques en étaient exclus. Et VOUS SAUREZ aussi que plusieurs disciplines olympiques actuelles, comme la course à pied, le lancer du disque, le saut en longueur, entre autres, descendent en droite ligne de l’époque lointaine de la Grèce ancienne. Certes, de savoir tout ça ne vous vaudra peut-être pas un surplus d’argent de poche mais, au moins, vous aurez l’air moins NIAISEUX et vos parents risquent d’être un peu plus fiers de vous. »

Plusieurs d’entre nous firent des signes de tête approbatifs. Pour ma part, les yeux grand ouverts, je restai béat d’admiration devant ce petit homme au savoir immense qui savait nous transmettre en des termes simples l’intérêt que pouvait revêtir, à nos yeux, l’étude de l’histoire des civilisations occidentales.

Et c’est ainsi que je sus, dès l’âge de douze ans, que je voulais étudier l’histoire, rien d’autre.

Marie-Andrée Mongeau : Conte d’ascenseur

cover_mongeauOriginaire de la banlieue est de Montréal, Renée Côté aurait pu continuer à vivre auprès de ses parents et amis mais, à l’heure des choix, elle décide de poursuivre ses études en région, plus précisément à Rimouski, capitale administrative du Bas-Saint-Laurent. Elle a gardé de bons souvenirs de ses années d’études. Voilà pourquoi, quinze ans plus tard, elle quitte son poste dans un collège du centre-ville de Montréal pour retourner à Rimouski où elle enseigne les mathématiques. Et c’est là que ce roman atypique débute, comme un retour aux sources, un retour à l’adolescence, à des années heureuses et malheureuses, comme toutes les années.

Si j’ai qualifié ce roman d’atypique, c’est qu’il semble n’appartenir à aucun genre connu. Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’un récit intimiste car, au fond, on ne connaît que peu de choses sur les états d’âme de Renée. En effet, on la sait célibataire, mais sans plus. Et quand elle se fait poser un lapin par un ami, elle réagit comme une adolescente qui tourne ça à la blague, et non comme une femme blessée par ce comportement à la limite de l’irrespect.  Ce Conte d’ascenseur pourrait aussi être associé à une chronique réaliste sur la vie quotidienne d’une professeure de mathématiques dans un collège en région, mais ce n’est pas vraiment ça non plus, notamment en raison de ces interstices au cours desquels tout un chacun prend un ascenseur, un étrange ascenseur… Et c’est là que le roman bascule carrément dans le conte fantastique, bien que…. Décidément, on ne sait plus trop où nous en sommes avec ce Conte d’ascenseur.

Dans les faits, plus qu’à un roman, le « conte » de Marie-Andrée Mongeau s’apparente davantage à un ensemble de nouvelles regroupées autour d’une unité de lieu et de temps. Nouvelles réalistes, certes, mais entrecoupées de contes fantastiques. Et l’ensemble offre plusieurs niveaux de lecture, ce que lui confère d’ailleurs tout son intérêt : 1) le roman d’une prof de maths dans un collège, une enseignante qui, manifestement, s’intéresse à ses étudiants qu’elle considère à l’occasion comme ses protégés ; 2) le récit du coming-back, du retour vers le lieu de l’adolescence, du lieu où l’héroïne retrouve aussi d’anciens étudiants aujourd’hui devenus ses collègues ; 3) un conte fantastique qui se déroule dans un huis-clos − cet étrange ascenseur − et qui traumatise chacune des personnes qui ont la mauvaise idée d’y pénétrer…

Œuvre atypique, auteure atypique… Marie-Andrée Mongeau a exercé le rare métier – pour une femme, à tout le moins – de mécanicienne de marine pendant plus de vingt ans. Elle vit aujourd’hui à une centaine de kilomètres de Rimouski, dans des « terres » sises à cheval entre le Bas du fleuve et la Gaspésie. Conte d’ascenseur  est son premier roman.

Marie-Andrée Mongeau, Conte d’ascenseur. ÉLP éditeur, 2015, 3,49 euros ou 4,99 $ : lien vers la page Web de l’ouvrage sur le site ÉLP éditeur.

Paul Laurendeau : Le thaumaturge et le comédien (Le cycle Domanial 1)

cover_laurendeau_domanial1Le thaumaturge et le comédien constitue le premier volet du Cycle domanial de Paul Laurendeau dont les trois volumes viennent d’être publiés chez ÉLP éditeur. En 2008, les Écrits francs (Montréal) avait publié le version papier du Thaumaturge. Quand cette petite maison d’édition a cessé ces activités en 2011, l’auteur en a repris les droits et nous a soumis l’ouvrage que l’équipe d’ÉLP, enthousiasmé par la lecture de l’œuvre, a publié d’un seul coup en mars 2013. En octobre 2008, j’avais publié un compte rendu de cet ouvrage. C’est celui-ci que je reprends, en lui apportant les modifications nécessaires, dans les lignes qui suivent.

Ce cycle prend le qualificatif de domanial, du nom du Domaine, pays tout droit sorti de l’imagination débordante de Paul Laurendeau, auquel s’ajoutent des contrées comme le Centre, la Périphérie, et mêmes quelques Pogroms. Cette entrée en matière vous indique déjà que lire Paul Laurendeau, c’est pénétrer un monde insolite dans lequel vous vous sentirez vite familier, toutefois, à la condition expresse que vous acceptiez de vous dépouiller de ces valeurs vieillies, éculées – comme la jalousie, l’autoculpabilité, l’hétérosexualité dominante, etc. – qui ont toujours cours aujourd’hui. Lire Paul Laurendeau, cela suppose aussi que vous soyez prêts à modifier de fond en comble vos habitudes langagières pour renouer avec cette langue française d’Ancien Régime où des mots comme albâtre, féale, rotacteur, puîné, coryphée et combien d’autres sont monnaie courante.

Le roman est subdivisé en deux parties distinctes. Dans la première, Rosèle Paléologue, première dame de compagnie de Dulciane, une Centriote qui, pour des raisons d’alliance entre royaumes, est devenue bien malgré elle l’épouse de Ludovor, roi du Domaine, raconte la chute du royaume Domanial à son arrière-petite-fille. On apprend alors que Cyprien, le fils du couple régnant, se meurt et que, pour le sauver, Ludovor fait appel à un thaumaturge du nom de Cégismond Novice, une espèce de Raspoutine en plus grossier qui parvient néanmoins à guérir le dauphin. Le tout pourrait s’arrêter là si ce n’est l’étrange relation qui va se déployer entre le thaumartuge et la rainette Dulciane, d’une part, et entre cette dernière et Rosèle, d’autre part. La première relation est basée sur la violence car, à chaque visite du thaumaturge à la Rainette, celle-ci en ressort passablement abîmée par les agressions – sexuelles et autres – consenties par nulle autre qu’elle-même, sans qu’on n’en comprenne les raisons qui justifient cet étrange comportement. Quant à la seconde relation, elle repose sur l’amour dévoué, voire inconditionnel, que Rosèle voue à Dulciane, sans qu’il ne soit question de relations charnelles entre elles, le saphisme étant puni de mort en cette période archaïque de l’histoire du Domaine. Cette triple relation se déploie sur fond d’une révolution populaire à laquelle, d’ailleurs, la Rainette et sa dame de compagnie ne sont pas étrangères, et qui, à la fin de cette première partie, triomphera pour faire de l’ancien royaume la République Domaniale.

Dans la seconde partie, Rosèle, l’arrière-petite-fille de Rosèle Paléogue, assume la narration du récit. Nous vivons depuis longtemps en république et les mœurs ont changé. Ainsi, elle partage sa vie avec Sylvane, son épouse, en toute légalité. Cinéaste, Rosèle entreprend de faire un film racontant l’histoire du thaumaturge, de son assassinat par Colas Irénée Polycarpe, plus ou moins le pantin de la rainette Dulciane, et de la chute du Royaume Domanial. Son film sera basé sur les témoignages de son arrière-grand-mère dont elle avait, encore enfant, enregistré la confession sur vidéo. Pour jouer le rôle du thaumaturge, elle fait appel à Jeannot Mésange, un comédien pour lequel elle éprouve des sentiments contradictoires… Cette seconde partie, située dans une époque fort éloignée de la première, permet d’éclaircir le comportement de Dulciane, de son amie Rosèle, du thaumaturge et, dans un effort remarquable d’imagination, de bien marquer la distance entre deux échelles de valeurs, l’ancienne et la nouvelle, sans qu’on parvienne à bien saisir si la première est supérieure à la seconde, et vice versa. Elle représente en quelque sorte une relecture de l’histoire, laquelle fera d’ailleurs scandale dans le milieu de l’histoire noyautée par la firme chargée de la diffusion des traditions historiques. Mais il n’y a pas que l’Histoire dans cette seconde partie : il y a aussi – et surtout – l’amour entre Rosèle et Sylvane, un amour qui, après avoir connu une épreuve, se renforcera…

Quand j’ai eu terminé la lecture du Thaumaturge et le comédien, un seul mot aurait pu traduire ce que j’ai ressenti: étonnement. En effet, j’ai été étonné qu’un roman aussi remarquablement bien construit n’ait pas trouvé d’éditeur au Québec et en France au milieu des années 2000. Étonné qu’un récit aussi bien ficelé n’ait pas suscité davantage d’intérêt. Étonné que la densité de ce roman, certes insolite, mais touchant à plus d’un égard, n’ait pas ému celui qui a la responsabilité de prendre la décision d’éditer, ou de ne pas éditer, ce qu’il reçoit et pour lequel il reçoit généralement des subsides de l’État. Étonné, enfin, car Le thaumaturge et le comédien, surtout en sa première partie, peut être qualifié sans problème de bon roman, si ce n’est de grande littérature, tellement le récit est fluide, enlevé et, bien entendu, d’un style superbement original. Bien entendu, je suis heureux qu’on ait pu le publier dans l’intégralité de ses trois volumes chez ÉLP éditeur.

Paul Laurendeau est un ami, ce qui peut miner la portée critique de ce billet. Alors, la seule chose que je puisse ajouter pour vous convaincre de vous procurer Le thaumaturge et le comédien, c’est que je vous défie de lire ce roman sans en vous en étonner. Et l’étonnement, c’est la plus belle chose qui puisse encore vous arriver car, comme le dit Aristote, « le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont ce qu’elles sont ». Avec Paul Laurendeau, nulle chose n’est ce qu’elle semble être…

Paul Laurendeau est né en 1958 dans la banlieue est de Montréal. Longtemps professeur de linguistique et lettres françaises à la York University de Toronto (Canada), il s’établit dans les Laurentides (Québec) où il vit avec sa famille. Il compte déjà plusieurs romans et recueils de nouvelles et de poèmes à son actif.

Paul Laurendeau. Le thaumaturge et le comédien (Le Cycle domanial 1). ÉLP éditeur, 2013, 4,99 euros. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel. Pour en lire un extrait, cliquez sur ce lien.