Archives du mot-clé Romans S.-F. & Fantastique

Ray Bradbury : Fahrenheit 451

Il y a des années que j’entends parler de ce livre. Je crois même avoir déjà vu le film que François Truffaut en a fait dans les années 1960, probablement un dimanche après-midi dans un quelconque cinéma de répertoire de Montréal… Peu importe, c’était il y a longtemps, le film de Truffaut ayant été tourné en 1966 – son unique film en langue anglaise, d’ailleurs.

Je lis généralement assez peu les ouvrages dont on parle trop. Sans doute en raison d’un esprit de contradiction propre à la jeunesse. Étant maintenant à l’âge de la vieillesse, je peux maintenant tout me permettre, y compris la lecture d’ouvrages « passés date », comme dit une jeune personne de mon entourage. J’ai donc entrepris de lire (enfin) cet ouvrage célèbre.

Comme vous le savez, Fahrenheit 451 est un roman de science-fiction, même si nous nous situons à des kilomètres de Stars War. En effet, dans ce roman, il n’y a aucune bataille rangée impliquant des personnages interplanétaires, des armes au laser et des robots intelligents. Aucun de ces artifices dans Ray Bradbury, si ce n’est ce gant métallique qui permet d’ouvrir les portes des maisons… et le Limier, cet espèce de chien mécanique destiné à retrouver les rebelles et, le cas échéant, les tuer. On est loin des gadgets, des clichés de cet ordre, dans cet ouvrage. On en est loin, donc, et c’est peut-être pour cela que nous sentons ce monde de Fahrenheit 451 très près de nous, trop près, sans doute… car, franchement, ça fout les jetons de penser que nous deviendrons peut-être comme ça, demain…

Le personnage central du roman est Guy Montag, un pompier qui, après avoir croisé sa jeune voisine à deux ou trois reprises, s’est éveillé à la conscience, pourrait-ton dire un peu pompeusement. Et quand on commence à penser, on commence à se poser des questions, ce qui ne joue jamais un rôle stabilisant dans une société où tout est couru d’avance. Montag se demande pourquoi sa mission consiste à allumer des feux, et non à les éteindre. Il s’agit de brûler des livres, objets par lesquels la conscience s’enrichit, notamment parce que les livres permettent de trouver des réponses aux questions qu’il peut s’avérer légitime de poser, parfois… Tout allait bien, somme doute, pour Montag, jusqu’au jour où il décide de garder un livre par-devers lui. Sa femme, Milfred, est terrifiée. Obnubilée par les divertissements qui occupent toutes ses journées, elle a soudain peur que son monde vacille. Dans le futur de Ray Bradbury, il y a peu d’amour entre les hommes et les femmes, maintenus ensemble par des conventions sociales, et non par l’idée de fonder une famille ou par un quelconque sentiment amoureux. D’ailleurs, les enfants n’ont pas bonne presse non plus… On les place rapidement dans des établissements qui rappellent beaucoup plus le dressage des chiens que l’éducation des jeunes. Et quand ils ne vont pas bêtement se tuer sur les routes, on peut s’estimer heureux. Heureusement, dans ce monde glauque et hyper contrôlé, il y a le vieux Faber, une sorte de résistant qui offre à Montag un échappatoire. Comme quoi, l’espoir est permis, même dans les romans les plus sombres… mais je ne vous vendrai pas la conclusion de l’ouvrage : lisez-le !

Vaut-il encore la peine de lire ce roman aujourd’hui, soit plus de soixante ans après sa parution au milieu du XXe siècle ? Oui, bien entendu. D’abord parce que Fahrenheit 451 ne peut se laisser enfermer dans un « genre », en l’occurrence la S.-F., même si cela en est, bien entendu… Le style quasi poétique de Bradbury, ses phrases bien enchaînées, ses procédés elliptiques pour décrire les phénomènes, bref nous sommes en présence d’un ouvrage bien écrit, un ouvrage qu’on prendra plaisir à lire, qu’on soit un adepte de la littérature d’anticipation ou non.

Voici trois citations qui, comme je l’écrivais plus haut, peuvent s’avérer terrifiantes tellement on commence à se reconnaître dans la société technologique d’aujourd’hui.

La première : « Il y a plus d’une façon de brûler un livre, l’une d’elles, peut-être la plus radicale, étant de rendre les gens incapables de lire par atrophie de tout intérêt pour la chose littéraire, paresse mentale ou simple désinformation. »

La deuxième : « Les classiques ramenés à des émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte rendu de deux minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. »

Et voici la troisième : « Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de “faits”, qu’ils se sentent gavés, mais absolument “brillants” côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. »

Voici ce qu’écrivait Brad Bradbury en 1953… Il n’avait pas anticipé le livre numérique, toutefois. Mais, bon… il a pensé l’essentiel !

Ray Bradbury. Fahrenheit 451. Denoël, c1953, 1955.

Publicités

G.-J. Arnaud : La Compagnie de glaces

Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais été un adepte des romans de science-fiction. Plus jeune, j’ai lu quatre ou cinq titres parmi lesquels figurent 1984 de George Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Un bonheur insoutenable d’Ira Levin. Mais voilà que, le 31 octobre dernier [2011], on annonçait que la Terre venait de franchir le cap des sept milliards d’individus et que, le même soir, dans un entretien accordé à Céline Galipeau, au Téléjournal de Radio-Canada, l’astrophysicien Hubert Reeves prédit, de sa petite voix fluette, que l’espèce humaine ne survivra pas au prochain siècle. Vous, je ne sais pas, mais moi cela m’a ébranlé… Le soir même, je suis allé marcher dans mon quartier, réfléchissant à ce qui venait d’être dit : ça ira pour moi, ça sera plus difficile pour mon fils mais, pour mon petit-fils ou ma petite-fille, ça deviendra carrément impossible. Je n’ose moi-même imaginer ce qui se passera… mais d’autres l’ont fait et ce, depuis longtemps. Et c’est ce qui explique ce nouvel intérêt pour la S.-F.

G.-J. Arnaud fait partie de ces auteurs qui se sont amusés à imaginer le monde après un cataclysme majeur. Le résultat en est La Compagnie des glaces, une épopée post-apocalyptique dans laquelle le monde est entré dans une nouvelle ère glaciaire suite à l’explosion de la lune dont la poussière empêche les rayons du soleil de pénétrer. D’où cette glace qui recouvre la surface de la Terre. Après le cataclysme, seules les sociétés de chemin de fer peuvent fonctionner. Elles prennent alors le contrôle des villes qui sont érigées sur des rails et qui, par le fait même, sont mobiles. La Compagnie n’est pas seule, toutefois… et se retrouve perpétuellement en guerre contre d’autres sociétés qui fonctionnent sous le même modèle. Le héros de ce premier tome est Lien Rag, un glaciologue qui s’intéresse de trop près aux Hommes-Roux, des hommes à fourrure rousse qui peuvent supporter le grand froid. Depuis l’ère glaciaire, on connaît peu ces hommes qu’on assimile à des animaux. D’ailleurs, en ces temps de totalitarisme politique, l’ethnologie devient une science suspecte, voire carrément proscrite. Mais Lien déjouera les plans du pouvoir et, à la fin du volume, fera une découverte étonnante…

Georges-Jean Arnaud est un auteur français né en 1928. Il a pratiqué tous les genres en recourant à des dizaines de pseudonymes. Fort de ses 98 épisodes, La Compagnie des glaces serait, selon Wikipédia, la plus longue série de romans de science-fiction jamais écrit par un auteur seul… Je ne sais pas s’il s’agit d’un grand roman ou non, et j’ignore encore si je me taperai les 97 volumes restants, mais j’ai aimé celui-là que j’ai dévoré en quelques jours dans les transports publics. Seule ombre au tableau : le livre, dans le futur de G.-J. Arnaud, est véhiculé sur support papier… mais, au début des années 1980, peut-être n’était-on pas prêt à envisager la lecture numérique comme un acte quotidien.

G.-J. Arnaud, La Compagnie des glaces. Fleuve noir, c1980.

Les deux premiers tomes sont maintenant disponibles en format numérique à la boutique Kindle d’Amazon Canada.

2011, rév. 2017

Robin Hobb : L’Assassin royal

HobbJ’ai passé les derniers mois à lire L’assassin royal de Robin Hobb, un écrivain américain qui excelle dans le genre fantastique auquel elle apporte ses lettres de noblesse. Et maintenant je me sens en deuil de cette histoire fantastique qui m’a tenu sur le qui-vive pendant si longtemps… Que vais-je lire, maintenant? Comme une personne endeuillée, je devrai laisser passer un peu de temps… avant d’entreprendre une autre lecture de cette envergure.

Pourtant, je n’ai jamais apprécié le fantastique comme genre littéraire, du moins tant et aussi longtemps que je l’associais dans mon esprit à Tolkien, le célèbre auteur duSeigneur des anneaux. Personnellement, même si j’ai du mal à l’avouer (sans doute par crainte des briques qu’on pourrait me lancer à la tête), j’ai toujours trouvé ce cycle d’un ennui mortel. Remarquez, je n’ai pas lu l’œuvre dans son intégralité, mais j’ai vu tous les films au cinéma pour faire plaisir à mon fils. Ces guerres incessantes entre clans, sans qu’on n’en comprenne vraiment la cause, m’ont toujours rebutées. Certes, la beauté des images est sublime… mais cela ne suffit pas à conférer de la qualité à une œuvre : il faut davantage.

Avec L’assassin royal, je suis tombé sur un autre genre de romans, même s’il se rattache au fantastique comme l’œuvre de Tolkien. Et le simple fait que je n’ai rien lu d’autre depuis six mois s’avère déjà un bon indicateur de l’intérêt que je porte à l’œuvre de Robin Hobb. Quelle écriture, sobre et contenue ! Quelle imagination, toujours maîtrisée ! Quelle cohérence dans la structure de cette œuvre immense !

Il faut parfois réfléchir à ce qui nous accroche dans un roman. Qu’est-ce qui fait qu’on ne peut plus lâcher une histoire dans laquelle on est plongée? Il y a la qualité de l’intrigue, bien entendu. Ses rebondissements là où on n’y attend guère. Des personnages typés aussi, distincts les uns des autres. Enfin, il y le héros, et c’est souvent lui qui fait toute la différence, à mon avis. Je crois qu’avec Fitz Chevalerie Loinvoyant, Robin Hobb a porté un grand coup…

Le héros de ce cycle romanesque puise dans un fond légendaire pluri-séculaire qui n’en finit pas de nous hanter. Peu importe le statut du lecteur, l’identification au héros doit se faire, sinon l’intérêt tombe. Comment doit-on procéder, alors, pour qu’un grand nombre de lecteurs, distincts les uns des autres, différents par leur culture, leur langue, leur religion, puissent s’identifier au même personnage ? C’est là que réside la clé universelle du héros mythique aux sources de la culture occidentale.

Qui est-il, ce héros, cet « assassin royal »? Fils illégitime du roi servant Chevalerie, il est recueilli au château alors qu’il a à peine l’âge cinq ans. On ne sait pas trop quoi en faire… mais Vérité, le frère de Chevalerie, le confie à Burrick, le responsable des écuries. Burrick, donc, le vieil homme autrefois au service de Chevalerie, a pour mission d’élever celui qu’on appellera Fitz, fils bâtard de Chevalerie, lui-même fils du roi Subtil Loinvoyant.

Burrick sera dur envers Fitz, mais il le sera à la manière du père, non du patron. Rapidement, il détecte le Vif en lui, cette magie jugée honteuse qui permet à certains individus de se lier à une bête, comme un homme se lie à une femme pour de longues années. En plus du Vif, que Burrick s’évertuera à étouffer dans l’œuf chez son pupille, Fitz démontre des dispositions pour l’Art, la magie des Loinvoyant.

La magie, le Vif comme l’Art, on pourrait ne pas y croire, au fond… mais elle nous gagne peu à peu dans le récit et, dès le tome quatre, on y adhère totalement. Mais la magie ne suffit pas à rendre ce roman enlevant. Il y aussi ce vieux fonds biblique qui sert de liant, pour employer le langage des maçons, comme l’argile, la chaux ou le plâtre. Aussi le fou du roi Subtil, qui deviendra au fil des pages le meilleur ami de Fitz, se désigne lui-même sous le nom de Prophète blanc. Le Fou fera de Fitz le Catalyseur, appelé aussi le Changeur. Et tout le fond du récit reposera sur un projet dans lequel s’entremêleront hommes, dragons et bêtes.

Est-ce suffisant pour faire de cette œuvre une référence dans le roman fantastique? Non… il faut une histoire d’amour aussi, une belle histoire qui ne trouvera sa conclusion, comme dans les films américains, qu’à la toute fin du récit. L’heureuse élue est Molly, une femme que Fitz a connu au tout début de son adolescence et qu’il aimera toujours, confirmant une fois de plus que, quoiqu’on dise, on ne m’aime qu’une seule fois et, surtout, qu’une seule femme au cours de son existence.

Si vous avez envie de fuir un peu ce monde terne, stupide et guerrier, alors procurez-vous vite L’Assassin royal de Robin Hobb. Ses treize volumes vous occuperont pendant quelques mois…

Robin Hobb, L’Assassin royal / traduit de l’anglais par Arnaud Mousnier-Lompré. J’ai lu, c2001 – disponible en numérique sur plusieurs plateformes dont la Kindle d’Amazon.

Terry Pratchett: La Huitième couleur

pratchettJe n’avais jamais lu un roman associé au genre fantasy avant aujourd’hui. Je ne sais pas trop pourquoi, mais ces mondes fantastiques issus directement du cerveau plus ou moins dérangé d’un auteur ne m’ont jamais attiré. Aussi n’ai-je pas lu Le seigneur des anneaux de Tolkien, la référence en la matière. Comment beaucoup de mes contemporains, je me suis simplement contenté de voir l’adaptation cinématographique de cette œuvre… parce qu’il fallait bien accompagner mon fils, devoir de père oblige ! Mais même au cinéma, cela ne m’a guère enchanté, de sorte que je m’endormais généralement dans le premier quart du film tellement je trouvais ça d’un ennui mortel. (À ce propos, le mage Rincevent, le héros du Disque-monde, dit qu’entre la passion et l’ennui, il préfère volontiers l’ennui… et je dois reconnaître, un peu lâchement, que je suis parfois de son avis.) Bref, à tort ou à raison, je n’ai jamais eu envie de lire cette série de romans qu’on ne cesse d’encenser depuis des lustres…. Cependant, un peu par hasard pendant les fêtes de fin d’année, je suis tombé sur le premier tome des Annales du Disque-monde de l’auteur britannique Terry Pratchett. Ma liseuse une fois chargée, j’ai débuté la lecture de cet ouvrage… en me surprenant d’éprouver du plaisir ! Le genre venait de gagner un adepte de plus…

D’emblée je dois préciser une chose : le monde de Pratchett n’a pas grand-chose à voir avec celui de Tolkien. Chez Pratchett, le monde est un immense disque qui repose sur les dos de quatre éléphants géants qui le transportent en se dirigeant, en une marche lente, vers l’infini. Nulle quête de l’anneau… mais une déroute incroyable qui entraîne Rincevent, un mage plutôt raté (il n’a jamais terminé son cours de magie à l’Université de l’Invisible) sur les chemins de ce monde incertain, voire périlleux. Accompagné de Deuxfleurs, un touriste naïf au bagage ambulant, Rincevent essaie de trouver un endroit tranquille pour installer ses pénates, fuyant l’incendie d’Ankh-Morpork… dans lequel il a une part de responsabilité. Bien entendu, sa route est parsemé d’embûches : des dieux et déesses, des trolls, des assassins et voleurs, des elfes, etc. Mais je renonce à vous raconter… tellement cette histoire est farfelue.

Le monde de Pratchett est à l’opposé de celui de Tolkien : il est tordu, baroque, hilarant… et je l’ai aimé autant que j’ai détesté celui de Tolkien. Pour conclure, si vous êtes un fan du Seigneur des anneaux, il est probable que vous ne le serez pas des Annales du Disque-monde.

La Huitième couleur constitue le premier volume de cette série qui en compte trente-neuf… Rédigé en 1983, il a fallu dix ans pour le rendre accessible aux lecteurs francophones. En effet, les éditions L’Atalante, qui diffuse maintenant toute la série en version ePub sans DRM (et à un prix fort raisonnable en plus) a entrepris de la publier en 1993.

Terry Pratchett, Les annales du disque-monde. 1. La huitième couleur. L’Atalande, c1983, 1996. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.

H. G. Wells : Au temps de la comète

wells_cometeJ’ai lu la Guerre des mondes alors que je n’avais pas encore du poil au menton. Ensuite, plus tard dans ma jeunesse, j’ai vu les adaptations cinématographiques de L’homme invisible et de La machine à remonter le temps. Toujours j’ai été fasciné par ces films qui doivent davantage à l’imagination délirante de l’auteur qu’à la justesse de la prospective scientifique du savant. Aussi, quand l’envie m’a pris de lire un nouveau Wells, je m’attendais à passer un moment de détente avec une bonne histoire associée au genre S-F. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Certes, le moment fut agréable, mais aussi fort déroutant car Wells, contrairement à Conan Doyle, pour ne nommer que celui-là, dresse un tableau percutant de la société occidentale au tournant du XXème siècle. En effet, le monde traverse une période fort sombre : en pleine crise de surproduction industrielle, il vit les deniers soubresauts du capitalisme sauvage pendant que se profile à l’horizon l’immense guerre à venir dont celle des Boers, avec ses milliers de victimes, constitue le prélude macabre.

Dans la première partie, intitulée La comète, Wells décrit la descente aux enfers de Williams Leadford, un adolescent exalté qui n’accepte pas le monde tel qu’il est, c’est-à-dire un monde d’une criante injustice pour les hommes et les femmes des classes laborieuses. Élevé par sa mère « dans une foi bizarre, archaïque et étroite, acceptant certaines formules religieuses, certaines règles de conduite, certaines conceptions de l’ordre social et politique, absolument sans rapport avec les réalités et les besoins de la vie quotidienne contemporaine », il professe des idées socialistes. Malgré les avis répétés de son ami Parload qui prédit une crise de surproduction susceptible d’appauvrir encore davantage les habitants de la région, il quitte son emploi en claquant la porte et se retrouve pratiquement à la rue. Dans ses nuits de veille, il constate l’avancée de la comète qui concurrence la lune par sa luminosité croissante. Parload prédit aussi qu’elle frappera bientôt la terre, mais il n’en a cure : ses préoccupations sont ailleurs, notamment vers Nettie, une jeune fille qu’il connaît depuis l’enfance et dont il est amoureux. Quand celle-ci quitte sa famille pour suivre Verrall, le fils d’un industriel local, il voit rouge, s’achète un revolver et se met à leur poursuite…

En cette première partie, fort enlevante, nous suivons les tribulations quasi tragiques du jeune Leadford jusqu’au moment où, alors qu’il s’apprête à commettre l’irréparable, survient le grand Changement au cours duquel un brouillard vert enrobe la terre de son aura. Alors le monde bascule dans une ère positive, une ère où les hommes sont « délivrés de leurs passions moins nobles, de la concupiscence vulgaire et animale, des pauvres éventualités, des imaginations grossières ». Pendant une centaine de pages, Wells décrit les effets du grand Changement sur la société occidentale. Des pages trop nombreuses, sans doute, pendant lesquelles le récit tombe à plat, atténuant forcément l’intérêt du lecteur contemporain.

En dépit de la seconde partie du récit pendant laquelle Wells livre un discours un peu mièvre, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire Au temps de la comète qui constitue un réquisitoire exceptionnel contre le capitalisme, la propriété privée et la guerre, les trois sources de l’appauvrissement des masses populaires à la fin du XIXème siècle. À mes yeux, il ne fait aucun doute que, pour Wells, le grand Changement provoqué par l’écrasement de la comète sur la terre représente l’avènement de la Raison, celle héritée des Lumières qui offre une portée universelle au sentiment religieux, abolissant du même coup la propriété individuelle, les conflits entre les nations et l’exploitation de l’homme par l’homme. Bref, avec la comète, un sentiment de paix souffle sur le monde tout en préservant le sentiment amoureux, car « de la passion d’aimer le Changement ne nous avais pas affranchis ».

Wells, H.G. Au temps de la comète. Feedbooks, c1905

Arthur Conan Doyle : La ceinture empoisonnée

Arthur Conan Doyle est universellement connu pour ses romans policiers qui mettent en scène le perdoylesonnage de Sherlock Holmes. Mais que sait-on de ses autres romans, notamment de ses romans historiques, de loin ses préférés, et, surtout, de ses romans fantastiques? Moi, en tout cas, je n’en savais pas grand-chose jusqu’à ce que je découvre les récits, mi-S.-F., mi-fantastique, qui ont pour héros le professeur Challenger. Parmi ces romans, j’ai été particulièrement impressionné par La ceinture empoisonnée, œuvre libre de droit publiée en 1913.

Tout part d’une lettre ouverte que le professeur Challenger fait paraître dans le Times de Londres. En réponse à un astronome qu’il traite d’imbécile, Challenger énonce l’idée que le spectre des planètes, tel qu’il se présente en ce moment, annonce un événement qui menace l’existence des hommes et des femmes sur cette terre. Pour en savoir davantage, Malone, un jeune journaliste du Daily Gazette et ami du professeur, se propose de lui rendre visite en compagnie de deux vieux amis. Ensemble, ils prennent le train avec, chacun en main, une bouteille d’oxygène. Cette demande, jugée saugrenue, leur a été faite par le professeur lui-même avant leur départ. Mais voilà qu’une fois dans la maison de campagne de leur ami, des événements étranges se produisent autour d’eux, confirmant la théorie du professeur selon laquelle une ceinture d’éther serait en voie d’empoisonner les habitants de la planète. Grâce à l’oxygène, les quatre amis disposent d’une vingtaine d’heures de plus, ce qui leur permettent de discourir sur les événements. Comme l’écrit le jeune Malone dans son récit : « Pour quelques heures, la science et la prévoyance d’un homme préservaient notre petite oasis de vie dans cet immense désert de la mort, nous évitaient de participer à la catastrophe générale ». Ces quatre hommes, donc, tapis dans une pièce en respirant de l’oxygène en bouteille, attendent patiemment la fin du monde… Mais cette fin du monde annoncée ne s’avère que de courte durée, en fait… ce qui n’empêche pas le savant et ses amis d’anticiper la disparation de toute trace humaine sur la planète Terre.

Ce qui m’a passionné dans ce roman, que d’aucuns qualifient de « populaires », c’est qu’il recèle une grande leçon d’humanisme. En effet, Conan Doyle ramène tout à l’homme, non à son Dieu et, ce faisant, nous sert une leçon magistrale d’humilité : « L’étroit sentier sur lequel est engagée notre existence physique se trouve bordé d’abîmes insondables ». Par ailleurs, dans La ceinture empoisonnée, Doyle aborde le phénomène de la mort avec une lucidité remarquable :

« La mort a été suspendue au-dessus de nos têtes. Nous savons qu’à tout moment elle peut revenir. Sa présence lugubre assombrit nos existences ; mais qui peut nier que sous cette ombre le sens du devoir, le sentiment de la responsabilité, une juste appréciation de la gravité de la vie et des fins, l’ardent désir de nous développer et de progresser se sont accrus, et que nous avons fait entrer toutes ces considérations dans nos réalités quotidiennes au point que notre société en est transformé du tout au tout ? Par-delà les sectarismes, par-delà les dogmes, quelque chose existe : disons un changement de perspectives, une modification de notre échelle des proportions, la compréhension de notre insuffisance et de notre fragilité, la certitude formelle que nous existons par tolérance, que notre vie est suspendue au premier vent un peu froid qui souffle de l’inconnu. Mais de ce que le monde est devenu plus grave, il ne s’ensuit pas, selon moi, qu’il soit devenu plus triste. Sûrement, nous convenons que les plaisirs sobres et modérés du présent sont plus profonds et plus sages que les folles bousculades bruyantes qui passaient si souvent pour la joie dans les temps d’autrefois – ces temps si proches et pourtant si inconcevables aujourd’hui ! Les existences, dont on gaspillait le vide dans les visites qu’on recevait et qu’on rendait, dans le vain entretien fastidieux des grandes maisons, dans la préparation de repas compliqués et pénibles, ont maintenant trouvé à se remplir sainement dans la lecture, la musique, et la douce communion de toute une famille. Des plaisirs plus vifs et une santé plus florissante les ont rendues plus riches qu’auparavant, même après qu’aient été acquittées ces contributions accrues au fonds commun qui a ainsi élevé le standard de vie dans les îles Britanniques. »

Comme on l’aura déjà compris, Arthur Conan Doyle nous invite à revoir notre mode de vie en fonction de notre finitude – cette mort qui peut se manifester à n’importe quel moment de notre existence. S’en remettre à Dieu relève ainsi d’un sentiment de vanité fort éloigné de l’esprit scientifique de l’honnête citoyen.

Je vous invite à (re)lire La ceinture empoisonnée de Sir Arthur Conan Doyle, ne serait-ce que pour redécouvrir ce scientifique qui, pour des raisons qui lui sont propres, a pris la décision de raconter des histoires.doyle

Arthur Conan Doyle. La ceinture empoisonnée (The Poison Belt). Ebooks libres et gratuits, c1913, 2008.

Germano Dalcielo : Le disciple oublié

DalcieloDepuis le succès international du Da Vinci Code de Dan Brown, les thrillers mystico-religieux ont la cote. Il s’en publie beaucoup, tant chez éditeurs numériques que les éditeurs papier. En un temps où les églises officielles peinent à rassembler des fidèles, cet engouement pour cette littérature s’avère plutôt singulier. Mais peut-être pas tant que ça, au fond ; les gens ont toujours été fascinés par ces prophètes qui souhaitent nous révéler des « choses cachées depuis la création du monde » (Mathieu 13, 35). Généralement, les romans comme ceux de Brown mettent en scène des personnages qui s’opposent, justement, à ce que ces choses soient révélées afin de préserver l’ordre, l’équilibre grâce auquel fonctionne, tant bien que mal, le monde réel. Souvent ces personnages sont prêts à tuer pour éviter le trouble social susceptible d’être causé par ces révélations. Bien entendu, dans la plupart de ces romans, l’Église catholique romaine apparaît comme le lieu du conservatisme religieux, le gardien de l’ordre sacré, sans qu’elle soit nécessairement le commanditaire direct des assassinats perpétrés.

Le roman de Germanon Dalcielo est de cet ordre. Pour ne pas nuire sa diffusion et par respect pour l’auteur, je ne peux identifier le secret que contient cet Évangile d’Ischirion… mais, je vous prie de me croire, au XXIe siècle, je doute sérieusement qu’on tue des gens pour ça. Le disciple oublié se laisse lire. À une exception près (trop de chapitres pour décrire la fuite de Frère Remondino de la maison du gardien où il est séquestré), il est bien structuré et, de manière générale, fort bien écrit. Puisqu’il est disponible à moins de trois dollars sur la boutique Kindle d’Amazon Canada, alors pourquoi s’en priver ? Par ailleurs, ce roman est construit de manière fort originale, en alternance entre le XVIe siècle et le nôtre. En effet, une bonne partie du récit se déroule au début du XVIe siècle alors que le pape Léon X, aux prises avec la maladie, prend la décision de révéler aux croyants la confession d’Ischirion, le fameux disciple de Jésus. Léon X, rappelons-le, n’est nul autre que Jean de Médicis, le membre d’une famille assez peu connue pour ces états d’âme. Cela finira mal pour lui, tout comme cela finira mal pour tous ceux qui ont pris connaissance du manuscrit. Voilà, je ne vous en dis pas plus.

Je vous encourage le lire ce roman, malgré ses imperfections. Après tout, pourquoi faudrait-il lire que des romans formatés pour le succès populaire ? Je viens de tenter de lire un thriller de Guillaume Musso, un auteur de best-sellers. Mais je n’ai pu le terminer tellement le récit était truffé d’invraisemblances, comme cette policière parisienne qui, sans papier à New York, pénètre comme dans un moulin dans les locaux de la CIA… Personnellement, j’aime lire des romans imparfaits, des romans qui comportent des erreurs, des vices. Sans doute est-ce l’éditeur en moi qui s’exprime en cet instant…

Germano Dalcielo. Le disciple oublié (L’ombre de Jésus). Kindle Edition, 2014, 2,99$