Archives du mot-clé Transports publics

Dans le bus

Bus_430Cet après-midi, assis sur la banquette latérale du bus qui me ramène à la maison, il y a :

1. Une dame forte, pour ne pas dire obèse, qui dort la bouche ouverte, dodelinant de la tête de temps à autre. Elle occupe à elle seule la place d’une personne et demie. Par ailleurs, elle a écarté les jambes de sorte que, de mon siège, je peux voir sa petite culotte. Cela fait comme une tache orangée en dessous de sa jupe verte.

2. A côté d’elle, une femme de taille moyenne lit L’aveuglement de José Saragamo. Mais elle a du mal à tourner les pages de ce prix Nobel de littérature tellement elle est coincée par le débordement corporel de sa voisine, tout comme le jeune homme à lunettes qui tente désespérément de saisir son téléphone sis dans la poche droite de sa veste.

3. Sur la banquette du fond, un jeune homme écoute de la musique techno en frappant du pied. Sur sa tête, il porte un casque hi-fi assez bon marché. Il doit avoir les oreilles en compote parce qu’on peut déceler ses choix musicaux à vingt mètres… À ce rythme, il sera vraisemblablement à moitié sourd avant l’âge de trente ans.

4. Tout près de lui est assise une jeune fille qui joue à un jeu de casse-bonbons sur son téléphone à la marque de fruit qui vaut plus de 1000 dollars. Elle se tient près du jeune homme, mais il m’est impossible de déterminer le lien qui les unit tellement ils sont dissemblables..

5. Et dans le bus il y a moi, homme vieillissant épuisé par de nombreux mandats professionnels qui écoute un trio pour piano de Charles-Marie Widor, un compositeur que personne ne connaît de nos jours, poursuivant ma vie au milieu de cette faune humaine à laquelle j’appartiens, que je le veuille ou non.

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On me cède sa place

Le métro est bondé, mais cela n’a rien d’exceptionnel en fin d’après-midi. Je rentre à la maison après une journée de travail. Un jeune homme aux traits asiatiques me fait signe qu’il y a une place de libre. C’est gentil. À mon âge, j’ai du mal à rester debout, accroché au poteau, une liseuse dans la main gauche, pendant plus de cinq ou six stations. Je remercie le jeune homme et prend place. Du coup, je me rends compte que je suis devenu vieux… car, pour la première fois de ma vie, on m’a cédé sa place dans un transport public.

Les signes du vieillissement sont multiples : cheveux grisonnants qui se raréfient après la cinquantaine, perte de la mémoire à court terme, difficulté à marcher au même rythme qu’avant, port de lunettes en raison d’une presbytie. La liste est déjà longue, mais de crainte de vous ennuyer, je vais m’arrêter là. Mais le signe le plus évident de la vieillesse, celui contre lequel il n’existe aucune pommade anti-âge, aucune vitamine, aucune barre hyper protéinée, c’est quand un jeune homme vous cède sa place dans le métro ou dans le bus… Là, il n’a rien à faire : vous êtes devenu vieux dans le regard de l’autre et, forcément, vous l’êtes vous-même, quoique vous en pensiez.

Rassurez-vous, toutefois : cela n’arrivera pas souvent qu’on vous cédera une place assise, quand bien même vous aurez 77 ans… car neuf jeunes sur dix, ceux-là même qui vous narguent avec leur ventre plat, dénonçant la gérontocratie d’une société qui n’en a rien à foutre d’eux, ne le feront pas.

N’empêche que, cette fois-ci, ce fut agréable…

L’homme à la tenue de sport

Ce matin, je ne suis pas de belle humeur. Une réunion prévue tôt en matinée m’a causé un léger stress, de sorte que mon sommeil en a été perturbé. L’insomnie, je connais depuis longtemps, très longtemps même. Enfant, je partageais la chambre avec mon frère cadet Frédéric qui, quelles que soient les circonstances, s’endormait toujours avant moi. Tandis que je l’entendais ronfler, je fixais le plafond les yeux grands ouverts dans l’obscurité en me demandant pourquoi, moi, je n’arrivais jamais à dormir du sommeil du juste. En vieillissant, l’insomnie a pris des proportions plus inquiétantes, allant souvent jusqu’à miner ma qualité de vie. Pourtant, je ne souffre pas d’anxiété en lien avec mon travail, du moins je ne l’interprète pas ainsi. Si anxiété il y a, elle tourne sur elle-même, comme une toupie sur un plancher tourne du fait d’un unique déclencheur. En fait, dès qu’un événement inhabituel est planifié – réunion, conférence, etc. –, je me dis que je dois dormir, sinon je ne serai pas en forme demain… Tout le stress est basé sur le DEVOIR DORMIR parce que… sinon… Donc, ce n’est pas l’événement comme tel qui me stresse, mais plutôt le fait que ce manque de sommeil aura des conséquences que je devrai subir le lendemain : bégaiement aggravé, pression en chute libre l’après-midi, sommeil irrépressible en fin de journée, etc. Bref, vous l’avez déjà compris : je suis un homme vieillissant au fonctionnement complexe.

Ce matin j’ai quitté la maison avec un déficit de sommeil et, comme pour faire exprès, le bus était bondé, ce qui m’a obligé à faire le trajet debout jusqu’à la station de métro Honoré-Beaugrand. Bien entendu, étant dans cette position debout, je n’ai pu fermer l’œil, ne serait-ce que quelques minutes… En raison d’une réunion planifiée beaucoup plus tôt que d’habitude, je n’ai pas osé prendre la 430 qui chemine sur la rue Notre-Dame jusqu’au centre-ville. La 430 ne dispose pas de voies réservées, de sorte que, quand il y a bouchon pour les voitures, il y a aussi bouchon pour les bus… En conséquence, par crainte d’arriver en retard à cette réunion, que je savais inutile pourtant, j’ai pris la 186 qui, elle, va directement au métro. Cela me fait normalement gagner une quinzaine de minutes, ce dont je me fous complètement en temps normal, n’étant pas astreint à des horaires fixes (je débute mon travail à l’heure de mon arrivée et le termine huit heures plus tard, c’est tout).

Le bus a mis moins de vingt minutes pour arriver à la station de métro, durée insuffisante pour terminer l’écoute de la symphonie de Chostakovitch qui, normalement, aurait dû m’apaiser, du moins me changer les idées… À la porte de l’édicule de la station, je me suis faufilé entre les gens pour éviter les distributeurs de journaux gratuits pour lesquels j’éprouve pourtant une réelle admiration (j’expliquerai pourquoi une autre fois, sinon cette micro fiction ne serait plus une micro…). Je me suis engouffré dans la station, descendu quatre à quatre les escaliers, passé le tourniquet en glissant ma carte à puce dans la fente prévue à cet effet, puis me suis dirigé vers l’extrémité arrière du quai. Une rame était à quai. Soudain, le signal sonore annonçant la fermeture des portes se fit entendre alors que je n’avais pu encore atteindre le wagon de queue, là où j’avais quelques chances de trouver une place assise. En conséquence, j’ai pénétré dans la voiture qui se trouvait à ma portée avant que les portes ne se renferment. Et là, j’ai vu le gars, celui qui allait gâcher mon trajet et que je m’efforcerais d’oublier dans les heures qui suivraient…

Pourquoi existe-t-il des gens qui préfèrent se faire détester plutôt que de se faire aimer ? Pourquoi le monde a-t-il donné naissance à des êtres aussi tordus ? Le gars était habillé comme un demeuré. T-shirt sans manche dont les rayures blanches laissaient planer un doute sur la propreté de l’ensemble. Comme pantalon, un truc de jogging maintenu aux pieds par des bandes élastiques et, à la ceinture, par un simple cordon. Dans les pieds ? Des baskets noirs sales. Bref, le gars était en tenue de sport… Ce type de tenue a déjà a pour vocation de donner l’air débile au moindre individu qui s’en revêt, mais, quand cet accoutrement de clown olympique n’a pas été lavé depuis des lustres, et que celui qui le porte accuse au moins dix kilos en trop, cela devient carrément de l’agression sensorielle. D’emblée, j’ai compris que personne n’avait voulu s’asseoir sur la même banquette que lui. D’abord, il avait posé un sac sur le siège latéral, ce qui allait obliger le candidat à cette place de lui faire un signe, à défaut d’une demande verbale, afin qu’il le retire pour le poser sur ses genoux. Ensuite, il avait étendu le pied gauche sur le siège devant lui, pied qu’on ne devinait pas très propre. Une dame asiatique a pris finalement place à ses côtés et, heure de pointe oblige, une autre dame, vraisemblablement d’origine africaine celle-là, est venue finalement prendre place, là où il venait de poser le pied. Quant à moi, je suis resté accroché au poteau central de la voiture à contempler ce spectacle désolant. De son sac en nylon, le gars a sorti un livre, un polar d’une collection de poche. « Tiens, il sait lire », me dis-je en sortant moi-même ma liseuse de ma veste. Me détournant du trio mal assorti, je me suis mis à lire un roman débuté depuis trop longtemps déjà, mettant fin du même coup au mépris – sans doute bête et méchant – que m’inspirait l’homme bedonnant à la tenue de sport.

Pour rassasier la curiosité maladive du lecteur, disons que je suis arrivé à l’heure à ma réunion ce matin-là. Une réunion du Comité des priorités institutionnelles, jugée importante par mon supérieur, au cours de laquelle je me suis quasi endormi, compte tenue de mon insomnie de la veille… Manque de bol, on m’a chargé d’en faire le compte rendu !

Jeux vidéo

bbpassportDans le 430 en direction est, un gros monsieur avec d’immenses écouteurs sur la tête s’est assis à côté de moi. De son sac à dos dans lequel il farfouillait depuis un moment déjà, il sort une mini console et commence à jouer, sans se soucier de moi qui, du coup, n’occupe plus que les trois quarts du siège conçu pour accueillir deux personnes de taille moyenne. La société de transports a eu l’idée saugrenue d’installer des sièges moulés dans ses bus. Comme si tout le monde avait la même taille, le même poids, le même gabarit. Les études sur la propension à l’obésité de la population canadienne leur ont sans doute échappé… Pendant que le gros monsieur m’oblige à me recroqueviller sur la partie restante du siège, je me demande si les concepteurs de ce type de bus en prennent un de temps en temps pour se rendre au travail… Quelque chose me dit que non. Toujours est-il que l’homme, concentré sur son jeu, n’a que faire de mon embarras. Ni jeune ni vieux (dans la trentaine, je dirais), il accuse un début de calvitie, bien que dans ses cheveux noirs on ne distingue aucune trace de gris. Ça ne saurait tarder, toutefois. Certains signes de vieillissement ne trompent pas. Outre la perte des cheveux, je note les premières marques de l’altération de la couleur de la peau qui tend à jaunir et, bien entendu, les rides, ce plissement si caractéristique qui débute de chaque côté de la paroi nasale chez l’homme. Bref, le gars venait sans doute d’atteindre les 35 ans.

Il joue tandis que j’écris, les bras rabattus devant moi compte tenu que je suis coincé entre le bras droit du monsieur et la paroi intérieure du bus. On n’en a pour trente-cinq minutes, alors aussi bien me faire une raison. Mais voilà qu’un autre homme, plus jeune et plus mince que le précédent, prend place sur le siège latéral juste en face de moi. Lui aussi sort de sa poche une console – d’une marque concurrente, toutefois – et se met à jouer. Il n’a pas d’écouteurs comme l’autre, de sorte qu’on entend des sons correspondant à une suite d’onomatopées dont je vous épargne l’énumération. Visiblement, il s’active sur un jeu de combat en balançant sa silhouette de gauche à droite en un mouvement continu. Du coup, j’ai du mal à me concentrer sur la nouvelle littéraire que je tenais à terminer avant de rentrer à la maison. Vous savez, j’écris des histoires courtes sur mon téléphone à clavier (un clavier physique, il va sans dire, mais je tairai la marque). Il est d’ailleurs peu courant que les gens utilisent leurs smartphones pour écrire. En effet, dans les transports publics, je constate qu’ils les utilisent pour jouer à des jeux, à voir des vidéos, à écouter de la musique et, plus rarement, pour lire. Donc, il est peu courant qu’on écrive un texte long sur un si petit objet. C’est pourquoi cela n’est pas venu à l’esprit du jeune homme quand il m’a demandé :

« Et toi ? À quoi tu joues sur ton téléphone ? »

La femme au foulard assise dans le métro avec une petite fille

metro_wagonCet après-midi, je me sentais particulièrement fatigué, pour des raisons qui tiennent sans doute plus à l’âge qu’à la surcharge de travail. En effet, je dors peu la nuit, me réveillant constamment, de sorte que, quand sonne le coup de 16 heures, mes yeux se referment comme des huîtres, peu importe le lieu dans lequel je me trouve. Donc, cet après-midi, plus fatigué que de coutume, j’avais quitté le bureau un peu plus tôt, espérant ainsi obtenir une place assise dans le métro qui me ramène chez moi. Pour maximiser mes chances d’obtenir une telle place, je m’étais dirigé à la tête du train, là où normalement moins de gens se pressent.

En entrant dans le wagon, j’ai constaté que toutes les places étaient occupées, sauf une… qui pourrait l’être si une fillette d’environ cinq ans n’occupait pas à elle seule une banquette à deux places. En effet, au lieu de s’asseoir comme tout le monde, elle s’était étendue – cela faisait un peu court mais, en recroquevillant les jambes, on y arrivait sans peine à cet âge-là. La mère, elle, était assise sur le siège latéral jouxtant la banquette. Perplexe, je suis resté debout en me tenant au poteau, tout près de la banquette. Que devais-je faire ? Devrais-je demander à la fillette de s’asseoir de façon convenable de manière à libérer la place à côté d’elle ? Ne devrais-je pas plutôt m’adresser à la mère, lui demandant de régler le problème ? Le problème, justement, c’est que ni l’une ni l’autre ne réagissait à ma demande non verbale… Alors, force est de constater que je devrai recourir à la parole si je voulais obtenir une chance de me reposer un peu.

Or, il se trouve que la mère était voilée, en fait… pas vraiment voilée, mais plutôt foulardée, vous savez, couverte avec ce foulard noir qui souligne une pratique rigoriste de l’islam. Que faire? Normalement, je m’adresserais à elle comme une citoyenne comme les autres. Mais, avec tout ce discours islamophobe avec lequel je suis en désaccord complet, je ne savais plus trop quelle attitude adopter. Pour le moment, je restais debout, regardant la dame qui aurait dû, pourtant, décoder les signes de la fatigue sur mon corps vieillissant. Non, elle s’est contenté de fixer le vide, droit devant elle, sans prendre la peine de jeter un œil de mon côté. Quelques minutes plus tard, elle a enfin levé le visage vers moi, mais aucun signe de sympathie n’a transparu dans son attitude.

Pendant ce temps, le métro continuait sa route et, au fur et à mesure que nous progressions, d’autres personnes montaient dans le wagon. Conséquemment de plus en plus de gens se trouvaient debout alors que la fillette occupait toujours cette banquette à deux places pour elle toute seule. Devant la non réactivité de la mère à la situation, je me suis résigné. « Tant pis, me dis-je, je ferai une petite sieste après le repas du soir. » Toutefois, la résignation n’est pas le lot du commun des mortels…, du moins des mortels du XXIe siècle qui ont perdu le sens du concept même de patience depuis l’invention de l’Internet à haut débit. En effet, la grogne commençait à se faire sentir parmi les voyageurs dont un, à tout le moins, s’avérait nettement plus âgé que moi… Certes, ça demeurait discret, mais je pouvais discerner, dans les murmures ambiants, certains commentaires désobligeants à l’endroit de la femme au foulard. Avant que les choses ne se gâtent et que la populace s’en prenne aux signes ostentatoires de la dame au lieu de son action elle-même, je ne suis décidé à m’adresser à la mère de la fillette:

« Madame, pourriez-vous demander à votre fille de s’asseoir et des vous asseoir avec elle ? Cela permettrait au monsieur de le faire aussi… Je vous remercie de votre compréhension. »

Elle m’a regardé et, après avoir adressé un sourire légèrement crispé, a pris place à côté de sa fille qui, du coup, s’est redressé de mauvaise grâce en rechignant un peu… comme le font les enfants de cet âge à notre époque. Toutefois, elle a refait silence dès que le vieux monsieur a pris place sur le siège latéral en face d’elle.

Comme quoi, il suffisait de demander…

La jeune fille assise par terre dans le métro

Metro_2014Ce matin, une jeune fille toute vêtue de noir s’est assise par terre dans le métro. Elle était grande, mince, pour ne pas dire maigre, avec des cheveux sombres coupés comme ceux de Paul McCartney au début des années 1980. Elle n’était pas particulièrement jolie avec son nez un peu fort et ses yeux glauques. Et elle ne respirait pas la propreté non plus. Ses ongles, à ce que j’ai pu remarquer, étaient sales en-dessous. De plus, elle portait une vareuse parsemée de taches d’origine douteuse, ce qui n’arrangeait rien… Bref, on ne peut pas dire qu’elle savait s’apprêter pour se rendre agréable à la vue des autres dont elle semblait se foutre éperdument, par ailleurs.

Au départ, elle était assise à côté de moi, sur le siège latéral. Plongé dans un roman historique que je lisais sur ma Kindle, je n’ai pas porté attention à sa présence somme toute discrète, du moins jusqu’à ce que, pour une raison qui m’a échappé – si raison il y avait, bien entendu – elle se lève d’un geste brusque. Un moment, j’ai cru qu’elle cédait sa place… mais non, elle se laissa délibérément choir par terre, libérant par le fait même son siège qu’une jeune fille s’empressa de prendre sans s’assurer, au préalable, qu’il eût mieux convenu de l’offrir à une personne âgée.

Les gens debout, accrochés au poteau central du wagon, l’ont regardée, mais elle soutenait leur regard avec une teinte de mépris, voire d’arrogance. Quant à moi, j’ai poursuivi ma lecture… mais avec moins de concentration. Il faut dire que la jeune fille gênait le passage. En effet, pour entrer dans la voiture, comme pour en sortir, il fallait légèrement la contourner. Elle ne parlait pas, toutefois. Aucun son ne sortait de sa bouche aux lèvres fines. Je me suis demandé ce qu’il lui prenait, à cette jeune fille, de poser un geste qui, malgré sa simplicité apparente, pouvait être considéré comme un signe de mépris à l’endroit des autres. Certes, ces « autres » sont faciles à amalgamer dans la normalité de ceux qui se rendent chaque matin au travail pour gagner leur vie. Quand on se place en retrait, comme la jeune fille semblait le faire, on ne voit que le troupeau, que la foule des hommes et des femmes identifiés à l’existence pauvre et monotone du métro-boulot-dodo. On peut les mépriser ces gens-là qui, sans prendre part aux décisions du monde, le font tourner malgré eux. Mais ce faisant on ne voit pas que les hommes et les femmes sont uniques et multiples, comme des marguerites dans un champ de marguerites. On ne sait rien de ces gens, au fond. Alors les mépriser est aussi stupide que le jugement que portent parfois Monsieur et Madame Toutlemonde sur les marginaux qui croisent parfois leur chemin.

Soudain, d’autres personnes, moins accommodantes que ces représentants de la majorité silencieuse, commencèrent à proférer, non pas des menaces, mais des remarques à propos de la jeune fille. Cela aurait pu mal finir… Heureusement, à la station Frontenac, elle s’est décidée à se relever, tout en regardant les usagers du métro comme si elle cherchait à les défier. Aurait-elle pu être violente ? Je ne le crois pas, bien qu’elle donnât l’impression de s’en foutre un peu de ce qu’on aurait pu lui faire. Un peu comme les punks qu’on rencontre avec leurs chiens sur la rue Sainte-Catherine à l’est du Quartier latin ou autour du square Viger.

La jeune fille a donc quitté les lieux sans demander son reste. Pour ma part, je suis descendu trois stations plus loin, à Berri-UQAM, non loin de mon bureau où de nombreux dossiers m’attendaient. Et je n’ai plus repensé à la jeune fille par la suite.

A qui céder sa place ?

Metro_2014Quand je suis monté dans le wagon de métro, la jeune fille était confortablement assise sur le banc latéral. Nous roulions sur la ligne verte en direction ouest. En ce matin d’octobre, le métro nous emmenait, comme le troupeau de bêtes que nous donnions l’impression d’être, vers le centre-ville de Montréal, là où nous attendaient nos bureaux ou plutôt, de manière à coller davantage à la réalité ergonomique de nos espaces de travail, vers nos antres délimités par des paravents gris. Me tenant fermement au poteau central du wagon, j’essayais de poursuivre ma lecture commencée plus tôt dans le bus. Ma liseuse d’une main, je tenais le poteau d’acier de l’autre tout en observant une jeune fille assise à moins de deux mètres de moi. Elle était jolie avec son visage aux traits fins borné de part et d’autre par une magnifique chevelure noire. À l’instar d’un nombre sans cesse croissant d’individus, elle tenait à la main un téléphone relié à ses oreilles par une paire d’écouteurs de couleur vive. Même si une bonne trentaine d’années me séparaient d’elle, je n’avais pas encore l’apparence d’un petit vieux, de sorte que je ne m’attendais pas à ce qu’elle me cède sa place.

À la station Radisson, le métro était déjà bondé. Au milieu du flot des personnes entrantes, une dame dans la soixantaine avancée vint se placer debout à mes côtés, s’accrochant tant bien que mal au poteau. En dépit de sa position précaire, elle tint à entreprendre la lecture d’un gros livre – un roman historique rempli d’anachronismes mais néanmoins best-seller – mais elle eut du mal à se tenir droit et, par le fait même, à lire… de sorte qu’elle renonça à l’idée de faire un peu de lecture dans son déplacement. Je jetai alors un coup d’œil à la jeune fille, histoire de vérifier si elle avait vu la dame âgée et si, forte de son éclatante jeunesse, elle n’aurait pas eu l’intention de se lever pour lui céder la place. Elle ne broncha pas. Certes, elle regardait la dame d’un œil, réservant l’autre à son smartphone mais, visiblement, elle ne se sentait pas concernée par la difficulté qu’avait la vieille dame à se tenir en équilibre dans ce train en mouvement, soumis aux secousses occasionnées par sa vive allure. Bref, elle ne se souciait pas le moins du monde de la petite vieille.

Quelques arrêts plus loin entra un homme accompagné d’une fillette d’âge scolaire, sept ou huit ans, pas moins. Âgé d’un peu plus de trente ans, le jeune homme avait l’air plutôt cool avec ses vêtements amples et se baskets griffés. Quant à sa fille, une petite blonde au joli minois, elle était à croquer, comme le sont la plupart des enfants à cet âge-là. Et voilà qu’à ma grande surprise la jeune fille se leva de son siège, adressa un large sourire à la fillette et à son papa et, contre toute attente, céda sa place à l’enfant qui, pourtant, n’en avait nul besoin. La petite écolière accepta la place en souriant, sans prendre la peine toutefois de remercier la jeune fille. Son père non plus, d’ailleurs, qui plongea aussitôt le nez dans son smartphone. Alors la jeune fille se retrouva accrochée au même poteau que je partageais avec la vieille, convaincue d’avoir accompli sa bonne action de la journée… même si le léger froncement des sourcils, que j’ai pu déceler avant qu’elle ne se mette debout à mes côtés, révéla qu’elle se serait attendue à un peu plus de reconnaissance de la part de la fillette ou, à tout le moins, du père.

Cette petite scène de la vie urbaine m’a laissé perplexe. Elle m’a étonné, et ce d’autant plus que j’ai l’impression d’avoir été le seul à l’être. J’ai été étonné qu’une fillette de sept ans ait déclenché une empathie chez une jeune fille, empathie que la veille dame n’avait pas réussi à susciter, elle, malgré sa difficulté manifeste à se maintenir en équilibre dans le métro en mouvement. Étonné aussi par le renversement de la morale séculaire que cette saynète induit. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : le retournement à 360 degrés des valeurs de conduite qu’on nous a inculquées depuis notre plus tendre enfance. En effet, bien avant l’âge de raison, nos parents n’avaient cesse de marteler dans nos cervelles étanches une série de préceptes. En voici quelques exemples : « Un enfant cède sa place à un adulte ». Ou encore: « Un enfant laisse le fauteuil confortable à l’adulte et va plutôt asseoir sur une chaise. » Bref, l’âge a la priorité ; un enfant peut rester debout. Alors, en arrivant au bureau ce matin-là, je me suis interrogé sur cette valeur sociétale qui accordait maintenant la priorité aux enfants. Est-ce leur rendre service ? Il faut reconnaître que, dans ce monde où tout semble fait pour eux, où ils ont préséance sur les personnes âgées, jamais les enfants n’ont été si abusés, si maltraités, si abandonnés. Vous n’avez qu’à consulter les statistiques des centres jeunesse pour vous en convaincre.

En matière de relations intergénérationnelles, un fait demeurera toujours inéluctable : tous tant que nous sommes, que nous le voulions ou non, nous avançons en âge. En se basant sur cette loi universelle du vieillissement, la seule justice possible entre les générations est la suivante: l’ancienneté a préséance sur la nouveauté, la vieillesse sur la jeunesse et ce, peu importe le sexe, la race, la religion et la classe sociale. Autrement dit, comme me disait ma mère dans son langage si simple: « Laisse le fauteuil au monsieur et assis-toi là ; un jour, cela sera ton tour, mon garçon, de asseoir là. »

Ma mère m’a menti : je n’aurai jamais mon tour, car personne ne se lèvera pour me céder la place.