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La jeune fille à la queue-de-cheval

bala-21-senoufo-detAujourd’hui, j’ai accompagné mon épouse dans une soirée africaine au cours de laquelle le balafon, cet instrument de musique qui rappelle le xylophone, était à l’honneur. Sur scène, trois Camerounais jouaient avec dextérité de leur instrument de bois tandis qu’un quatrième, blanc celui-là, tapait sur des tambours. Le balafon est fort répandu en Afrique occidentale et centrale. Couplé avec une kora, un autre instrument traditionnel de l’Afrique de l’ouest qui peut être associé à la famille de la harpe, il donne des résultats étonnants. En effet, on se laisse facilement envoûter par cette musique.

Je me trouvais donc à cette soirée, mes sens saisis par cette musique quand soudain, au milieu de la salle, j’ai remarqué une jeune fille métissée qui avait attaché ses cheveux à la manière d’une queue-de-cheval. Cette femme devait avoir dans les vingt ans, peut-être une ou deux années de plus. Assise au centre d’un groupe d’amis, trois jeunes filles et deux garçons, elle arborait un sourire lumineux en devisant avec les uns et les autres. Sans trop savoir pourquoi, mon attention a été captée par elle et, rapidement, je n’arrivais plus à détacher les yeux de son visage, fasciné par l’aura qui s’en dégageait. Même si je me trouvais à plus de vingt mètres d’elle, je pouvais ressentir le charme irrésistible, voire irrépressible, qu’elle exerçait sur moi. Non pas que j’aurais voulu m’approcher d’elle. Compte tenu de mon âge, cette seule pensée aurait suffi à me couvrir de honte, voire de ridicule. Je suis le passé, elle est l’avenir, et mon présent ne sera jamais un lieu de rencontre entre elle et moi, sauf dans le contexte d’une relation professionnelle ou familiale. Que cela soit bien clair pour le lecteur : je ne m’intéresse pas aux jeunes filles de moins de cinquante ans…

‎Malgré ce principe qui guide ma vie depuis longtemps, je n’arrivais toujours pas à détacher mon regard de cette jeune métisse à la queue-de-cheval. « Pourquoi ? » ne cessais-je de me demander…. Cet attrait s’avérait totalement incompréhensible… jusqu’à ce que, tout à coup, je comprenne : cette jeune fille, si noire soit-elle, constituait la copie conforme de mon amie Céline à l’âge de vingt ans. Même yeux brillants couleurs d’écorce, même sourire resplendissant, même forme ovale de la tête, même posture, même gestuelle quand elle a serré la main au garçon qui venait de lui être présentée. J’avais donc sous les yeux la Céline de ma jeunesse, mais en version semi-africaine… Voilà pourquoi je ne pouvais, bien malgré moi, cesser de la regarder.

« Qu’est-ce que tu regardes, mon chou ? m’a demandé mon épouse d’un air distrait.

– Rien du tout », lui ai-je répondu en tournant mon regard vers la scène, là où quatre musiciens jouaient du balafon et de la kora.

La jeune fille a quitté les lieux avant la fin du spectacle en compagnie du jeune homme qu’elle venait visiblement de rencontrer. Qu’elle disparaisse, cette fille, comme toutes celles que je croise ici et là au hasard de mes déplacements. Qu’elles disparaissent à leur gré puisque mes souvenirs restent, eux, activés par les événements du présent qui n’ont plus vraiment d’importance à mes yeux, sauf qu’ils permettent de faire resurgir le passé dans mon âme usée.

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Les deux vieux sur un banc du centre commercial

Je me trouvais au centre commercial de mon quartier, un petit centre qui ne contient pas plus d’une vingtaine de magasins. En attendant mon épouse qui cherchait à se procurer je ne sais plus quel vêtement dans une boutique féminine, je me suis assis sur un banc de l’allée centrale. À mes côtés se tenaient deux vieillards, un homme et une femme de plus de soixante-dix ans qui discutaient entre eux. Tout au long de leur conservation, j’ai eu la nette impression qu’ils souhaitaient que je les entende, comme si je pouvais faire quelque chose pour eux.

« On n’a plus rien à faire, dit la femme d’une voix plaintive, sauf se promener de la résidence jusqu’au ici. Heureusement que le temps est bon. Et personne ne vient nous voir. Même pas la famille

− La famille, je n’ai jamais compté sur eux, répondit l’homme sans vraiment répondre. Jamais ils se sont occupés de moi. Jamais.

− Même pas notre fille, dit la vieille dame. Elle est partie sur la Côte-Nord avec son Jean-Guy. Ça va bien faire deux ans qu’elle est pas venue nous voir…

− Et moi, mes frères. Les trois ont fait leur argent, puis pas de nouvelles depuis des années. Non, je n’ai jamais compté pour eux. Et de mon côté je n’ai jamais compté sur eux. Aussi bien de même…

− Viens-t-en, on rentre, ok ? Je veux pas rater ma partie de cartes à trois heures. »

Ils se sont levés tous les deux, le monsieur aidant à sa femme à se remettre en selle, si l’on peut dire, car la dame, plus corpulente, semblait avoir plus de mal que son mari à se mouvoir. Ils sont passés juste devant moi, mais ni l’un ni l’autre n’ont eu un regard pour ma personne, comme si je n’existais pas pour eux. Et pourtant, pendant la conservation, j’ai eu le sentiment qu’ils s’attendaient à ce que je me joigne à eux, que je me plaigne comme eux, histoire de partager les préoccupations de la communauté des vieux abandonnés de mon quartier… Vais-je devenir comme eux dans quelques années ? Vais-je me plaindre au tout venant parce que mon fils ne vient pas me voir ? Mais qui a envie d’aller voir un vieux dans une maison de retraite ? Cette maison est un terminal, un endroit où l’on vient finir sa vie. Tout nous le rappelle, de l’allée centrale au banc du jardin. Aucun jeune n’aime fouler le seuil de sa porte, même pour voir la mère qu’il a tant aimée. Pour ma part, ma propre mère n’a pas eu l’occasion de s’en plaindre, elle qui a rendu l’âme moins d’une année après s’y être installée. Quant à mon mère, il n’avait même pas encore commencé à y songer quand il a quitté ce monde désolant…

Des préjugés sur les Hummer

hummer-de-chocDans mon quartier du bout de l’île, il y a un gars qui se balade le soir en Hummer, cet amas de ferraille carrée qui rappelle le char d’assaut, les Panzer allemands de la Deuxième guerre mondiale. Le Hummer est un véhicule automobile, un genre de jeep si j’ose dire, mais en plus laid, en plus gros, en plus polluant et en plus cher, tant à l’achat qu’à l’entretien, que la moyenne des véhicules. Le gars qui conduit ce mastodonte de fer de couleur jaune canari est noir de peau, a les cheveux en tresses, porte des lunettes de soleil (même la nuit) et écoute du rap à en faire trembler les fondations des maisons du quartier.

Comment ne pas penser qu’il s’agisse d’un trafiquant de drogues affilié à un gang de rue ? Sans doute suis-je victime de mes préjugés… mais je n’arrive pas à imaginer cet homme assis derrière un bureau à analyser des demandes de subventions pour un ministère quelconque. Peut-être que je suis dans l’erreur. Peut-être que cet homme, après tout, n’est simplement qu’un mécanicien dans un garage de Montréal-Nord et qu’il a racheté ce Hummer pour une bouchée de pain, en prenant sur lui de le remettre en l’état. Que savons-nous, au fond, des uns et des autres ? Que pense-t-il de moi, ce gaillard, quand il me croise avec son gros machin alors que j’avance péniblement sur mon vélo ? Comment me perçoit-il ? Comme un gars qui analyse des demandes de subventions dans un ministère quelconque… Un pauvre type qui tente de se maintenir en forme avec les moyens du bord. Le pire, c’est qu’il ne serait pas loin de la vérité…

Un peu plus tard, au cours du même mois, j’ai aperçu un autre Hummer dans mon quartier. Celui-là était rouge vif et était conduit par un petit monsieur à lunettes vêtu d’un habit à rayures. Âgé d’une cinquantaine d’années, il avait tout à fait le genre cadre dans une institution financière. Peut-être un comptable, je ne sais pas. Comment ne pas penser que ce petit homme recherche un sentiment de puissance au volant de sa ferraille roulante ? Un sentiment qu’il n’éprouve sans doute jamais dans sa vie quotidienne, tellement il se fait mener par le bout du nez par son épouse, une femme acariâtre qu’il n’aime plus depuis longtemps, mais dont il n’ose se séparer, sans doute par crainte de représailles. Au volant de son Hummer, il acquiert un pouvoir inversement proportionnel à celui qu’il dispose à la maison, un espace où il ne contrôle rien, même pas l’achat du grille-pain que sa femme finit par choisir à sa place. Sans doute en est-il de même au bureau, dans cette tour du centre-ville où, tout cadre qu’il soit, il reçoit des ordres de supérieurs arrogants, de jeunes ambitieux aux dents longues qui ne ratent jamais l’occasion de le rabaisser, lui, ce quinquagénaire à lunettes qui a l’air de tout ce qu’on veut, sauf d’un mec cool qu’on invite dans un cinq à sept les soirs de paie. Alors, un jour, sans le dire à sa chère épouse, il a fait l’achat de ce Hummer. Il en a fait l’achat envers et contre tous, prêt à en assumer toutes les conséquences. Et maintenant, il se promène dans les rues de son quartier, le soir, après souper.

Pour ce quinquagénaire à lunettes, se promener en Hummer constitue sans doute l’acte le plus rebelle qu’il ait jamais accompli au cours de son existence. Mais que ressent-il quand il croise le grand noir aux cheveux tressés ? Et lui, le mec cool qui a des allures de dealer, ne se sent-il pas ridicule quand il s’aperçoit qu’un petit monsieur vieillissant aux airs de fonctionnaire conduit le même genre de véhicule que lui ?

On a tous nos préjugés, non ?