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La vieille dame xénophobe

À la foire alimentaire de la Place Dupuis, où j’ai l’habitude de prendre mes repas du midi, j’ai remarqué la présence d’une vieille dame de condition modeste qui mange invariablement un bol de soupe accompagné d’une tranche de pain blanc. Depuis quelques semaines, je la vois chaque jour. Elle s’installe dans le coin sud-ouest de la salle, près des fenêtres qui donnent sur la rue Saint-Hubert. Moi-même j’ai l’habitude de me diriger avec mon plateau dans ce coin-là. En règle générale, je la vois de biais, à la distance d’environ cinquante mètres. En tout cas, suffisamment proche pour l’entendre marmonner des propos indistincts car, en raison du bruit ambiant, je ne parviens pas vraiment à comprendre le sens de ses paroles.

Je la trouve sympathique, cette vieille dame, ce qui est assez normal, somme toute, car une dame âgée a tout pour attirer la sympathie. Les vieilles dames, on les imagine en train de gâter les enfants, d’avoir un mot gentil pour le personnel ménager, enfin des trucs du genre, quoi. Par ailleurs, je l’imagine assez seule, veuve sans doute et, qui plus est, négligée par ses propres enfants qui ont bien d’autres choses à faire que d’aller rendre visite à leur maman, ayant eux-mêmes des enfants qui réclament leur attention. Des enfants qui, à l’instar de la plupart d’entre nous, sont sans doute aux prises avec leur propre survie. Toutefois, sans vouloir porter un jugement hâtif, il serait raisonnable qu’ils envoient un peu d’argent à leur mère de temps en temps… Bref, peu importe, il s’agit d’une sympathique veuve sur le déclin de l’âge, sans le sou et, vraisemblablement, esseulée.

Aujourd’hui, je la revois, la veille dame. Cette fois-ci, je me tiens juste dernière elle avec mon plateau. Elle mange une soupe comme à l’accoutumée. De mon côté, je me contente d’un gros sandwich au poulet et d’un café. J’espère bien l’entendre murmurer, comprendre ce qu’elle raconte, probablement à elle-même… Justement l’occasion d’en savoir plus se présente à moi alors que la préposée à l’entretien vaque dans cette zone, ramassant les plateaux, nettoyant les tables qui viennent d’être libérées. Soudain, à l’approche de la femme de ménage, la vieille dame se met à marmonner, comme pour elle-même, mais suffisamment fort, cette fois, pour que j’entende distinctement ses paroles. La préposée aussi, d’ailleurs… Quelle n’a pas été ma surprise en l’entendant murmurer des propos xénophobes desquels j’ai retenu les brides suivantes : « Qu’est-ce qu’elles viennent faire ici, ces négresses, ces voleuses de job, elles viennent prendre nos emplois, se mettent sur l’aide sociale… pendant ce temps, ma fille n’a pas de boulot… non, mais, approche-toi pas, sale importée… j’ai pas besoin de toi ici, sinon ma soupe, tu vas la recevoir en pleine face, guenon ! »

La préposée à l’entretien a entendu une bonne partie des propos xénophobes de la dame mais elle a fait comme si de rien n’était, accomplissant ses tâches avec dignité. La veille dame, du coup, m’apparaît moins sympathique, même si elle n’en demeure pas moins pauvre, pas moins abandonnée pour autant. La préposée africaine a fait preuve de dignité, assumant cette tâche modeste mais essentielle au fonctionnement de ce monde qu’elle est bien obligée de partager avec de vieilles dames xénophobes. La préposée, avec son boulot mal payé, inversement proportionnel à son utilité sociale, a vraisemblablement des enfants qu’elle doit nourrir, soigner, aimer. Quoi qu’il en soit, la veille dame va mourir sous peu… alors que la préposée, par l’accomplissement de ces tâches ingrates, assure la survie de sa famille.

Je me lève et me dirige avec mon plateau pour le déposer un peu plus loin, là où il sera récupérer par la préposée. Je me sens triste, soudain, mais je ne regretterai pas la vieille dame. Personne ne la regrettera, d’ailleurs. Pas même sa fille dont la préposée africaine aurait volé l’emploi…

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A Bruxelles, j’ai vu…

À Bruxelles, j’ai vu… des jeunes filles blondes et rousses qui portaient des vêtements de cuir aux bordures cloutées. Dans leurs pieds, elles chaussaient toutes des bottes militaires, comme si elles avaient un combat à mener. Du banc sur lequel je reposais, je les ai entendues converser entre elles dans une langue que je ne connaissais pas. Du néerlandais, je présume. Aucune d’elles ne riait ni ne souriait, ce qui m’a étonné car, normalement, on a tendance à rigoler un peu quand on se joint à un groupe de jeunes. Pas elles. Elles étaient jolies, ces jeunes filles, mais terrifiantes en même temps. Sur le sac à dos de la rousse, j’ai remarqué un symbole qui rappelait la croix gammée. Mais je peux me tromper, ou plutôt, je VEUX me tromper car, voyez-vous, j’ai un faible pour les rousses et cela m’aurait grandement attristé de penser que cette fille, si jeune et si jolie, puisse adhérer à ce genre d’idées. Il s’agissait probablement d’un emblème associé à une quelconque culture soft punk. Après tout, qu’est-ce que je connais, moi, des mouvements de la jeunesse des dernières années ? Je ne me suis pas attardé plus longtemps à les regarder et je me suis levé, comme le vieux en devenir que je suis, pour poursuivre mon chemin.

À Bruxelles, j’ai vu… des femmes foulardées en pagaille qui déambulaient dans les rues avec des poussettes remplies d’enfants aux rires sonores. Ce sont sans doute les femmes les plus manifestement heureuses qu’il m’a été donné de voir sur le territoire belge. Pourtant, comme les jeunes filles à l’allure militaire de la Grand-Place, elles étaient tout de noir vêtues. Dans la rue Neuve, une rue commerçante non loin de la vieille ville, l’une d’elles mangeait une gaufre sur laquelle était déposée, dans un équilibre fragile, une énorme pelletée de crème. Partout autour on pouvait entendre le rire de ces femmes et ces enfants. Visiblement, on ne craint pas l’adoption d’une charte de la laïcité par ici…

À Bruxelles, j’ai vu… d’autres femmes, identifiées aux gens du voyage, qui mendiaient dans les quartiers touristiques avec des enfants d’âge scolaire dans les bras, ce qui, je m’en souviens, m’a fendu le cœur… Et cela m’a mis en colère aussi parce qu’aucune Direction de protection de la jeunesse venait les soustraire à leurs mères. La Belgique, tout comme la France d’ailleurs, ne s’autorise pas le droit de protéger les enfants qui grandissent sur leur territoire ? Honnêtement je ne comprends pas. On ne cesse de clamer haut et fort que les enfants doivent constituer notre priorité collective en tant qu’humains humanisant. Quoi, de l’humanité, les Roms n’en feraient pas partie ?

À Bruxelles, j’ai vu… trois groupes de femmes, donc. Trois visages de la diversité d’une ville occidentale, capitale de l’Europe.

La jeune femme au manteau

Je mangeais tranquillement un shish taouk à la « foire alimentaire » (étrange expression qui désigne un espace de réfection entouré de stands culinaires) de la Place Dupuis quand trois jeunes femmes, fin vingtaine début trentaine, sont venues s’asseoir à la table juste à côté de moi. Elles n’ont pas fait attention à moi, toutes occupées à parler boulot, avenir et communication. À mon avis, elles suivaient une formation continue en marketing, ou quelque chose d’approchant, à l’établissement d’enseignement professionnel situé au premier étage de l’édifice. Tout en continuant à manger, je ne pouvais détacher mon regard de l’une d’entre elles, une brunette tout de noir vêtue. Elle portait un manteau de laine ceinturée à la taille, un manteau de type militaire avec des boutons métalliques. Cela m’a rappelé ces manteaux à la mode Napoléon qu’on ne voit plus beaucoup de nos jours. Un beau manteau, au demeurant, assorti de bottes de cuir de même couleur, à la condition de considérer le noir comme une couleur, bien entendu. Ce qui n’a pas cessé de m’étonner, c’est que, contrairement à ses compagnes, elle n’a pas retiré son manteau de tout le repas. Que cachait-elle ? Craignait-elle d’exposer ses formes plus généreuses que ses compagnes ? Comment pouvait-elle manger un plat thaïlandais avec un manteau si lourd sur le dos ?

Au premier coup d’œil, la jeune femme était plutôt jolie avec ses yeux couleur d’écorce partiellement voilés par des lunettes en écaille – noires aussi, comme son manteau et ses bottes. Sans être svelte, elle n’était pas grosse non plus. Je dirais plutôt qu’elle était plutôt du genre enrobée… plutôt forte, quoi, pour ne pas dire plantureuse. Avec cette capote militaire sur le dos, il n’était guère facile pour moi d’évaluer avec justesse les proportions de son corps. Dans une agence de rencontre, elle se serait sans doute décrite comme ayant un « poids proportionnel », sans que personne ne sache à quoi ce corps serait proportionnel… Peu importe, ce n’est pas tant son corps qui m’attirait que ses yeux magnifiques, légèrement humides.  Des yeux qui brillaient, parfois, quand elle souriait, bien qu’elle n’ait pas beaucoup souri pendant les quelque trente minutes qu’a duré mon observation. Pour dire la vérité, elle semblait plutôt triste, cette jeune femme. Pendant un moment, je me suis mis à rêver à ce que j’aurais pu faire pour elle si j’avais encore trente ans, si j’étais encore jeune et beau, fort d’un avenir aux multiples possibilités. Qu’est-ce que j’aurais pu faire pour elle afin qu’elle soit moins triste ? Puis, je me suis dit qu’au fond je n’étais peut-être pas si gai moi-même à cet âge…

Après un moment, j’ai cessé de la regarder, ai terminé mon plat et m’en suis retourné au boulot, étonné que je m’arrête à des détails aussi triviaux alors que le monde court à sa perte.